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La passagère

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Un soir pluvieux de novembre, en ville.
Coup de freins, crissements de pneu, choc, trottoir. Le décor est planté : commence une tragédie. L’actrice principale mord le pavé et oublie son texte. Greffière fidèle, sa mémoire déroule le film de ses illusions. Du net au flou, sa vision cherche le point. En vain.
Où est-elle ? Elle se sent bercée, affalée sur la banquette arrière d’un véhicule. Peut-être un taxi. Elle ne l’a pas appelé. Il est arrivé, tout seul, dans le soir mouillé alors qu’elle se faufilait le long des murs. Elle se souvient un peu, ce n’est pas facile. La mémoire refuse d’ouvrir certains tiroirs, car dans sa
chute, elle a perdu des clés. Le corps contre le bitume, sa tête se croit encore capable d’être.
Elle monologue avec des impressions fugitives, puis se souvient. Ah oui ! Le taxi. Il s’élance et les lumières de la rue zèbrent les vitres. Elle a oublié qu’elle gît dans l’obscurité, au milieu d’une foule de passants qui s’arrêtent par ennui,
par curiosité. Comme ça, pour voir, puis raconter. L’accident des autres fait toujours passer le temps.
Délire.
Quand le véhicule a surgi à sa hauteur, c’est à peine si elle a tressailli. La chaleur douillette s’échappant par la portière ouverte et le fin profil du chauffeur l’ont plutôt séduite, donnant à cette présence un goût de rencontre. Puis, une voix a jailli du siège avant.
- Bonsoir.
- Bonsoir, 3 Avenue des Brouillards, s’il vous plaît.
Le siège absorbe sa fatigue. L’intimité l’envoute.
Il vient de mettre la musique : le Requiem de Mozart et la pluie sont à l’unisson. L’émotion embue ses yeux couleur amande. Dans cette harmonie liquide, la mémoire continue de distiller sa vie.
Le profil entrevu de l’homme la fait sourire. Elle se sent en territoire connu. C’est qu’en fait elle croit voir une silhouette familière. Même découpe anguleuse due à des pommettes hautes, perchées sur l’alignement du regard. Des lèvres à la voix chaude, sifflante dans les sons graves. Quelqu’un qui aime parler fort et que le chuchotement oblige à retenir chaque syllabe. Elle a parlé bas, connivence entre client et chauffeur. La même qui se glisse entre les amants. Et les cheveux, bien sûr. La nuit est jalouse de cet autre secret, pièce d’un puzzle, d’une charade. Celui qu’elle aime encore les a couleur du blé ourlé sous les orages d’avant la moisson. Depuis combien d’aurores les a-t-elle démêlés pour la dernière fois ? Qu’importe. L’absence n’a pas de compte à rendre. C’est toujours une éternité pour l’autre.
Sa mémoire s’écoule lentement.
Un jour, leurs deux points d’interrogation s’étaient croisés en haut de la même page. Restés sans réponse, chacun était passé au chapitre suivant, à la rencontre des jours qui se vivent, bavards d’illusions puis de certitudes bafouées.
Passagère clandestine, avalée par l’obscurité, elle espionne. Et si c’était lui, là, devant elle, accroché à son volant, les yeux rivés au compteur ? Peut-être n’ose-t-il rien dire parce qu’il l’a reconnue. La gêne a campé son mur entre leurs solitudes. Il pourrait quand même faire un signe. Mais non, seul
