La partition de la forêt

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Dès qu'elle met ses écouteurs, Elsa est dans sa bulle... Et nous aussi : en écoutant les bruits de la forêt, on se plonge avec elle dans une

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Image de Printemps 2020

Elsa a toujours un casque sur les oreilles, dans la ville, au travail et le soir, chez elle, pour s’endormir. Surtout le soir, pour s’endormir. Elle a un de ces casques audio qui coupe littéralement le son ambiant, on n’entend plus que sa musique, ses moindres variations, ses notes, ses inflexions, ses craquements. On entend toute la complexité des sons. Elsa n’écoute pas de musique, non, elle, elle écoute la forêt…

Elsa est à son travail, elle est illustratrice indépendante et elle travaille dans un espace de coworking. Elle est sous son casque et, comme d’habitude, elle écoute une ambiance de forêt. Ces ambiances, c’est son univers, ça la calme, ça la rassure et, surtout, elle n’entend pas le bruit des autres. Les bruits l’agressent. Le responsable des lieux passe à côté d’elle. Il fait visiter les locaux à un nouvel arrivant. Le responsable est gentil, mais il parle fort. Elsa peut entendre ce qu’il dit, en fond, comme s’il était un peu plus loin dans sa forêt. J’espère que le nouveau ne va pas me parler, se dit Elsa, plutôt craintive qu’agressive. Elle les sent qui passent derrière elle, ils sont à deux mètres, juste derrière le chêne mort, avant le ruisseau. Leurs pas sur le lit de la forêt ne devraient pas faire ce bruit, c’est dérangeant. Le nouveau s’assoit à côté d’elle, Elsa monte le volume de son casque, ils disparaissent. Enfin seule dans son bois, elle respire.
Elsa est chez elle, dans son unique pièce. Elle n’a pas un grand appartement, ce n’est pas par manque de moyens, c’est juste qu’elle aime les petits endroits. Elsa aime que tout son univers tienne dans un petit espace, ça la rassure. Son studio est peu meublé, un lit, un bureau et une bibliothèque, quelques objets. C’est lundi soir, Elsa se couche, elle sélectionne une ambiance nocturne de forêt sur son téléphone et la lance.

Elsa a toujours été dérangée par le bruit, ce n’est pas nouveau. Au début, elle écoutait des sons de forêt que l’on peut télécharger sur Internet, mais ces sons étaient bien loin de la réalité. Elle connaît bien les bruits de la forêt et ceux-là n’étaient que de pâles copies. Impossible d’entendre, la partition, la respiration, la parole d’un véritable bois. Ceux-là n’étaient que des bruits en boucle, aucune évolution. La forêt est très différente selon l’heure à laquelle on l’écoute. Le ballet des différents animaux qui la traversent lui donne un visage différent. Une forêt de feuillus ne fera pas le même son qu’une forêt de conifères. Tant de détails qui l’empêchent de se plonger dans son univers, d’être enveloppée, d’être confortée comme elle en a besoin. Alors, Elsa a pris l’habitude d’enregistrer elle-même les sons de la forêt. Elle possède une multitude d’ambiances différentes, peut-être mille, et elle les connaît, comme les gens normaux connaissent une chanson ou, plutôt, comme un album. Une ambiance de forêt, c’est comme un album, ça évolue. Même si elle enregistre souvent les sons au même endroit, les ambiances ne sont jamais les mêmes. Samedi, Elsa ira enregistrer un nouvel album avec son groupe préféré…

