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Là où la vie passe

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Rome

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-Ma petite sœur, Pierre est-il parti ?
-Oui, il est parti.

À soixante-dix-neuf ans, le trois novembre deux mille dix-huit, Brigitte Lemercier née Ghestin est veuve. Pierre avait quatre-vingt-sept ans.
Ce jour là, le ciel est sans nuages. L'herbe est enveloppée de perles humides. Les cloches de l'église de Sainte-Gauburge-Sainte-Colombe résonnent. Le temps médite lentement.

Les infirmières entrent et ressortent de la petite maison normande. Le médecin traitant acte, de son stylo indélébile, l'heure du décès.

-Pensez-vous qu'il a souffert ? demande Brigitte.
-Non Madame, répond la doctoresse, il n'était déjà plus là.
-Pourtant, il a fait des grimaces. Avant-hier, il m'avait montré qu'il voulait en finir plus rapidement...

Le silence s'installe.

-À l'hôpital, votre mari serait déjà mort. Il souhaitait terminer ses jours chez lui à vos côtés. Ses volontés sont respectées. Il a été accompagné par les infirmières et les auxiliaires de vie. Voyant Brigitte en pleure, la doctoresse avoue les limites de sa fonction dans un territoire rural. Madame, comprenez que je n'ai pas de pouvoir pour mettre fin à la vie de votre époux même si je connais parfaitement ses pathologies. Les seuls à recueillir son accord et à abréger ses souffrances sont les médecins du Centre Hospitalier de Caen.

-C'est étrange, dit Brigitte d'un ton sec, vous connaissez l'environnement où nous vivons avec mon époux. Vous venez continuellement avec les infirmières à domicile. Les deux mois où il était là ont été très durs. Je l'ai porté sur mon dos pour qu'il aille sur les toilettes. Il a vomi du sang et des pourritures de son corps ont coulés sur mes épaules. Sa chair sortait de sa bouche et de sa canule. Son dernier repas était une potée aux choux. Brigitte s'interrompt un instant puis reprend, ses volontés sont respectées, c'est vite dit. Je vous apprécie Docteur, mais c'était insupportable, heureusement que ma sœur Jeannette, ancienne infirmière, était là à mes côtés. Elle a veillé sur moi et sur Pierre jours et nuits... Vous êtes notre médecin traitant, vous êtes comme un membre de la famille, notre environnement vous le connaissez. Votre vision sur vos patients est plus importante. De mon temps, les personnes ayant grandi à la campagne ne naissaient et ne mouraient pas à l'hôpital ou en EHPAD. Le gériatre que nous sommes allé voir était froid, il a fallu que je le menace d'avoir accès au dossier médical pour qu'il s'intéresse à mon époux lors de l'évolution de son cancer...

L'émotion prend le pas. La doctoresse s'en va.

Brigitte appelle les pompes funèbres. De là, tout va très vite. Le corps de Pierre part discrètement. Une jeune femme, aux cheveux bruns, portant de petites lunettes noires et d'une voix douce, questionne la vie du défunt. Brigitte explique l'existence de son tendre époux à travers ses objets, ses vêtements, ses goûts musicaux, ses métiers et toutes les personnes qui ont côtoyaient sa vie.

