La Nuit d'un vampire (Halloween/Couvre-feu 2020)

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Humblement et simplement pour le plaisir de raconter une histoire de temps à autre. S.G  [+]

Image de Hiver 2021
Adrien étale lentement une couche de fard blanc sur son visage pourtant très pâle. Il trace un mince trait de khôl sur le contour de ses yeux, colore ses lèvres d’une teinte prune et esquisse un sourire qui fait étinceler la blancheur de ses dents. « Comme ça je ressemble à un vrai vampire », se dit-il en souriant ironiquement.
Il est 23 heures, une faim tenace lui griffe les entrailles. Encore un peu de patience, tout à l’heure il sera dehors.
Dehors, c’est la nuit d’Halloween qui l’attend, les quartiers festifs pleins de gens déguisés en zombies, sorcières, citrouilles, vampires et autres loups-garous. Tous filles et garçons hurlants, riants, chantants, qui jouent à se faire peur en bouffant des bonbons et des kebabs et en buvant de la bière ou des sodas. Un vrai banquet où il n’y a qu’à se servir… Des images dansent devant ses yeux ; il voit des nuques courbées, des épaules dénudées, des cous offerts, des éclats de peaux satinées animées par le sang vif et doux qui les parcourt et les colore si délicatement… « Ah, j’ai faim ! »
Il tire ses cheveux noirs en arrière, jette une sombre cape de théâtre sur ses épaules et sort précautionneusement du caveau où il repose, dans les caves de la vieille demeure familiale.
À l’extérieur, ce sont les grands arbres du parc, la haute grille du domaine, la route bordée de platanes, les champs, la nuit lumineuse où règne la pleine lune. Il vole ; ou plutôt il marche sans toucher terre, il glisse au-dessus du sol aussi rapide qu’un oiseau de nuit.
Les abords de la ville, les quartiers endormis au milieu des usines et des hangars, le pont par-dessus le fleuve, la rive de l’autre côté qui borde le vieux quartier, celui des restaurants, des brasseries des bars et des boîtes ; là où sont les vivants pleins de promesses ; là où ça se passe.
Adrien traverse le pont en marchant comme un vivant. Il est insensible à la fraicheur de la nuit, il a hâte de se retrouver dans les ruelles animées par cette faune chamarrée et déguisée pour la fête d’Halloween. Sa fête à lui, sa chasse à lui.
Son pas résonne sur le pavé des ruelles à peine éclairées, il longe les terrasses de café et de restaurants où des chaises et des tables s’empilent devant les rideaux baissés. Les rues sont vides, pas une présence, pas un mouvement, pas un bruit. Intrigué Adrien traverse ce quartier de nuit habituellement si agité et qui ce soir semble déserté. Il se dirige vers les grands boulevards du centre-ville, partout les voitures sont garées, mais aucune ne circule. Les feux de circulation passent indéfiniment du rouge au vert dans une solitude et un silence absolu. Il débouche enfin sur la grande place de l’Hôtel de Ville ; rien, pas un chat ; seul le clapotement des fontaines altère le silence de la nuit.
Adrien ne comprend pas. Il lève les yeux sur les façades ; ici et là quelques fenêtres laissent filtrer un peu de lumière assourdie par des rideaux tirés. La ville est immobile, paralysée, fantomatique. Il ne comprend pas. Une crispation douloureuse lui tord l’estomac. La faim ! la terrible faim ; celle qui assaille tous les morts lorsqu’ils émergent de leur léthargie profonde ; la faim dévorante, la faim torturante… Adrien sait qu’il doit trouver impérativement de la chair et du sang frais au risque de subir d’effroyables souffrances, d’affaiblir ses forces et de ne plus pouvoir retourner dans la sécurité de son caveau avant le lever du soleil. Une lame d’acier lui fouaille les entrailles, il ne peut retenir un râle de douleur. Soudain un bruit de moteur et des phares qui apparaissent au coin de la rue. Son instinct lui commande de se dissimuler dans l’ombre portée d’un mur. Une voiture de la police s’approche au ralenti, passe à sa hauteur et s’éloigne. Sans en connaître la raison, Adrien comprend qu’il ne doit pas prendre le risque de se faire repérer en marchant dans les rues. Il revient vers le vieux quartier. Il titube comme un homme ivre, en proie à de violentes nausées. La faim le torture, il lui semble que des dizaines de crochets agrippent son estomac et le mettent en lambeaux, des spasmes violents le font se courber et le jettent en avant. Il se cogne contre les murs, trébuche dans les poubelles. Il avance la tête rejetée en arrière la bouche ouverte face au ciel. Adrien râle de douleur, interminablement.