Elsa est au travail, sous son casque. Elle n’a pas le son, mais elle a les images. Elle observe les déambulations des gens, leurs attitudes, leurs manières d’être, leurs chorégraphies. Pour Elsa, le jeu social est finalement plus palpable, plus compréhensible quand on ne les entend pas, quand on se focalise sur leurs comportements. Certaines mimiques sont carrément universelles, il suffit de lire. Parfois, Elsa a un sourire aux lèvres quand elle les observe, les coworkers, plongés dans une ambiance de forêt à leur insu, offrant un décalage burlesque et amusant. David, l’un des résidents de l’espace, plutôt costaud et pataud, devient un ours jovial, une vraie peluche grandeur nature. En face de lui, Louis, qui n’arrête pas de bouger sa jambe nerveusement, adopte les traits d’un pivert qui tape sur son tronc d’arbre. Tous les animaux de la forêt sont là. Le furet, qui cherche à connaître tous les potins et qui passe d’une discussion à une autre sans vraiment s’arrêter. Le beau gosse, le mâle-alpha du groupe, qui expose ses bois de cerf majestueux, il nous les offre, regardez mes bois comme ils sont beaux. À regarder sa glotte, il est à deux doigts de bramer. La chouette, qui a toujours un air strict et énervé, exaspérée par son voisin, le sanglier qui n’a de cesse de renifler autour de lui. C’est vrai que Benoît a toujours des allergies, mais pourquoi ne se mouche-t-il pas ? Et regardez, voilà que se détache du sous-bois Pénélope, la biche de ces lieux, elle se pavane en allant à sa place, elle sait que tout le monde la remarque, c’est une biche, c’est normal. Sauf le cerf, qui fait semblant de l’ignorer, même si toute la posture de son corps dit l’inverse. Elsa, en les observant, les connaît tous… Tous, sauf un… le nouveau. Elsa tourne la tête et croise son regard. Lui est resté humain, il la regarde, il la regarde vraiment. Elsa ne veut pas être lue, elle s’en va.

Elsa est sur le toit de son van, en pleine nuit, en pleine forêt. Son van, c’est un vieux petit camion tout rouillé, juste de quoi mettre un lit à l’intérieur. Elle aime beaucoup son van, elle n’y connaît rien en mécanique, mais c’est le camion de sa grand-mère. Elsa vient souvent à cet endroit, c’est à 20 minutes de la ville. Un petit chemin communal, empruntable en voiture, l’amène à la lisière d’une grande forêt. Il est samedi soir, les autres sont en ville. Ils sortent, boivent, écoutent de la musique. Elle, elle est ici. Pas de rancœur, pas de jalousie, elle est juste mieux ici, sur le toit de son camion. C’est l’été, il fait bon, une pleine lune éclaire la lisière du bois devant lequel elle se trouve. On dirait une nuit américaine, se dit Elsa, exactement comme dans les films. Au loin, les lumières de la ville. D’ici, elle est jolie, elle ne fait pas de bruit, c’est comme les humains finalement, c’est mieux sans le son. La lisière est comme une frontière, d’un côté, la ville, dans le lointain et, de l’autre, la vie sauvage, la forêt sur des kilomètres. C’est ici, sur cette ligne, que les humains et les animaux se croisent. La limite où hommes et bêtes osent s’aventurer, pour goûter au monde de l’autre. La nuit, c’est la porte d’un monde effrayant pour la plupart des gens. Mais, pour Elsa, c’est son havre de paix. Elsa est arrivée un peu avant le crépuscule, elle s’est éloignée à l’intérieur de la forêt. Elle a déposé son enregistreur au pied d’un arbre, puis elle est revenue à son van. L’enregistreur reste seul, là-bas, dans la forêt. C’est un témoin qui racontera plus tard sa version des faits, quand Elsa décidera de l’écouter. Elle ne voulait pas rater l’enregistrement du passage à l’obscurité. Le crépuscule est un moment fascinant, presque magique, où l’intimité de la nuit enveloppe la forêt, un murmure, qui transforme un simple bois en une forêt mystérieuse où tout peut se produire. C’est un passage, un changement d’état, une transition vers un monde plus onirique, rempli d’inconnu où, parfois, le rationnel laisse place à l’insensé. Un tueur sanguinaire échappé d’un asile peut se cacher derrière n’importe lequel de ces arbres. La dame blanche, à minuit, hante ces lieux, rendant la forêt inextricable. Le diable lui-même a caché la porte des enfers dans ce banal sous-bois pour mieux se dissimuler parmi les humains. C’est cette part de fantasme qui fascine Elsa, qu’elle cherche et qu’elle apprend à apprivoiser, à chaque fois un peu plus. Elle est sur le toit de son van, elle écoute… Il est très tard, elle va s’endormir mais, soudain, une pensée la trouble. Elle repense à son nouveau voisin, au travail… J’espère qu’il ne va pas me parler. Un frisson la traverse. Demain c’est dimanche, j’aime pas le dimanche, se dit Elsa.

