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La partition du bonheur

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Saint Sorlin

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« Ma réponse est toujours la même : je n'ai rien vu, rien entendu. Ne posez plus la question. Voilà trente ans que vous me harcelez à chaque rencontre monsieur Lebrun. Dis-je d'une voix calme et assurée.
- Vos sous-entendus m'agacent, je n'ai jamais modifié le Grand Concerto pour violon de Beethoven et vous le savez parfaitement.
- Mais qui ? Mademoiselle Humbert, Qui a volé mon triomphe ? Le Philharmonique s'est aussitôt passé de mes services.
- Peut-être, mais aujourd'hui vous restez le premier Chef d'Orchestre de l'histoire qui interprète la véritable pensée du maître. Répliquai-je en contenant l'ironie de mes propos.
- Mes élèves attendent, nous en reparlerons mademoiselle. Jacques Lebrun hausse les épaules et retourne à ses leçons de piano, complément d'une maigre retraite.
- Qui peut l'avoir fait à part vous ? Dit-il en s'éloignant.

Caroline Humbert, ancienne premier violon du Philharmonique, aujourd'hui à la tête de l'orchestre de chambre « L'esprit du maître », tutoie les sommets. La série de ses concerts privés internationaux lui assure la notoriété. Petite brune fine, vêtue de noir, la cinquantaine naissante, elle fouille dans la poche du manteau de laine griffé acheté à Rome, en retire un paquet de cigarettes, l'ouvre puis le referme.
- Une autre fois peut-être, le tonnerre gronde.
Son téléphone bourdonne.
- Je ne répondrai pas, Hugo est si anxieux, Brahms et Tchaïkovski ne lui laissent aucun répit. Pauvre chou, bientôt vingt cinq ans, toujours besoin de sa maman pour le rassurer. La prochaine tournée s'annonce longue, un périple en Amérique du sud, terminus en Australie. La vie dans les hôtels Marriott assure un confort certain mais coupe tout le charme du contact direct avec la population locale.
La réalité n'est pas tout à fait comme nous la percevons.

**********
Trente ans de doutes, de travail et de joie surtout.

Je ne connais rien, un ami unique mon violon, mon âme. Du haut de mes vingt et un ans, la silhouette frêle, le teint pâle, le sourire coincé d'une débutante, enfermée dans des vêtements trop étroits : je prépare le concours d'entrée dans l'orchestre Philharmonique.
L'instrument que je serre contre ma joue tous les jours n'a de valeur qu'à mon oreille. Malgré les efforts il sonne « vert » pour l’ouïe experte des mes juges. Trop tard pour emprunter un instrument ancien, l'apprivoiser, lui donner le son gai et mélancolique à la fois. Les volutes vernies posées sous mes narines dévoilent des parfums citronnés doux-amère et ses chevilles vissées bien sages me donnent le courage nécessaire.
Une porte s'ouvre « Caroline Humbert ».
J'ai tout donné. Je rentre dans ma chambre de bonne que seule éclaire une lucarne minuscule.
C'est fait, rien ne retiendra la passion qui habite mon cœur depuis le soir de mes six ans. Je revois ma tante entrer dans le salon, un paquet aux allures inquiétantes sous le bras. L'air de rien, me tendre cette boite aux charnières de fer, la forme oblongue excite ma curiosité de petite fille-princesse. J'ouvre maladroitement l'étui. Il est là, sous mes yeux, promesse de travail exigeante mais d'un grand bonheur...

La lettre est arrivée le lendemain. Ma logeuse frappe doucement à la porte. J'ouvre, elle me tend un pli à entête du Philharmonique. J'exulte, je suis retenue pour un poste de violoniste dans l'orchestre symphonique le plus prestigieux du continent européen. Je réalise mon rêve de petite fille sérieuse et exigeante.
« Les bonnes nouvelles ça se fête ! Dit-elle chaleureusement. Je retourne à la loge vous chercher de la blanquette de veau et des œufs aux lait. Puis elle ajoute. Une artiste reconnue dans notre immeuble donne une image sérieuse à tout le voisinage. C'est bon pour les affaires. » Toujours l'esprit mercantile ma logeuse, mais si bienveillante.

C'est ainsi que ma vie de violoniste a réellement commencé.