Wolfgang Amadeus clame son émotion. C’est ce même morceau qu’ils chérissaient ensemble. Hasard ou bien message...
Elle veut lui voler un regard, mais le rétroviseur reste vide. D’habitude, les yeux du chauffeur le squattent. Omniprésents, ils scrutent le client, comme ça, pour se tenir au courant. Mais lui, semble indifférent. La musique cache le silence d’où transpire son impatience. Elle censure ses soupirs, tripote ses mains moites.
Sirènes d’ambulance. Ce n’est pas son histoire.
- J’aime beaucoup Mozart. Pas de réponse.
- Avez-vous une cigarette ?
Que lui prend-il ? Elle ne fume pas. Qu’a-t-elle à faire d’une cigarette ? Mais c’est déjà trop tard. Une main apparaît entre les sièges.
– Merci, vous avez du feu ? Le véhicule ralentit. La main disparaît pour surgir l’instant d’après, offrant une flamme longue et dansante.
Dehors, les trombes d’eau liquéfient l’univers, les badauds s’agglutinent. On lui a mis un masque à oxygène. Respiration. Mozart termine son concert. La salle applaudit. Il sourit à sa gloire éternelle, salue et puis s’enfuit.
La main de tout à l’heure l’a surprise puis déçue : elle a vu du vernis à ongle... Une femme... Celle-ci vient d’ailleurs d’allumer une cigarette.
– Sale temps, lui dit l’intruse. Sa voix est grave et toujours ce sifflement dans le chuchotement.
– Oui, sale temps.
Un essaim de blouses blanches échangent des paroles au-dessus de sa tête. Le sens lui en échappe.
Ainsi, elle aurait été abusée par un mirage, né dans les boursouflures de son esprit noyé. Chatte mouillée, ramassée sur le trottoir, elle se paie maintenant le luxe du mépris. Elle enrage de ne pouvoir lever l’ancre. Le bruit qui martèle le toit engloutit son dépit.
Son désir vient de mourir. Elle se tasse sous l’ennui, le vide. C’est l’enlisement d’une caresse rêvée qui se dilue maintenant dans le fluide métallique de la rue. Son sort rejoint celui des étoiles qui scintillent une dernière fois avant de s’écraser sur les rives du parebrise.
Des yeux apparaissent enfin dans le rétroviseur. Et la surprise la retient au bord du naufrage : à la faveur de la nuit, un bref instant trahie, c’est maintenant sa mère qu’elle croit voir. Même impact du regard sur le sien. Immédiat du souvenir. Le dessin du sourire maternel traîne sur sa mémoire. Même la main, cette main d’étrangère, s’est enrichie du bonheur de celle, tant aimée, qui essuyait les larmes, caressait les joues de l’enfance, et qui s’active encore parfois sur l’ouvrage du soir. Éternité du passé. Pourquoi sa mémoire ouvre-t-elle l’album de famille ?
La couverture posée sur elle par les secouristes a chassé le froid.
La pluie cingle les vitres. Dehors, elle ne discerne plus rien. Les rues se fondent, anonymes, paumées dans la banalité urbaine. Soudain, sa raison met fin à ses visions. C’est qu’à force de croiser les mêmes néons, elle comprend qu’elle tourne en rond. Qui qu’elle soit, cette femme lui joue un tour.
Elle croit deviner. Il y a urgence de vérité.