C’est dimanche soir, la pire des soirées, celle où la peur du lendemain est la plus forte. Il va falloir se sociabiliser, au moins un peu, retrouver le masque. Ce masque que l’on porte pour les autres, auquel on s’habitue, mais qui est toujours difficile à remettre lorsqu’on l’a mis de côté, ne serait-ce que le temps d’un week-end. Moins on l’enlève, mieux on se porte finalement, pense Elsa. Ce dimanche est plus pesant que d’habitude, une angoisse sourde la travaille. Le nouveau, son voisin de table… Dès qu’elle y pense, son cœur s’accélère, ses mains deviennent moites. Elle a peur de lui… Chez elle, la peur entraîne l’angoisse, qui elle, entraîne un mécanisme, un engrenage, une suite de réflexions nébuleuses qui génèrent… la peur. Une peur panique de perte de contrôle, une peur qui l’empêcherait d’agir, de réagir, de se défendre dans les moments où elle devra affronter l’autre, ou elle-même, elle ne sait pas trop. Elsa a donc peur d’avoir peur et, avec le temps, elle a appris à calmer ses angoisses. Elsa lance l’enregistrement de la forêt, celui d’hier. Découvrir une nouvelle ambiance la calmera. Immédiatement, son cœur ralentit, c’est comme si elle s’enfonçait petit à petit dans la forêt. Tout s’éloigne, ses pensées se décrochent, elle a déposé l’engrenage à l’entrée de la forêt. Elle continue de s’enfoncer. Les sensations, peu à peu, lui reviennent, comme si elle était dans le bois, la douceur de l’air, l’odeur de la mousse, le bruit lancinant des insectes nocturnes. Ses respirations sont profondes. Elsa s’allonge sur son lit, elle a la sensation d’être allongée dans une clairière. Ses yeux se ferment par intermittence, elle a pris le rythme de la forêt, tout se stabilise. Elle n’entend rien de l’extérieur, pas un bruit, plus de bruits, le ronronnement de la ville a disparu. Elle ne s’entend même plus respirer, elle s’oublie.
Cette nouvelle ambiance de forêt est une découverte pour elle, le passage qu’elle écoute doit se situer vers trois heures du matin. C’est une heure assez éveillée pour une forêt. Le vent s’est levé, faisant jouer les feuilles entre elles, ce bruissement si familier la rassure. Elle a souvent enregistré des ambiances dans ce coin, elle en connaît les notes, c’est la partition qui est différente. Un arbre grince plus que les autres. Ce son du bois qui travaille la berce. Cet arbre devait être à une quinzaine de mètres de l’enregistreur, son chant est très présent, il agit comme un lent métronome sur la forêt. Il y a un ruisseau plus à gauche, lui est vraiment loin, il chuchote un bruit d’eau constant, apaisant. Par intermittence, un oiseau fait entendre son cri qui résonne dans la forêt. Il n’a pas peur de briser le silence, il n’a pas peur parce qu’il n’y a rien à craindre ici. Elsa, délicatement, s’avance vers le sommeil. Au loin, un animal semble faire du bruit, Elsa aime bien que les animaux s’approchent de l’enregistreur, c’est rare, mais elle a la sensation de les apprivoiser. Celui-ci semble s’approcher. Elsa est maintenant aux portes du sommeil. L’animal continue de s’avancer, c’est un animal qu’elle n’a jamais entendu. Elsa tend l’oreille, repoussant l’endormissement pour tenter d’identifier son nouvel ami. C’est un animal qui a le pas lourd, il semble se diriger tout droit vers l’enregistreur, vers elle. Ce n’est pas un fouisseur, c’est plus gros, une biche peut-être, elle a le pas lent mais régulier. Elsa a complètement quitté le chemin du sommeil, ses yeux sont ouverts et son attention focalisée sur cette bête. Le lit de la forêt craque sous les pas de l’animal, on dirait que la biche avance avec prudence. Le rythme des pas la travaille, elle les compte, quatre, il devrait y en avoir quatre. Un, deux, trois… non pas trois. De nouveau, Elsa reprend le compte, un, deux… Ce sont bien des pas… Elsa voit la terreur s’approcher, ce sont bien des pas, mais ce sont des pas d’homme… Son sang ne fait qu’un tour, elle est pétrifiée, sa gorge se noue, un homme s’approche d’elle. Si elle ne bouge pas, l’homme ne la remarquera peut-être pas. Il est maintenant à quelques mètres. Elsa ne peut pas bouger, elle pourrait enlever le casque, mais elle n’y arrive pas. Le bruit des craquements des brindilles sous la semelle de l’inconnu est très proche, il est devant l’enregistreur, Elsa a la sensation d’être observée par-derrière. Elle a le souffle coupé. Une respiration se fait entendre, une respiration proche, intime. La bouche de l’homme est collée derrière sa nuque, elle peut sentir son souffle, Elsa est raide à s’en tordre la nuque, paralysée. Comment cet homme sait où la trouver, comment peut-il être là, en pleine forêt, la nuit. Le souffle de l’intrus s’arrête, l’homme s’apprête à parler et soudain, comme un coup de hache, il dit : Elsa… Il connaît son nom…

