La passagère du Roissy Express

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Écrire, pour passer le temps ? J'envoie régulièrement de mes nouvelles à Short-Édition. J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de  [+]

Image de Été 2020

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L’odeur du pain à la semoule de maïs passé au grille-pain emplissait la cuisine. Le congélateur-bar, posé sur le vieux frigo qu’elle avait récupéré dans le local poubelle de l’immeuble, était débranché, ouvert et vide. Ses parois récurées brillaient au fond de la pièce. Elle en avait soigneusement décollé les plaques de givre qu’elle avait posées dans l’évier – ça ressemblait à l’Arctique en miniature se liquéfiant dans la bonde terrestre – puis elle les avait nettoyées, à plusieurs reprises, avec une éponge imbibée d’eau vinaigrée et de bicarbonate de soude. Enfin, elle avait soigneusement rincé l’intérieur, les grilles support et l’extérieur. Le cube blanc était brillant comme un sou neuf. Elle pouvait maintenant positionner une petite cale en liège pour maintenir la porte entrouverte. Elle avait fait de même avec le vieux frigo une heure avant. Elle mettait ainsi la touche finale à un grand nettoyage de son petit appartement. Elle ferma le robinet d’alimentation en eau puis bascula sur « off » le commutateur général du tableau électrique.
Elle hissa son gros sac sur son dos, sortit, claqua la porte palière qu’elle ferma à double tour. Elle glissa la clé dans une enveloppe timbrée à l’adresse de ses parents. Elle ne les avait pas vus depuis cinq ans au moins, mais leur envoyait tous les mois, sans faute, le montant du loyer. Elle les aimait encore, mais elle pensait qu’ils n’avaient plus rien à se dire… En traversant le hall de l’immeuble, elle vit sa propre image dans les grands miroirs qui garnissaient les murs. Elle ne se reconnut pas.
Elle sortit sur le trottoir en face de la mairie, marcha jusqu’au bureau de poste, glissa l’enveloppe dans la boîte aux lettres et revint sur ses pas. Elle traversa le parc public pour monter vers la gare du RER B. Arrivée là, elle opta pour le bus direction la Porte d’Orléans. Il était dix heures du matin et le bus était à moitié vide. Elle s’assit sur le siège un peu surélevé derrière la cabine du conducteur. Le bus filait vers la Porte d’Orléans par la voie réservée. Elle voyait défiler le paysage hétéroclite de la banlieue sud en pleine mutation. Un peu avant le grand carrefour de la Vache Noire, elle eut un pincement au cœur en passant devant l’emplacement de l’immeuble de bureaux où elle avait jadis travaillé. Tout avait été rasé pour édifier de grands buildings modernes, soi-disant « écologiques ». La Vache Noire elle-même n’était plus reconnaissable. De hautes façades de verre bleuté et d’acier lui donnaient un faux air de « Times Square », quand bien même une enseigne de « Bagels » s’y était installée.
Le bus articulé remontait à toute vitesse vers Paris. Elle avait envie de toquer sur la cloison et de demander au chauffeur de ralentir. Elle avait envie d’aller plus lentement, de s’imprégner de la banlieue de son enfance. Elle apercevait déjà la statue de Leclerc de Hauteclocque, tout en haut de son piédestal, marchant sur Paris avec sa canne.
« Terminus, tous les voyageurs doivent descendre ! » dit la voix synthétique du bus.
Elle décida de remonter à pied l’avenue du Général Leclerc jusqu’à Alésia où elle pourrait prendre la ligne quatre du métro. Elle jeta un coup d’œil distrait aux terrasses des cafés, où les premiers apéritifs remplaçaient les expressos du matin, aux alléchantes devantures des boulangeries-pâtisseries, aux étals colorés des primeurs et des magasins bio, entre lesquels avaient poussé des parapharmacies et autres cliniques dentaires où l’on arrachait les dents à la chaîne. Elle prit la ligne quatre au pied de l’église Saint-Pierre de Montrouge.
