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La nuit, tous les chats sont gris

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Sam

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1

Ashton tituba, ivre mort, et chercha le premier coin sombre pour soulager sa vessie. Arrivé devant le mur, il commença à l’arroser.
Ashton adorait écrire sur les murs avec son urine. Cette fois, il avait essayé d’écrire son prénom dessus. Peut-être une manière pour lui d’affirmer sa présence dans ce bas monde, idée pas tout à fait tordue puisque les chats faisaient la même chose. Ashton était persuadé qu’il avait été un chat dans une autre vie. 
Un grand A, suivi par un s, ensuite le débit urinaire ralentit puis s’arrêta sur un h déformé. Ashton prononça un juron en regardant l’écriture sur le mur qui lui criait : « Ass ».
Il sentit une colère remonter en lui. Ce mot lui rappelait qui il était réellement, un vrai trouduc, errant sans aucun objectif, sans un seul repère, à part ces petits coins sombres, ces territoires secrets qu’il marquait à chaque fois qu’il se saoulait.
« Merde ! » jura-t-il. « Merde ! Merde ! Merde ! Même pas capable d’écrire son prénom sur un mur. »
Tremblant de rage, il zippa sa braguette, jeta un coup d’œil à l’œuvre d’art composée de ces trois lettres mouillées, puis chercha l’objet le plus proche pour le projeter avec un coup de pied contre le mur.
L’objet le plus proche, justement, était un chat, que le hasard avait envoyé traîner entre les pieds d’Ashton. Le coup de pied partit. Ashton sentit le contact du corps mou du chat, puis ce dernier heurta le mur avec un bruit sourd, sans même pousser un seul miaulement. La bête glissa le long du mur, essuyant au passage le « Ass », et tomba comme un vieux chiffon dans la flaque d’urine.
L’animal était mort.
Ashton s’approcha du cadavre. C’était la première fois qu’il tuait un animal avec un coup de pied. Il examina le petit corps mouillé étendu par terre. C’était un chat gris, avec une petite tache blanche autour de l’œil droit. Un filet de sang lui coulait de la gueule et quelques gouttes rouges s’étalaient le long de la fourrure grise du cou.
Pour une raison inconnue, la scène avait frappé Ashton de stupeur. Même ivre, il réalisa qu’il venait d’ôter la vie à cet animal. Les yeux toujours fixés sur le cadavre, Ashton recula de quelques pas pour quitter l’impasse, mais à la dernière seconde il entendit un long miaulement. Il sursauta au début, puis vit quatre chatons se détacher de l’obscurité et avancer vers lui.
Il réalisa avec horreur qu’il venait de tuer leur mère. Les quatre chatons entourèrent le cadavre gris et un orchestre de miaulements déchira le silence de la nuit. Le cœur battant, Ashton prit le cadavre dans ses mains, abandonna les chatons et quitta l’impasse presque en courant.


2

Ashton avait passé plus de dix ans dans la prison de Louisiane, pour le meurtre de sa femme, avant d’être relâché. Les juges avaient refusé de croire à la folie passagère. Cependant, Ashton, lui, y croyait. Quand il avait écrasé la bouteille de Single Malt sur la tête de Samantha, le whisky avait coulé sur ses cheveux et s’était mêlé au sang qui giclait d’une blessure dans son crâne.
Il avait regardé sa femme s’effondrer devant lui, sans bouger le petit doigt, parce qu’il était trop occupé à trouver une réponse à une question qui le travaillait depuis que le sang et le whisky s’étaient mélangés : lequel des deux liquides était le plus précieux, le rouge ou le doré ?
Ashton n’avait pas cillé pendant que sa femme se vidait de son sang. Il n’avait pas composé le 911.
Pour un vampire, la réponse aurait été évidente, mais pas pour Ashton. Il se damnait d’avoir gaspillé le whisky de cette manière. Mais maintenant il avait un autre problème. Secondaire, certes, mais un problème tout de même : un cadavre dans son salon.
Samantha continuait à empoisonner sa vie même après sa mort. Il la fixa. Ses yeux lui rendirent un regard vide. Ses globes oculaires s’étaient révulsés, lui offrant un blanc terrifiant. « Toujours aussi sexy », soupira-t-il.
Il l’enterra, nettoya tout le salon à l’eau de javel, passa à maintes reprises la lampe aux rayons UV sur les meubles et sur le sol à la recherche de traces de sang.
Mais ça avait été trop facile pour faire illusion. La famille de Samantha commença à poser des questions. Les voisins s’en mêlèrent. Enfin Ashton reçut la visite de la police.
Quatre jours après la disparition de Samantha, les flics avaient découvert son cadavre dans le jardin. Ashton fut jugé pour meurtre. Durant dix ans, il ne rêva jamais de sa femme.