Un été, Elsa et sa famille aménageaient dans une nouvelle maison, sa mère, son père et elle. Auparavant, ils habitaient en ville, mais sa mère lui avait dit qu’ils manquaient d’argent pour garder l’appartement, et qu’ils allaient habiter dans une maison à la campagne. Elsa trouvait la maison très bruyante, surtout la nuit venue. Il y avait des bruits qui lui faisaient peur, son cœur battait très vite et son ventre finissait par lui faire mal. Elle arrivait à s’endormir seulement lorsque les bruits cessaient, parfois tard dans la nuit. Un soir, les bruits étaient si fort que, même sous les draps et en se bouchant les oreilles, ils lui parvenaient quand même et la terrifiaient. Elsa décida de quitter sa chambre. Après s’être laissée glisser le long de la gouttière, Elsa s’éloigna rapidement en laissant derrière elle cette maison bien trop bruyante. Une fois l’urgence de quitter sa chambre passée, Elsa se mit à regarder autour d’elle. N’importe quel enfant aurait était effrayé, seul, dans la nuit à la lisière de la forêt, mais pas Elsa, elle, elle ne ressentait aucune peur. Au contraire, la nuit et les sons de la forêt l’enveloppaient, faisant disparaître les bruits de la maison. Elle n’avait pas peur du noir, d’ailleurs, quand on est dehors, la nuit, il ne fait jamais vraiment noir, les étoiles nous accompagnent toujours. Ce jour-là, elles sont magnifiques et la lune est énorme. Les hululements des chouettes et les fouissages des animaux nocturnes ne la terrorisaient pas, ce sont des animaux, se disait-elle. Pour elle, tout était plus rassurant que l’intérieur de cette maison, tout était moins angoissant. Ici pas de vacarme, pas de violence. Arrivée à la lisière de la forêt, Elsa trouve un arbre majestueux, il semble très vieux, sûrement plus de 1000 ans, pensa Elsa. Cet arbre était colossal, et il trônait en maître des lieux, c’est le roi des arbres. Il déployait ses branches solides comme des bras accueillants, rempli d’une force tranquille et d’une sagesse rassurante. C’est un arbre de conte de fées, s’exclama Elsa, comme dans les histoires que sa mère lui racontait le soir, avant que les bruits ne commencent. Au creux de l’arbre, entre ses grosses racines, il y avait un petit espace, comme un cocon où se blottir, Elsa s’y allongea. En face d’elle, au loin, au milieu de la clairière, la maison était là. Aucun bruit ne lui parvenait, mais elle pouvait la voir, comme un spectateur sourd. Il regardait sa maison, son foyer, sans bruits effrayants, d’ici elle paraissait inoffensive. Elsa, au creux de son arbre, était inatteignable. L’air était très doux cette nuit d’été, il faisait bon et l’ambiance de la forêt paraissait à Elsa de plus en plus naturelle, évidente, il n’y a rien à craindre. Quelques sons intriguaient quand même Elsa, parfois, mais elle était dans les bras de son arbre et son arbre la protégeait. Et puis, ce ne sont que des animaux, se disait-elle, ce ne sont pas des monstres… le monstre il est dans cette maison… Elsa s’endormit… Et c’est ainsi qu’elle prit l’habitude de passer ses nuits au creux de son arbre. Elsa faisait attention de revenir tous les matins dans sa chambre pour que ses parents ne se rendent compte de rien.
Elsa passait de plus en plus de temps dans son refuge, même la journée, c’était comme sa deuxième maison. Comme sa seule maison en vérité, l’autre elle ne l’aimait pas et puis les bruits commençaient à apparaître même dans la journée, alors elle était mieux ici. Cet endroit était devenu pour elle une échappatoire, son petit monde rassurant. Le creux de l’arbre s’était transformé en une véritable petite cabane dans laquelle résidait tout son univers, sa vraie chambre. Une chambre à l’écart. Parfois, elle portait un regard triste sur la maison. La nuit, elle voyait les lumières du salon allumées et s’imaginait ses parents… dans tout ce bruit… qu’ils ne semblent même pas entendre. Elle était mieux là, et puis elle ne pouvait pas se battre contre ce monstre, elle était trop petite et trop seule.