En quelques minutes elle fut rendue à Saint-Placide où elle descendit pour remonter à la surface. Elle sortit de la station, traversa la rue de Rennes et s’assit à la terrasse de la brasserie l’Horizon. Histoire de se remonter le moral, elle commanda un « Hemingway Spécial » avec des olives noires et des gousses d’ail croquantes confites au piment d’Espelette. Elle se remémora le repas d’anniversaire de ses vingt ans à la Closerie des Lilas. Elle s’était assise au bar à la place du grand écrivain américain. Elle dégusta lentement le cocktail et les amuse-gueules en profitant du soleil. Elle paya, se leva, passa aux toilettes et reprit sa route en direction de Saint-Germain-des-Prés. Arrivée là, elle suivit le boulevard Saint-Germain jusqu’au carrefour de l’Odéon où elle reprit la ligne quatre pour Châtelet. Elle opta enfin pour la ligne B du RER en direction de l’aéroport Roissy–Charles-de-Gaulle.
À la gare du Nord, les quais étaient noirs de monde, une foule bigarrée qui remontait vers la banlieue nord, mais personne ne monta dans le train, car c’était un direct pour Roissy. Passé ce point, il ne restait plus que des voyageurs avec de lourdes valises. Elle put s’asseoir pour regarder défiler la banlieue, ce territoire si cher à Cendrars, à Doisneau, à Maspero.
Ce fut d’abord un enchevêtrement de voies ferrées à l’étroit entre les hauts murs de pierre du canyon de sortie de la gare. Les façades urbaines des vieux immeubles de rapport et les tours des années soixante-dix semblaient suspendues entre ciel et fer.
Puis le paysage s’élargit en un mixte d’anciens entrepôts ferroviaires, de modernes bâtiments d’activité, de logements, de centres commerciaux. Le train voguait au large d’un tissu urbain mouvant, dont la forme ne se décidait pas. Elle aperçut l’anneau monumental du Stade de France, une sorte d’ovni posé au milieu de nulle part, et franchit les nœuds autoroutiers du super-périphérique parisien. Le train longea la gare de triage de Drancy, de sinistre mémoire.
Le paysage s’ouvrit alors complètement sur les nappes pavillonnaires du Blanc-Mesnil. Amusée, elle put observer l’incroyable diversité des jardins encombrés d’objets hétéroclites ou soigneusement engazonnés, quand ils n’étaient pas peuplés de figurines en céramique par des habitants-artistes. Elle laissa filer son regard sur les larges coulées vertes des grands parcs départementaux du « neuf-trois » au nord de Sevran.
Déjà, le Parc des Expositions de Paris-Nord-Villepinte et les zones hôtelières annonçaient l’aéroport international.
Elle descendit à la dernière station, sous le terminal deux, au centre des corolles d’aérogares. L’odeur de kérosène et de caoutchouc brûlé la prit à la gorge. Elle avait un aller simple Paris-Phoenix avec une escale technique au « hub » d’Atlanta. C’était probablement la dernière fois qu’elle allait prendre l’avion.
Les formalités d’embarquement, puis le vol transatlantique lui parurent interminables. Arrivée à Phoenix, elle accomplit scrupuleusement toutes les formalités d’entrée sur le territoire américain. Elle disposait d’un visa de travail de trois ans et d’un contrat de travail de la même durée. L’officier d’immigration la questionna longuement sur ses moyens d’existence aux États-Unis et sur l’éventualité de son retour en France. Elle répondit soigneusement à toutes ses questions et il tamponna son passeport.
De là, elle prit un bus « interstate » qui la conduisit à Flagstaff, puis un minibus local jusqu’à Tuba City.
Ensuite, elle marcha sur une dizaine de miles en direction de la ferme où elle allait dorénavant travailler. Le paysage lui semblait familier. Elle attendait ce moment depuis ses quinze ans, lorsqu’avec ses parents elle avait parcouru le grand Ouest américain. Cet été-là, en visitant le « Memorial Center » de Tuba City, elle avait rencontré une chamane navajo qui lui avait dit : « Tu viens de loin, mais je te reconnais, cette terre est la tienne ! ». Elles avaient longuement conversé.
Le ciel était clair à l’approche du soir et du ranch. Elle frappa à la porte du bâtiment d’habitation. Yahto lui ouvrit et la reconnut immédiatement. Elle la conduisit à sa chambre et lui dit que désormais, elle s’appelait « Esprit Libre ». Elle ajouta que le dîner était pris en commun à sept heures du soir. La chambre était chaulée de blanc pur et meublée très simplement en bois clair. Elle défit son sac et rangea ses affaires. L’odeur du pain frit traditionnel montait de la cuisine.
Elle sut qu’elle était arrivée chez elle.

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