3

Ces souvenirs avaient refait surface pendant qu’il ramenait chat mort chez lui. Il avait tout perdu depuis. Il n’avait même plus les moyens de s’offrir un Single Malt. Il ne tarderait pas à vendre sa baraque si ça continuait comme ça.
Le cadavre mou du félin était lourd, et empestait l’urine. Ashton se rendit compte que c’était la deuxième fois qu’il traînait un cadavre mouillé. Une fois arrosé de whisky. Une fois arrosé de sa propre pisse. Les deux liquides étaient dorés, même si le deuxième sentait moins bon, pensa Ashton.
Il arriva enfin chez lui, posa le cadavre sous un arbre et alla chercher une pelle dans le garage.
  

4

Dix ans plus tôt, exactement au même endroit, il avait creusé une fosse profonde de deux mètres. Un fois le travail terminé, il avait poussé le cadavre de Samantha avec son pied. Ce dernier avait roulé, puis était tombé au fond de la fosse avec un bruit sec. Bon débarras, avait pensé Ashton. Il avait recouvert le corps de terre. Une fois le trou bouché, il sentit que sa vessie allait exploser, alors il défit rapidement son pantalon pour faire le seul truc qu’il adorait vraiment : il écrivit le nom de sa femme avec de longues traînées d’urine, en guise d’épitaphe. Maintenant un arbre va pousser à cet endroit. Et il y aura plein de Samanthas miniatures qui vont me pourrir l’existence, avait pensé Ashton en refermant sa braguette.


5

Ashton avait commencé à creuser un trou lorsque ces souvenirs réapparurent. C’est derrière moi, tout ça, aujourd’hui.
Soudain il vit apparaître une main blafarde dans la terre. Impossible. Le cadavre de Samantha avait été déterré il y a dix ans. Ashton recula, le souffle haletant, contemplant cette main enfoncée dans la terre, puis commença à creuser tout autour avec précaution.
Un cadavre se dégageait au fur et à mesure qu’il continuait à creuser. C’était une femme, mais ce n’était pas Samantha. Une autre personne avait été tuée et enterrée dans son jardin. La femme était rousse, le ventre gonflé. Elle était enceinte lorsqu’elle était passée de vie à trépas, remarqua Ashton. Mais qui aurait pu faire ça ?
Il contempla stupidement les deux cadavres devant lui : la femme et la chatte. Ça faisait une belle combinaison. Il s’assit sous l’arbre, alluma une cigarette et prit une longue bouffée. Il devait expliquer la présence de ce cadavre dans son jardin.
Il en était encore à se poser des tas de questions lorsqu’il vit tout à coup le ventre du cadavre de la femme frémir légèrement, comme si un bébé était toujours vivant à l’intérieur. Comme s’il donnait des coups de pied pour sortir.
Ashton observa attentivement le ventre rebondi. Ou bien c’est l’alcool lui jouait des tours, ou bien qu’il perdait les pédales. Trois minutes passèrent, puis le mouvement reprit.
Aucun doute : il y avait quelque chose à l’intérieur. Quelque chose qui cherchait à sortir. La surface du ventre se dilatait, ça essayait de déchirer la paroi interne pour se frayer un chemin vers l’extérieur. Ashton tressaillit. Le ventre s’ouvrit dans une plaie sanglante et quatre petits chatons en sortirent pour se rassembler autour du cadavre de leur défunte mère, en cherchant à la téter. Ashton recula avec surprise. Il n’était pas sûr qu’il s’agissait des mêmes chatons, mais la nuit, tous les chats sont gris.
Ashton fixa le ventre béant et les chatons qui tétaient une mère morte, puis eut soudain une seule envie : soulager sa vessie.


6

Ashton se réveilla, la poitrine haletante, en poussant un hurlement. Samantha sursauta à côté de lui et se réveilla à son tour. Elle alluma la lampe de chevet et lui demanda :
— Chéri, qu’est-ce qui se passe ?
Il était en sueur. Il bégaya :
— J’ai… J’ai rêvé… que je te tuais… que je t’enterrais… qu’il y avait ce cadavre… les chats… l’arbre… je…
Ne trouvant pas les mots, il prit la bouteille de Single Malt posée sur sa table de nuit, remplit le verre et avala le liquide doré. Aussitôt, il le recracha en criant :
— Qu’est-ce que c’est que ça ?!
Samantha surmontait son corps à présent et disait en posant les mains sur sa poitrine :
— De la pisse. De la pisse chaude, mon chéri. Tu aimes ?
Samantha n’avait plus les cheveux blonds, elle était rousse à présent. Son visage changea. C’était la femme enterrée dans son jardin. Sa voix se transforma et elle lui demanda :
— Est-ce que tu aimes ?
Elle griffa sa poitrine sur toute une ligne verticale. Il hurla et vit avec horreur qu’elle n’avait plus de mains, mais des pattes griffues. En la regardant à nouveau il réalisa que le visage de sa femme avait fondu laissant place à celui d’un énorme chat.
Est-ce que tu aimes ? Est-ce que tu aimes ? Est-ce que tu aimes la pisse chaude mon chéri ? Est-ce que aiiiiiiiiiiiiiiiiimes ?
Le chat géant se penchait sur lui, enfonçant ses crocs dans son cou en sifflant d’une voix déformée :
— La nuit, tous les chats sont gris.