Un peu chahutée, vite respectée, toujours sérieuse et accrocheuse, mes émotions prennent souvent le dessus. La vie d'un orchestre symphonique laisse peu de place à un individu sensible. A maintes reprises les gars des cuivres, rustres fêtards rompu par des années passées à souffler dans leurs « ustensiles » bruyants , se moquent de ma frêle silhouette. Les cordes sont toujours l'objet de moqueries. Je doit travailler plus dur encore pour devenir première soliste. Les distractions sont rares.
- Te laisse pas impressionner par les «gros» ma grande, lance Mira, joueuse de basson. Retournez lire l'Equipe ont vous fera signe au moment de réfléchir. Conclut-elle.
Puis elle me tire par la manche et me confie.
- Ces gars ne sont pas méchants, mais ils m'agacent avec leurs sous entendus scabreux. Viens je t'invite déguster une petite gâterie à quelques rues d'ici. Nous ferons connaissance la bouche pleine de sucreries.
Le «Sabayon enchanté» est une pâtisserie salon de thé. Son enseigne discrète aux couleurs acidulées détonne dans la rue de la Grille, cossue aux façades classiques.
- Je te conseille le saint-honoré Caroline, ce délice colle parfaitement avec ta personnalité.
- Voyons Mira, tu me connais à peine !
- Je m'adonne à l'astrologie en dehors des répétitions. J'ai réalisé ton thème astral comme celui d'autres musiciens, en consultant le registre du personnel. Tu dis souvent ne pas être du matin car tu es née à midi. A partir de la date et l'heure de naissance, je peux réaliser un thème.
-Tu me fais un peu peur mais continue, j'aime le saint honoré. Dis-je intrigué par cette grande rousse aux allures pataudes mais terriblement efficace au moment d’exécuter une symphonie. Je trempe mes lèvres dans une tasse de camomille en porcelaine anglaise. Elle poursuit :
- Cette semaine Vénus entre en Taureau, là ma grande des décisions importantes pour ton avenir sont à prévoir. Mira s'approche, sonde mon regard.
- C'est une impression ou depuis le début tu cherches à t'attirer mes faveurs ? Dis-je feignant l'étonnement.
- Tu vois la vie à travers ton violon, regarde la droit dans les yeux. Mira affiche la couleur.
Mes expériences amoureuses sont des plus sporadiques. Je pratique comme tous le monde, le petit jeux de la séduction.
- Mira, j'ai un cœur mais il est pris par la musique. Dis-je peu convaincue. Je ne veux pas m'engager, avoir mal me fait peur.
- Laisse toi aller, je suis...
- Non Mira, je n'ai pas la tête à ça ! Je ménage sa susceptibilité par respect pour son amour de la musique.
-Que dirais-tu de rencontrer Constantin Mayer mon luthier ?
-Je le connais de réputation seulement, on le prétend très imbu de sa personne. Puisque tu insistes, l'addition est pour moi. A charge de revanche, ma belle.
Mira paie, nous partons.

Deux stations de métro plus loin, les deux musiciennes descendent de la rame bondée. Elles empruntent le couloir. Le son familier d'un violon se rapproche, les notes se font plus précises. Caroline identifie immédiatement le concerto en ré majeur de Tchaïkovski, l’interprète est un virtuose. Son instrument sonne la passion et le travail acharné. Il lève un instant, son regard vers Caroline. Définitivement Venus est entré en Taureau et n'en sortira pas de sitôt. Elle glisse un billet de dix euros dans l’étui ouvert posé au sol devant le violoniste inconnu. Mira doit se faire une raison, le cœur de Caroline vient de chavirer.