-J'ai sorti ce qu'il voulait, dit Brigitte, une cotte verte, une chemise, son mètre et un petit marteau avec lequel il a reconstruit l'ensemble des maisons de Villers-en-Ouche. Elle ajoute, peut-être qu'il mesure déjà le paradis.
-Votre mari était maçon ? demande la jeune femme.
-Si vous voulez. En campagne, on parle de journalier pour ceux qui ne sont pas propriétaire de terres. Il faisait de menus travaux dans les maisons. Il aidait les agriculteurs. Il faisait vivre son village simplement. Pierre était acteur là où il vivait et ne croyait pas en la politique.
-Il aimait la musique ?
-Oui, affirme Brigitte, la grande musique surtout.
-La musique classique ?
-Exactement. Il adorait le son du violon de la méditation de Thais et du Requiem de Mozart.
-Je vois que vous avez une jolie gravure...
-Oui, c'est une gravure de Monsieur Paris. C'est un beau tableau, un laboureur avec son cheval.
-Il adorait l'art ?
- Oui un peu. Mais il aimait surtout les constructions et la mécanique comme beaucoup d'hommes.
-Donc, vous vous êtes connu depuis toujours...
-Pas du tout. Il était marié en première noce, mais malheureusement, il avait perdu son épouse dans un accident de voiture. Nous nous sommes rencontrés en 1986 par le biais d'une agence matrimoniale. J'avais quitté de mon côté ma ville natale de Valenciennes et mon premier époux alcoolique. J'avais pris ma fille et mon fils avec moi. Au départ, mon patron me proposait une mutation sur Limoges. J'y étais partie et ne m'y plaisant pas, j'y avais laissé ma fille. Elle avait trouvé un emploi dans un supermarché. Comme tout le monde, nous restons et nous allons là où l'emploi nous mène. Un peu comme des oiseaux migrateurs. J'étais repartie avec son petit-frère pour la Normandie afin de rejoindre Pierre. Ensemble, nous étions assistants familiaux. Nous avions gardé des enfants ayant connu des conflits dans leur pays, des enfants autistes et trisomiques délaissés par des parents médecins... Des gamins adultes sans véritable enfance. Nous en avions accompagné plus d'une cinquantaine. Il y avait : Hassan, Eric, Bodgan, Bryan, Linaëlle, Gabrielle, Jonathan, David, Paul... Brigitte énumère avec nostalgie la liste de prénoms de tous les enfants accueillis. J'étais aussi nounou. Soudain, Brigitte songe et poursuit, si je devais mourir ; je souhaite entendre Prendre un enfant d'Yves Duteil le jour de mes obsèques. Tout n'est pas simple dans les familles, mais comme disait Pierre, elle essaye de prendre sa voix, "Mieux vaut rire dans une chaumière que de pleurer dans un château". Voilà, Madame, un peu de notre vie.

-Votre vie est passionnante...

Brigitte pense tout haut.

-Trente-sept ans de ma vie sont partis avec lui. C'est bizarre. J'ai longuement réfléchi à la fin de vie. J'ai pensé à ceux qui ont des enfants malades, à ceux qui accompagnent des époux et des épouses alités. J'espère qu'un jour, ils auront des congés avant et après la mort. Peut-être, pour mieux accompagner le deuil.
-Vous avez raison Madame. Le visage de la jeune femme se ferme, je vous recontacte demain pour les finalités administratives et la préparation des obsèques. Vous pourrez voir votre époux dans la chambre funéraire.

-J'irais le voir, répond Brigitte.

-Très bien, je vous laisse. Bon courage dans cette épreuve. Toutes mes condoléances.

Ce deuil est particulier. Il existe sans vraiment exister. Le téléphone sonne s'en arrêt. Des gens viennent à la maison, connus ou pas. Brigitte prépare un repas et mange avec ses convives s'en plus rien apprécier.



La porte se referme.
Le soleil s'évanouit lentement dans l'horizon...
Les rares oiseaux et papillons de la campagne s'éloignent progressivement dans l'air toxique...
Les fenêtres des maisons et des appartements voisins s'endorment...
Le bétail, les jardins, les haies et certains potagers disparaissent dans une brume...
L'église s'émiette pierre après pierre...
Les cimetières, quant à eux, poursuivent le continuum des inégalités sociales et les discriminations des vivants. Les tombes sont figées comme des arbres et certaines stèles sont égarées par manque d'argent pour les entretenir. Des caveaux familiaux en miroir de l'âme des vivants.
 
Il paraît que la nature renaît progressivement, qu'un jour elle reprendra ses droits.
Cependant, Brigitte s'endort éternellement.

Enlacés par le souffle de la mort, Pierre et Brigitte se transforment en poupées de cire.
Ils semblent immortels.

"Prendre un enfant par la main
Pour l'emmener vers demain,
Pour lui donner la confiance en son pas,
Prendre un enfant pour un roi.
Prendre un enfant dans ses bras
Et pour la première fois,
Sécher ses larmes en étouffant de joie,
Prendre un enfant dans ses bras...”

Extrait des paroles de Prendre un enfant par Yves Duteil en 1976. 
 

Romain Lavaux.
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