7

Les hurlements n’avaient pas cessé cette nuit-là dans l’hôpital psychiatrique de la Louisiane.
L’infirmière de garde tira une bouffé de sa cigarette et renvoya des voulûtes de fumée en confiant à son collègue :
— Chaque nuit c’est comme ça, l’nouveau. Le type croit se faire attaquer par un énorme chat.
Le nouvel infirmier demanda :
— Il hallucine depuis longtemps ?
— Depuis qu’il a été interné ici, l’nouveau. Tu ne connais pas Ashton ? Qui ne connait pas Ashton ? Un tueur en série qui enterrait ses victimes dans son jardin. La dernière victime c’était sa femme, Samantha.
— Il n’a pas été jugé ?
— Il a perdu les pédales, juste avant qu’on l’attrape.
— Racontez.
— Y a rien à raconter, l’nouveau. Un soir, au lieu de ramener une nouvelle victime chez lui, il avait ramené un chat. Mort. Quand il avait commencé à creuser un trou pour l’enterrer, il a découvert tous ces corps dans son jardin. Il a réveillé tous les voisins.
Elle passa les mains dans ses cheveux roux. L’infirmier demanda :
— Mais c’était lui le tueur, non ?
— Oui. Mais il ne le savait pas. Il souffrait d’une forme rare de schizophrénie. Une sorte de Docteur Jekyll et Mister Hyde.
— Il n’était même pas conscient qu’il tuait toutes ces femmes ?
— Oui et non. Des gens murmurent ici que ses victimes le visitent régulièrement, déguisées en chats. Tu sais ce qui est le plus curieux, l’nouveau ?
— Quoi ?
Elle sourit mystérieusement et dit :
— Que son corps porte les traces. Il s’était mutilé lui-même, l’nouveau. Comme si ses victimes, déguisées en chats venaient vraiment le hanter la nuit.
Elle semblait satisfaite du récit. Elle dégageait une certaine froideur. Troublé, l’infirmier la regarda se lever et remarqua qu’elle était enceinte.
— Je vais jeter un coup d’œil à notre ami à l’intérieur.
— Et si l’une de ses victimes se pointe ici, plaisanta le nouveau.
L’infirmière le regarda longuement, sourit, puis écrasa sa cigarette sous son talon en disant :
— Tu ne la verras pas, parce que la nuit, tous les chats sont gris.


8

Cinq minutes passèrent. Le nouvel infirmier alluma à son tour une cigarette.
— Il est interdit de fumer ici, lança quelqu’un.
Il leva les eux vers l’homme qui venait de prononcer fermement cette phrase. Il le regarda pendant quelques secondes puis demanda :
— Et vous êtes… ?
— L’infirmier de garde. Tu es le nouveau ?
— Vous avez dû vous tromper, votre collègue rousse assure déjà la garde.
— Quelle collègue ? demanda l’infirmier en fronçant les sourcils. Les femmes ne sont jamais de garde dans cet hôpital.
Le nouveau ouvrit la bouche pour lui répondre quand un long hurlement provint de la chambre d’Ashton. Ce dernier criait :
— Non, pitié ! Noooon !
Le nouveau se remémora la scène, regarda le bout de cigarette que l’infirmière avait écrasé cinq minutes plus tôt, et dit d’une voix tremblante en faisant le signe de la croix :
— Que Dieu lui vienne en aide.
 

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Très belle histoire
Elle est magnifique
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Dimaria Gbénou · il y a
Sam, votre texte est magnifique à mes yeux. Je me suis attaché. C'est beau. J'aime. Je like et déjà, je me suis abonné pour ne pas rater d'autres merveilles. Pourrais-je vous proposer de jeter un regard sur mes deux textes en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Marie-Françoise · il y a
brrrr mais quelle horreur !!! pas votre texte fort bien écrit on reste scotché jusqu'au bout mes voix. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain viendrez-vous le soutenir pour un premier concours ?
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Swann Ricci · il y a
Totalement WTF, j'adhère !
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Diamantina Richard · il y a
Une nouvelle comme j'aime en lire, un grand bravo!
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Céline R · il y a
Rebondissement sur rebondissement. Bien joué!
Nouvelle qui se lit très bien et qui tient en haleine jusqu'au bout. Alors hop, je vote pour !

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MCV · il y a
Cauchemars en série. Efficace!
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jusyfa *** · il y a
Oups ! Ça refroidit... et en plus, pour ne rien rater, c'est bien écrit ...
+5*****
Sans vouloir vous obliger je vous propose une nouvelle en finale du GP automne
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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jc jr · il y a
La schizophrénie d'un assassin en plein délire. Votre histoire glace le sang ! Mes voix et un invite à venir trouver " l'essentiel " en compétition TTC.
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Zouzou · il y a
...une folie dévastatrice , mes voix !
en finale Poésie avec ' De sa vie en rose ' et ' Continuer ' , si vous aimez

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