Un jour pourtant, il lui avait semblé que sa mère avait vu le monstre, qu’elle savait. Avant, quand elle était à la ville, au moment d’aller au lit, il y avait les festivités du coucher, comme elle les appelait avec sa mère. Elles sautaient sur le lit, se faisaient des chatouilles et les éclats de rire éclaboussaient les murs de la chambre. Chaque soir, la chambre était une preuve d’amour, une démonstration de bienveillance, de chaleur. Mais dans cette nouvelle maison, plus le temps passait et plus les festivités du coucher devenaient ternes. Elsa voyait bien que sa mère savait pour les bruits, qu’elle voulait la rassurer avant qu’elle ne s’endorme. Son regard, soir après soir, s’attristait. Elle ne sautait plus sur le lit avec elle, les sourires qu’elle lui faisait semblaient faux, le cœur n’y était pas. Plus rien n’éclabousse vraiment la pièce, les murs étaient froids. Elle posait sur elle des regards remplis de culpabilité, les câlins se transformaient en étreintes graves et les festivités du coucher ressemblaient à des au revoir lors desquels elle lui demandait pardon, sans un mot. Elle savait pour les bruits, pensait Elsa… elle savait, mais les adultes ne parlent pas de ces choses-là, ils ne parlent pas des monstres. Puis, comme tous les soirs, Elsa passait par la fenêtre et allait rejoindre son arbre, enveloppée par les sons de la forêt qu’elle aime tant. Elle traversait la clairière avec sa peluche et sa couette. Elsa ne réalisait pas à quel point ce trajet dans la clairière était anormal pour une si petite fille. Elle aurait voulu dire à sa mère de ne pas s’inquiéter, qu’elle savait comment fuir les bruits, qu’elle ne lui en voulait pas de la laisser dans les bruits la nuit. J’ai un arbre magique, voulait lui dire Elsa, un arbre qui me protège au fond de la clairière. Mais elle avait peur que le monstre le sache et qu’elle n’ait plus d’autres endroits où fuir. Alors elle se taisait. Maintenant, presque tous les soirs, Elsa se sent triste en regardant la maison au loin.
C’est vers la fin de l’été que le monstre sortit les griffes et que l’horreur frappa. Cette nuit-là, Elsa était dans son arbre, mais cette fois elle avait le dos collé contre le tronc et le regard rivé vers la maison. Elle était pétrifiée de peur, son sang se glaçait un peu plus à chaque fois que les bruits de la maison lui parvenaient. C’était la première fois que les bruits arrivaient aussi loin. La maison semblait hurler toute sa haine. Ces cris, mélangés à ces éclats graves, la remplissaient d’effroi. Il va sortir… il va sortir, se répétait Elsa. Ces bruits lui étaient insupportables, ces beuglements, ces gémissements qui fendaient la nuit et répandaient les ténèbres autour d’elle. Le vacarme de la maison qui semblait trembler de l’intérieur. Elsa se mit à trembler. Elle ne pouvait plus encaisser les plaintes et les supplications de sa mère en proie à l’appétit insatiable de ce monstre, à sa violence. Des bruits sourds de corps qui s’entrechoquent. Des gémissements de douleur. L’agonie suivie d’un silence irréparable… Elsa fut envoyée chez ses grands-parents maternels. Son père se donna la mort en prison deux semaines après son incarcération. C’est ainsi que’ Elsa commença une nouvelle vie, en ville. Ce monstre avait emporté sa mère et avait disparu…