Un reste de lucidité intègre sa conscience. Elle perçoit maintenant la lumière bleue de son ambulance. Elle vient de tout comprendre. Un grand voyage l’attend et elle est seule pour l’entreprendre.
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JACB · il y a
Un style vif, des phrases courtes comme une respiration agonisante et le sujet plante ses crocs dans l'agonie qu'il dissèque d'images en traveling , c'est à la fois effrayant et parfaitement orchestré jusqu'à la fin. Très bon TTC
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Camouche · il y a
L'atmosphère inquiétante où l'on attend "la chute" déjà aperçue et votre style font de donne à ce texte une histoire prenante!
Au début du texte la scène donne l'impression d'être figée sur un sol mouillé qui reflète les lumières... Je me suis sentie dans un film ! Bravo pour votre excellente écriture !

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Artvic · il y a
Mon dieu !! j'ai la chance de tomber sur votre écrit et j'adore !!!! cette atmosphère est celle qui me poursuit ou qui me suit !!!
J'adhère complètement à votre style qui danse avec moi !
d'ailleurs...
Les lumières dansent
Dans l'ambulance
Et elle tue sa dernière chance
Tout ça n'a plus d'importance...

bravo à vous ! je vous suis et m'abonne

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Marie-Noelle Parade · il y a
Merci infiniment.. Votre émotion me touche énormément et me redonne confiance.. Je suis allée vous découvrir et je ressens moi aussi cette proximité que vous évoquez... Merci beaucoup. J'ai voté pour votre magnifique empreinte et me suis abonnée. Bravo
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Artvic · il y a
Merci encore infiniment Marie-Noëlle, Je pense qu'il ne faut jamais perdre confiance sur ce site !
J'ai posté nombreux poème qui n'ont pas forcément capturé l'esprit des lecteurs alors que je m'attendais à un remous !
Et il faut parfois laisser le temps s’évanouir et reprendre l'oeuvre dans son contexte , et ne pas avoir peur de s'auto critiquer ou de tout reconstruire après un nouvel oeil sur le texte

bon courage à vous et encore bravo pour celui ci La passagère est un très bon texte . une suite peut être sur un rebond !
Amitiés des mots , Michaël

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Marie-Noelle Parade · il y a
Rebonjour Michaël,
Merci pour vos conseils et votre réconfort, je n'ai pas de suite pour l'instant mais j'ai un autre récit intitulé "photomaton" il a été qualifié pour le grand prix d'hiver 2019 mais il n'est pas finaliste. si vous avez envie de le lire c'est ici..
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/photomaton-3
Merci et à bientôt

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Marie-Noelle Parade · il y a
Je partage votre amitié des mots
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Lélie de Lancey · il y a
J'aime beaucoup le style, on est dans la tête directement de la passagère.... comme "si sa tête se croit encore capable d’être". J'ai beaucoup aimé. Merci pour ce joli moment de lecture, c'est une belle découverte au hasard de mes lectures. Merci :)
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Marie-Noelle Parade · il y a
Merci infiniment Leslie. Le hasard ferait-t-il bien les choses ? Merci infiniment pour votre partage.. Je m'y remets avec plus de persévérance.. Je me suis abonnée
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Lélie de Lancey · il y a
Oh ! Merci beaucoup. C'est tr-s gentil. Merci :)
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Chantal Noel · il y a
un texte déroutant et joliment écrit.
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F. Gouelan · il y a
Taxi, notes de Mozart, pluie sur le trottoir et sirène d'ambulance zèbrent la nuit de lueurs angoissantes..
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Lili Caudéran · il y a
Je lis peu de nouvelles sur ce site par manque de temps. Je vous avais promis une visite... Me voici ! Une très belle écriture, une histoire qui nous tient en haleine dans cette nuit pluvieuse et froide, l'angoisse de la passagère est bien palpable. Félicitations.
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Marie-Noelle Parade · il y a
je vous remercie pour vos félicitations. Puis-je insister un peu et vous demander de prendre un peu de votre temps pour lire (4 minutes) ma nouvelle "Photomaton" qui, elle, est en compétition pour grand prix Nouvelle Hiver 2019.. ? Je vous en remercie. je me suis abonnée, bien sûr. A bientôt et merci encore
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Cathy Grejacz · il y a
Percutant. J’aime.
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Marie-Noelle Parade · il y a
J'aime beaucoup votre adjectif percutant..
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Marie-Noelle Parade · il y a
Merci pour votre appréciation mais la passagère n'est pas en compétition c'est "photomaton" merci beaucoup. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/photomaton-3
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André de Presles · il y a
Un soir de pluie. Et un énorme coup de blues sur le trottoir...
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lou · il y a
Ecriture incroyable et envoûtante. Les mots cisèlent ce moment d'angoisse à la perfection. L'auteure a t elle déjà pensé à écrire du roman noir ?
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Marie-Noelle Parade · il y a
Je vais peut-être me laisser aller à mes démons intérieurs.. Merci pour le conseil. Ça me conforte dans une sensation fidèle depuis longtemps
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Marie-Noelle Parade · il y a
Merci Lou. N'oubliez pas de me lire et de voter si mon texte "photomaton" vous plaît sur ma nouvelle en compétition.. Merci et je vais suivre vos conseils
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