Il marche dans le vieux quartier, il passe devant les bars, les magasins, les restaurants, partout des rideaux baissés. Il traine sa nausée le long des façades éteintes. Un signal soudain le met en alerte ; un effluve, une odeur ; oui, c’est bien cela, une odeur de vivant. Son odorat est infaillible ; à proximité d’Adrien, il y a un humain vivant ; de la chair, du sang frais. Il revient lentement en arrière. Il est passé il y a un instant devant un retrait sombre entre deux maisons, une sorte de passage. C’est de là que venait l’odeur. Les sens d’Adrien sont exacerbés ; comme les chats, il peut voir la nuit. Il s’approche de la mince travée, il découvre une forme allongée entre les deux murs. C’est un homme, un SDF sans doute, allongé sur des vieux cartons d’emballage. Il dort, il ronfle même. Un vieux duvet le protège contre la morsure du froid. Pour Adrien c’est la fin du cauchemar, toute son énergie remonte en lui, il se sent investi d’une force implacable. Il s’avance doucement vers la forme allongée ; l’homme est sur le flanc, un bras le long du corps, l’autre passé sous la tête. Adrien calcule un instant son élan puis se jette sur le malheureux, le plaque sur le dos et le chevauche en lui bloquant les bras sous ses genoux. Surpris dans son sommeil, l’homme n’a pas le temps de réagir que déjà une main ferme s’abat sur sa gorge, un pouce sur la jugulaire droite, tandis que la tête d’Adrien s’enfonce dans la barbe broussailleuse de sa proie et d’un coup de dent incise la jugulaire gauche où enfin il peut étancher sa soif. Goulument, Adrien aspire, il boit, il boit, le sang afflue répondant généreusement à chaque succion. Adrien sait ce qu’il fait, il ne veut pas tuer ; il prendra les trois ou quatre litres dont il a besoin et laissera sa victime exsangue et sans connaissance, mais vivante. L’homme ne bouge plus. Adrien se redresse, sa faim est calmée pour un temps.
Il erre longtemps dans la ville fantôme. Il sait que dans une heure ou deux la faim forcenée va le torturer de nouveau et qu’il lui faudra saigner une deuxième proie avant la fin de la nuit pour arriver à satiété et rejoindre son cercueil. En désespoir de cause, il se dit qu’il pourrait s’introduire dans une boucherie et se repaitre de viande animale, mais cette idée lui provoque aussitôt un violent haut-le-cœur.
Adrien est redescendu vers le fleuve et marche sur les quais lorsqu’il perçoit un mouvement derrière la végétation d’un petit square. Des silhouettes stationnent devant la porte d’un grand immeuble bourgeois. Souplement Adrien pénètre dans le square et, dissimulé derrière une haie de troènes, il observe un petit groupe de trois personnes, bientôt rejoint par une quatrième, qui semblent attendre quelque chose. Ils ont l’air jeunes et sont déguisés dans l’esprit d’Halloween. Adrien distingue trois hommes et une femme perchée sur des talons aiguilles et coiffée d’un grand chapeau de sorcière. Le petit groupe discute en chuchotant. Ils jettent des regards rapides alentour comme s’ils craignaient quelque chose. Adrien se dit qu’il tient peut-être sa chance et cherche un prétexte pour aborder le groupe. Il se rapproche encore. La femme a l’air de s’impatienter et Adrien l’entend clairement annoncer : « On devrait entrer maintenant, ils ne vont plus venir ! ». Un des hommes s’approche de la porte de l’immeuble et s’apprête à sonner lorsqu’un bruit de pas claque dans la rue. Un couple surgit en courant. Adrien comprend soudain que ces gens se sont donné rendez-vous pour entrer ensemble dans l’immeuble. Sans réfléchir, il se met à courir et rejoint le groupe en même temps que le couple. « C’est pas trop tôt, bougonne un des hommes, on va finir par se faire repérer ; allez, on y va ! ». Il tapote sur le digicode et quelques secondes plus tard la porte s’ouvre et le groupe s’engouffre dans l’immeuble.