Elsa a jeté son casque au sol, elle peut encore entendre le bruit sortir des écouteurs, elle les regarde, intensément, tout son univers agonise à l’autre bout de la pièce. Elsa est encore sous le choc. Mais qui est cet homme, ça n’est pas rationnel, c’est impossible, personne ne connaît cet endroit, du moins personne qui la connaît, à moins qu’on ne l’ait suivie, mais qui voudrait la suivre ? Le son de la forêt continue de sortir du casque, tout semble être rentré dans l’ordre, mais elle ne veut plus toucher à ce casque, elle en a peur, l’homme pourrait sortir des écouteurs, se dit Elsa, comme si le casque était un passage d’un monde à l’autre.

Elsa n’est pas allée au travail, elle ne peut plus sans son casque. L’équilibre de son univers est perturbé, elle ne sait plus comment faire. Elle est en ville, égarée dans ses pensées, troublée par les bruits de la ville qu’elle n’a pas l’habitude d’entendre de si près. Qui est-il ? Cette pensée éclipse toutes les autres, même la plus simple, impossible de se concentrer sur autre chose. Elsa se dit qu’elle ne peut pas rester dans cet état, elle doit comprendre, elle doit dépasser sa peur. Il est temps d’affronter, se dit-elle, de prendre son courage à deux mains, de se battre. Finalement, cette part de fantasme, d’irrationnel est peut-être en train de lui arriver.

Elsa est devant sa forêt qui, cette fois-ci, semble bien plus hostile. Elle se dresse face à la lisière comme un soldat, seule devant une immense armée d’arbres. Elle est prête, prête à affronter cet inconnu, à découvrir qui il est. La nuit va bientôt tomber. Il bruine, l’air est humide et froid, une légère brume s’élève devant la forêt, Elsa frissonne. Elsa pose son premier pas dans le bois de la même manière que l’on met le doigt dans un engrenage, le point de non-retour. Elle avance, craintive mais résolue, vers l’endroit où elle avait posé l’enregistreur la dernière fois, à l’endroit où cet homme lui a parlé. Les sons ne sont plus du tout rassurants, c’est comme si elle avançait en terrain inconnu. La forêt grince, se tord, est de plus en plus sombre. Le bois ne chante plus, il chuchote, il conspire, il l’entraîne dans son antre. Elle continue d’avancer et son pas s’accélère sans qu’elle s’en rende vraiment compte. Elsa se sent observée, elle accélère encore. Un craquement la surprend, elle se retourne, il y a quelqu’un derrière elle, c’est sûr… non, personne. La forêt lui est complètement étrangère, chaque bruit la panique, elle se met à courir… après quelques foulées, le même craquement, plus proche cette fois, elle se retourne encore, il est derrière elle. Elle continue sa course à travers la forêt, elle ne sait plus où elle va, elle fuit, elle fuit de toutes ses forces, les branches de la forêt la giflent, elle est haletante. Tout à coup, au loin derrière elle, une voix crie son nom :
— Elsa…
Cet écho vient la poignarder. Elle s’arrête net, glacée, elle n’ose pas se retourner, elle ne veut faire aucun bruit. L’homme se rapproche, il est ici :
— Elsa, tu m’entends…
Elle est pétrifiée, ça n’est pas possible, pas ici, pas dans sa forêt. Ses membres sont crispés, tétanisés, son visage se fige dans une expression de peur douloureuse.
— Elsa…
Elle le sent venir, elle sait qu’il la voit. Le froid environnant la pénètre, comme si la forêt avait planté ses crocs dans son corps la forçant à s’enraciner, comme les arbres. L’inconnu est dans son dos, tout près. Elle maudit cette forêt de l’avoir trahie, de ne plus la protéger, son cœur bat tellement fort qu’il en fait bouger sa veste.
— Elsa…
Puis Elsa, au bord du gouffre, se rappelle, elle se rappelle que c’est elle qui a décidé de venir ici, d’affronter, de sauter dans le vide. Il est temps pour elle de quitter cette forêt, de la dépasser. Pleine de courage et de détermination, elle rassemble toutes ses forces et se tourne enfin vers l’inconnu qui est dans son dos.
Elsa sort une oreille de son casque pour mieux entendre son voisin, le nouveau qui est assis juste à côté d’elle dans l’espace de coworking.
— Elsa…
Elle est là, trempée, tremblante, épuisée, au milieu de la forte et en face d’elle, le nouveau de l’espace de coworking.
Elsa retire complètement son casque, et se tourne vers lui. L’environnement de l’espace de coworking se fait plus présent. Il lui sourit. Il a l’air gentil finalement, se dit Elsa.
— Elsa… tu t’appelles bien Elsa ? C’est difficile de retenir ton attention…
La peur d’Elsa retombe peu à peu, elle ne fuit plus, elle est en face de lui, son cœur bat toujours très vite. C’est elle qui a décidé de le laisser entrer dans son univers, c’est elle qui a décidé d’aller vers l’inconnu.
— Oui, moi c’est Elsa… et toi ?