Serré dans sa redingote noire et son nœud papillon blanc, le jeune homme porte ses yeux sur Mira. Il s’assombrit puis repart dans son monde.
- Viens Caroline, je te raconterai son histoire. Insiste Mira, mais pas ici.
- Pourquoi ce ton mystérieux ?
Enfin l'air libre, le premier banc public fait l'affaire.
- J'ai mal aux pieds, mes nouveaux escarpins ne sont pas faits pour les escapades. Dis-je, encore sous le charme de ce bel inconnu. Mira se livre enfin.
- Il se nomme Charles de Mirecourt. Renvoyé du philharmonique en début d'année, tu as pris sa place. Trop de personnalité, le chef l'a pris en grippe, monté les autres solistes contre lui puis demandé son renvoi. Voilà, tu es contente à présent ?
Je me frotte le pied droit avec vigueur, la douleur me donne l'impression de tremper les orteils dans l'eau bouillante. Je retourne vers la bouche de métro, descends l'escalier, me dirige dans les couloirs faïencés. L'arrivée d'une cohorte de voyageurs pressés ralentit ma progression. Il a disparu. Je rejoins Mira qui ne peut s'empêcher de glousser.
- Allez ma belle, troque tes escarpins pour des baskets, ton « violoneux » s'est fait la malle ? A la bonne heure !
- Tu me consternes, si je ne me retiens pas tu vas finir sous un bus. Répliquai-je sur le ton de l'humour. La boutique de Mayer est à deux rues. Coincé entre un vendeur de kébabs et un hôtel miteux, la vitrine exhibe des plaques de bois, deux vieilles répliques d'instruments inutilisables « Au vielle Ut » Je pousse la porte de l'échoppe, Mayer m'accueille.
- Mademoiselle Humbert quel bon vent ?
- Je passe dans le quartier avec mon amie Mira, et...
-Vous voulez un conseil pour rétablir le contact avec l'âme de votre violon ? Si vous voulez le vendre, mon offre du mois dernier tiens toujours.
- Vénus entre en taureau cette semaine, je pense rétablir le contact, mais merci pour votre proposition. Plus sérieusement, je souhaite acquérir un archet.
Mira admire les créations du maitre luthier, moi je cherche la perle rare.
- J'ai une excellente affaire, un jeune homme distingué est venu vers quinze heures. Il disait vouloir essayé l'archet dans le métro, mais il est revenu à seize heures le rapporter sans plus d'explications. La rumeur dit que l'archet était la propriété de Yehudi Menuhin, le maitre l'utilisait uniquement pour interpréter le concerto pour violon en ré majeur de Beethoven. Enfin, c'est une rumeur. Conclut Mayer d'un air malicieux.
- Je le veux ! Et je le veux maintenant. Mes yeux brillant de convoitise plaisent à Mira. Ils ressemblent aux siens devant un Saint-honoré à la crème. Combien en voulez-vous maître Mayer ?
- Son prix représente le salaire d'une saison de concerts internationaux, tout au plus, mademoiselle Humbert. Sauf votre respect, une location longue durée me semble plus indiquée.
La vie est faite de rencontres, alors pourquoi-pas avec un archet au prix exorbitant et un brin mystérieux. Mira attend ma réponse, la bouche entre ouverte, elle guette un oracle.
- Je t'en prie Caroline, sois raisonnable. Gémit-elle. Cette baguette en bois tendu du crin d'un cheval, ne produit rien d'autre que le chant d'une sirène sur ton violon. Et d'ajouter. Les mirages de l'amour se perdent en poussières de souvenirs pris au piège de ta mémoire...
-Tu devrais essayer les cours de tragédie Mira, c'est bon maître Mayer, je le prends ! Ma décision est sans appel. Un grain de folie habite les grands compositeurs, pourquoi pas leurs interprètes ?
Un gros chèque de caution, un contrat de location signé en bonne et due forme plus tard, je suis dans la rue.
- Ton bel inconnu pose son fluide amoureux sur l'archet du bonheur tel Cupidon...
- Mira retourne à ton thème astral ! Cet archet représente l'opportunité d'une ascension professionnelle fulgurante. Je le sens, mes doigts tremblent, les larmes montent. Un morceau d'éternité m'appartient. Enfin.
A moi le concerto !
Je mange des pâtes à toutes les sauces. Le chemin vers le sommet de la gloire est au bout d'une gamelle d'eau bouillante trempée dans mes certitudes de gamine. J'assume.
Gagner, perdre sont des notions de joueur. Ma stratégie : avancer, réaliser, continuer, la conscience de l'échec me fait rire. Les galoches me chatouillent la plante des pieds.
- J'en peut plus ! Mira, j'ai besoin de me poser. Dis-je.
- Caroline, tu n'est plus avec moi, tes ailes d'angelot battent trop fort. Venus entre en Taureau. Dit Mira en chantant sur un vieil air populaire.
Je lui lance un regard Carolinéen dont j'ai le secret.
- Très bien ma belle, je prend le bus. J'ai peur de déranger ta grande conversation intérieure. Les astres attendent un petit coup de pouce. A bientôt. Mira s 'éloigne, la démarche assurée.
Libre ! Je reprend le dédale du métro accompagnée de mon précieux paquet.

Les répétitions débutent à dix sept heures. Je me présente à l'auditorium, les musiciens sont en place. Je salue mes collègues, un clin d’œil en direction de Mira histoire de donner le change. La « soufflante » est en grande forme. Dès le premier mouvement mon cœur s'ouvre au bonheur. Les quatre coups de timbales résonnent, la musique m'enlève vers un monde parallèle. Je redescends, l'heure n'est pas encore venue. Le concert débute à vingt et une heure. Jacques Lebrun écoute en coulisse. Le chef reste concentré sur l’interprétation. La baguette rageuse nous donne à vivre de grands moments d’exécution.
L'instant plaque son empreinte dans le temps. Le rideau se lève, libère l'orchestre remonté a bloc. Applaudissements. Un œil sur le chef, le signal, je répète ma progression harmonique du grave à l'aigu « allegro ma non troppo », tout en maîtrise. Je sens battre le cœur du maitre pour la belle Pépi son impossible amour. Le chef entre en transe, l'orchestre et le publique avec lui. Il se tort, s'étire, se courbe, se cabre, les bras levés, prolonge une note qui ne veut pas s'éteindre. Les clarinettes et les bassons prennent en sonate. Je reprends le thème principal, une feuille musicale manuscrite s'est glissée dans les partissions imprimées des musiciens. Confusion.
Je reconnaît l'écriture de Beethoven, patte de mouche, taches d'encres, notes illisibles. Le philharmonique au complet, comme possédé par l'esprit du maitre, déchiffre et interprète la nouvelle partition à l'unisson !
Le visage du chef se décompose. Il ne suit plus l'orchestre. Jacques Lebrun, l’œil noir, les ailes du nez dilatées recherche le coupable. Dans le public des mélomanes résonne une bronca amusée. Il vacille sur son estrade, bouscule le pupitre, tourne la partition, ne trouve pas la fameuse feuille. Tous rentre dans l'ordre au dernier mouvement « Rondo allegro ». Applaudissements polis, sortie de scène.
J'aperçois un jeune homme serré dans sa redingote noire filer discrètement par une porte latérale, Charles de Mirecourt ! ? Venus est définitivement entrée en Taureau.
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Patricia Besson · il y a
bravo..
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