Ils sont accueillis par une grande femme blonde vêtue d’une robe noire avec des motifs représentant des coulées de sang écarlates. Elle les embrasse comme s’ils étaient de vieux amis, les introduit dans une pièce pleine de monde et s’éclipse aussitôt. Le petit groupe se disloque ; ils ont à peine échangé quelques mots.
L’endroit est vraiment très vaste ; c’est une salle rectangulaire et profonde ; la musique y est assourdissante. Sur les murs sont projetées des couleurs changeantes vertes, rouges, jaunes, bleues, orangées sans cesse en mouvement qui se fondent en d’infinies variations. Au centre, de longues tables disposées en rectangle offrent à discrétion les mets et les boissons les plus variés aux convives qui se pressent et se bousculent. Tout autour de ce dispositif, des petites tables basses, des fauteuils, des sofas, des tapis, de gros coussins où se meuvent et conversent quantité de gens grimés et déguisés. Au fond de la salle une sorte de proscénium surmonté d’une croix entourée de squelettes et d’arbres morts peuplés d’oiseaux noirs et de chauves-souris empaillés. Sur cette estrade dansent, crient et chantent sur la musique des jeunes femmes couronnées de roses rouges et dont le corps et les vêtements légers sont enduits d’une matière dorée. Du plafond tombent de filandreuses toiles d’araignées, des quantités de citrouilles illuminées de l’intérieur par des bougies ou des lampes, des ballons de toutes les couleurs et un nombre infini de guirlandes et objets suspendus de toutes sortes. Dans cet espace, une foule chamarrée et grouillante baigne dans une clarté orangée et brumeuse que strient de temps en temps des éclairs fulgurants venus on ne sait d’où.
Adrien s’enfonce dans cette faune de sorcières, loups-garous, zombies, vampires ; il avance aux rythmes des avalanches de décibels envoyés par un DJ qui opère quelque part. Il se mêle discrètement aux conversations et comprend peu à peu que la ville est sous couvre-feu à cause d’un virus qui sévit sur la planète entière et tue les vivants ; cette situation dure depuis des mois et on a pris dans certains milieux l’habitude d’organiser des fêtes clandestines telles que celle où il se trouve actuellement. Adrien reste indifférent à la tragédie des vivants ; une seule chose compte pour lui : trouver une proie. Il se sent bien dans cette ambiance et sa stratégie est bien rodée. Adrien fait le tour de la grande salle, il remarque que de nombreuses portes s’ouvrent sur des chambres ou des petits salons dans lesquels se trouvent entassées les affaires des invités. Plus loin, derrière le bucher à la croix il découvre une baie vitrée qui donne sur un jardin assez vaste entouré de hauts murs et organisé en buissons fleuris et petits bosquets d’arbrisseaux. À peine éclairé, le jardin semble paisible et pour le moment, délaissé.
Adrien revient se mêler à la foule des invités qui se pressent sur un espace aménagé en piste de danse. La musique de AC/DC pulse à plein régime. De nouveau il sent revenir la faim, mais cette fois il est sur son terrain de chasse et il ne lui reste plus qu’à choisir sa proie. La faim qui monte en lui s’est changée en un désir impérieux qui incendie les fibres de son être et exacerbe ses sens.
Ce ne sont ni la beauté des formes, ni l’élégance de l’allure, ni le charme singulier d’une personne qui peuvent susciter le désir d’Adrien ; cela ce sont des histoires de vivants. Ce qui fait vibrer Adrien, c’est la chair, la chair vivante, sensible, irriguée par le sang vif et chaud, innervée par les courants mystérieux de l’énergie. Lorsqu’il entre en contact avec une proie, il communique d’abord avec son système organique ; les ondes magnétiques qui émanent de ses yeux, de sa présence, de ses gestes exercent une telle attraction sur son être charnel, qu’insensiblement la proie perdra son contrôle mental et cédera à l’injonction de sa chair amollie et indolente qui consent à cette offrande qu’exige le séducteur.