Elsa est sous sa couette. Sa couette est moelleuse, douce et rassurante. Elle pèse son poids, juste assez pour avoir la sensation de réconfort, mais sans se sentir étouffée pour autant. Ce qu’elle apprécie tout particulièrement, avant de dormir, c’est de déborder juste une partie de sa couette pour faire sortir son pied au frais. Quand elle était petite, elle avait peur que les monstres lui dévorent son pied si elle le laissait sorti pendant la nuit. Mais maintenant, ça va mieux, et elle assume son pied hors des sentiers de la canopée de la couette. Elle ne met pas beaucoup le chauffage la nuit, Elsa. Donc, à un moment donné, elle aime avoir son pied sorti, mais un peu recouvert quand même. C’est toute une technique. C’est juste qu’il ne doit pas être entièrement dessous. D’ailleurs, il n’est pas assez recouvert… Voilà. C’est désormais les seules pensées monstrueuses qui hantent Elsa. Elle n’a pas fait sa vie avec cet inconnu, non, il ne l’a pas sauvé, elle s’est sauvée toute seule. Puis, elle en a croisé d’autres. Des amants, des amis qui sont allés et venus, certains sont restés, d’autres ont disparu. Il y a eu de la douleur, du rire et des larmes, mais Elsa, depuis ce jour, n’a plus peur de l’autre. Elle écoute toujours la forêt, mais seulement quand elle y est. Elsa n’a jamais remis son casque pour se couper du monde.

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Eric diokel Ngom · il y a
Bjr si tu a du temps merci de lire la saga du Corona mania ddh
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Corinne Chevrier · il y a
Magnifique !
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Ombrage lafanelle · il y a
Je viens de finir la lecture de votre texte et mes bras ont la chair de poule d'émotion. Je me suis un peu reconnue dans Elsa: j'ai toujours été dans mon monde, ma bulle. Je suis sociable, mais j'ai peur des gens. Et je rêve d'avoir un van. La forêt m'apaise moi-aussi. Je vous ai donné mes 5 voix. Bravo
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Jospin Lionhel MAHOUKOU · il y a
Très beau texte, j'aime. Vous avez mes trois voix.
Si vous avez un peu de temps libre, je vous invite à découvrir aussi mon texte en cliquant sur le lien ci après : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-devaliseurs-1

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Sylvie Neveu · il y a
Comme à l'abri, libre peu à peu sur les sentiers de la vie, Elsa à la fragilité si puissante, si belle
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Nelson Monge · il y a
Une agréable narration du ressenti d'Elsa. Mes voix !
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Mitch31 · il y a
Magnifique texte qui tient en haleine du début à la fin. Captivant ! Vous avez toutes mes voix
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Isa. C · il y a
En apnée jusqu'au bout.. J'ai été ! ❤
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Mome de Meuse · il y a
Toutes mes voix pour votre Elsa que je découvre avec beaucoup d'émotion. Je vous souhaite une belle finale.
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Firmin Kouadio · il y a
Voilà un texte très bien écrit, qui ne saurait laisser indifférent ! Votre plume est vraiment séduisante, l'histoire racontée est de même captivante. Voici mes voix ! Peut-être aimeriez-vous passer me découvrir ?! J'ai un texte en lice aux jeunes écritures, que j'ai intitulé "EN MAL D'HUMANISME"! Votre retour me ferait vraiment plaisir.

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