La musique pulse, ronronne, rugit et embrase les corps qui se mettent à danser frénétiquement. Adrien danse lui aussi, il s’est placé au centre et devient très vite le point de mire. Sa danse est étourdissante de beauté, de grâce, de légèreté. Un regard attentif observerait qu’il évolue à quelques millimètres du sol sans le toucher. Cette apesanteur donne à ses mouvements une fluidité magique. Le DJ a lancé « thriller » de Michael Jackson. Adrien se lance et improvise une série de figures avec sa cape dont il maîtrise parfaitement les envolées, les déploiements et les tournoiements. Il ressemble à un magnifique oiseau de proie ; sa danse se fait aérienne et ses yeux embrasés d’une lueur fauve guettent et scrutent cet amas de corps vivants groupés autour de lui qui le contemplent, fascinés. De nombreuses femmes se sont glissées au premier rang, elles font cercle autour d’Adrien et dans une commune ondulation accompagnent sa danse, subjuguées, irradiées par l’appel qui émane de ce corps presque immatériel. Le regard brulant d’Adrien visite chacune d’elle une fraction de seconde et les laisse saisies d’un trouble inconnu. Adrien cherche sa proie et sa danse appelle l’élue à se débusquer, à se désigner.
Elle est vêtue des oripeaux un peu ridicules d’une sorcière Halloween ; chapeau noir cabossé, robe noire et rouge en lambeaux qui découvre les épaules et l’ébauche de la poitrine. Elle se tient debout, modeste parmi les autres femmes, la tête levée, la bouche entrouverte ; les bras le long du corps, légèrement écartés, les paumes ouvertes.
C’est une fille aux cheveux châtain, pas très grande ; on devine que son corps est ferme et potelé. Sa peau très blanche suggère une sensation de fraicheur veloutée et crémeuse qui rappelle l’enfance. Tout de suite Adrien a senti la promesse d’un festin.
Derrière le visage maquillé il sent affleurer le sang de l’émotion ; les épaules et la gorge dénudées laissent apparaître un réseau imperceptible de veines bleutées ; des rougeurs subtiles animent la naissance des seins ; au creux du cou palpite une peau diaphane. Les yeux très bleus de la jeune fille s’abiment dans une contemplation éperdue.
« Elle a une peau de nourrice », se dit Adrien en même temps qu’un désir impérieux d’assouvir sa faim s’empare de lui. Il plonge de nouveau son regard dans celui de la jeune fille ; il l’enveloppe et l’isole ; il l’éclaire et repousse dans l’ombre la foule des invités. Immobile dans sa stupeur elle reste là les bras ballants, la bouche ouverte, le regard fixe.
« Thriller » s’est achevé, suivie d’une autre musique. Adrien s’éclipse, s’enfonce dans la foule. La jeune femme reste immobile tandis qu’autour d’elle on recommence à danser. Elle attend…
Adrien revient vers elle ; il est derrière elle, il pose ses mains sur ses hanches et doucement la dirige vers le fond de la salle où se trouve la baie vitrée qui donne accès au jardin. Un jeune homme tout à coup fait mine de s’interposer, mais d’un regard Adrien le fige sur place et il regarde le couple s’éloigner lentement.
Une fraicheur végétale et nocturne nimbe le jardin désert faiblement éclairé par la lune. Le couple s’avance lentement sur l’allée de graviers, elle devant, lui derrière, entre des massifs de lilas et des haies de buis et de troènes. Il la guide jusqu’à un petit espace entouré de verdure où se trouve un banc de pierre. Adrien prend la jeune fille dans ses bras où elle s’abandonne. Il effleure son front, ses lèvres et doucement glisse vers le cou que spontanément elle offre au baiser. Tout va très vite, la jugulaire est incisée et, à grandes aspirations, Adrien pompe avidement le sang tiède et velouté de sa jeune proie. Les yeux clos, un sourire d’abandon flottant sur ses lèvres, la jeune femme sent son corps s’alanguir et s’effondrer dans les bras d’Adrien qui l’accompagne et l’allonge sur le banc de pierre.
Une grande paix habite le corps et l’esprit d’Adrien lorsqu’il s’allonge sur le matelassage de son cercueil. Il ferme les yeux et expire longuement.
Pour la première fois, il se met à tousser…
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