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Quand mon biographe me demandera comment je m’y étais pris pour me trouver précisément au mauvais endroit au mauvais moment en cette nuit fatidique, je lui répondrai ceci : je voulais juste faire quatre mille pas.

La vérité est qu’on m’avait offert pour mon anniversaire une de ces montres connectées qui font office de podomètre, de cardiofréquencemètre, de coach sportif et pour ainsi dire de médecin à domicile discret mais impitoyable. Le manuel-prescription de la montre-docteur préconisait que, pour jouir d’une santé cardiaque satisfaisante (selon des critères faiblement justifiés), il fallait accomplir le nombre farfelu de dix mille pas par jour. Cet objectif m’avait immédiatement paru aussi ridicule qu’hors de portée et si j’étais parvenu à l’atteindre lors des quatre premières journées d’utilisation de la montre, ce n’était que par pur esprit de contradiction. Conséquemment, quand le compteur m’indiqua en cette fameuse soirée du cinquième jour que je n’avais accompli que six mille pas, je ne pus résister à la tentation : pour combler ce gouffre avant que les douze coups de minuit ne me couvrissent de honte et d’exaspération, j’improvisai une balade nocturne dans les rues de mon village.

La nuit était fraîche et une lune embrumée donnait aux bâtisses du centre-village désert des allures tantôt romantiques, tantôt inquiétantes. Dans cet entre-deux où mon esprit vagabond hésitait entre imaginer la venue de sylphides diaphanes ou celle de brigands crasseux, je fus décontenancé par l’apparition dense et trapue qui me fit face au détour d’une ruelle. La masse noire et moi nous dévisageâmes un instant puis elle rompit le silence d’une charge aussi subite qu’irrésistible. Le sanglier me percuta de plein fouet et je basculai littéralement pieds par-dessus tête.

Combien de temps avez-vous perdu connaissance ? me demandera mon biographe, et je ne saurai quoi lui répondre. Tout ce que je sais c’est que quand j’ouvris les yeux, ma tête reposait contre un pavé froid et poisseux et je ne sentais plus mes jambes. Cela ne m’inquiéta pas outre mesure : mon corps et mon esprit flottaient dans un état d’engourdissement où l’anxiété n’avait pas de place. Je me sentais serein et ne tenais même pas rancune au sanglier qui m’avait heurté. Je savais qu’après tout, ces animaux nous considéraient comme une nuisance publique, et que faire diminuer notre nombre était considéré chez eux comme un acte bénéfique. Il est vrai que nous autres humains avions tendance à pulluler et à faire de gros dégâts partout où nous allions… J’imaginais mon agresseur de retour dans sa tanière à se féliciter de sa bonne action auprès des siens : les amis, aujourd’hui j’ai abattu un humain ! Et un gros !

Je fus tiré de ma rêverie par un bruit qui n’en était pas un, plutôt une intuition. Quelque chose approchait. Péniblement, je me redressai sur un coude et vit qu’un autre animal s’intéressait à mon sort : un renard. Constatant au terme d’une approche méfiante que je n’étais pas en mesure de me défendre, le rusé animal sauta sur l’occasion d’un en-cas improvisé et s’attaqua gaillardement à un de mes mollets. Ce bel opportunisme avait quelque chose d’ironique, car les renards eux-mêmes voyaient en l’homme l’opportuniste suprême, un omnivore se repaissant de tout et de n’importe quoi (surtout de n’importe quoi) et capable de survivre dans les conditions les plus infâmes. L’homme devenu cible d’une prédation impromptue, c’était en quelque sorte l’arroseur arrosé… L’opportuniste importuné ?

Si les renards avaient vu juste sur quelques-unes des caractéristiques de l’espèce humaine, je les soupçonnais de forcer le trait et de ternir notre réputation au-delà du rationnel. J’en voulais pour preuve l’argument qu’ils utilisaient immanquablement pour nous répudier : le fait que nous puissions leur transmettre la rage. Certes, c’était théoriquement vrai, mais le dernier cas avéré d’un tel incident remontait au dix-neuvième siècle… Un siècle et demi sans accroc n’auraient-ils pas dû suffire à nous absoudre ? Et puis, plein d’autres animaux pouvaient transmettre la rage aux canidés : écureuils, marmottes, chauve-souris… Pourquoi cet acharnement contre l’homme ? Les renards se réfugiaient hypocritement derrière cet argument qu’ils jugeaient indiscutable pour nous classer parmi les espèces nuisibles, ce qui leur permettait de nous martyriser à la moindre occasion sans une once de culpabilité. Celui qui se délectait présentement de mes chairs n’avait pas pensé à deux fois avant de me tourmenter : peut-être même avait-il vu dans mon infortune une certaine forme de justice poétique ?

Quand le vorace quadrupède se fut éloigné l’estomac plein, je tentai d’échafauder un plan pour me sortir d’affaire. Mais seul, incapable de bouger ou d’appeler à l’aide et désormais porteur de plaies sanguinolentes dont la gravité restait à déterminer, mes perspectives d’avenir prêtaient peu à l’optimisme. Attiré par l’odeur de sang frais, un nuage de mouches commença à me tourner autour avec enthousiasme. J’essayai de les chasser en agitant les bras mais ce fut une erreur. Énervées, les mouches se mirent à vrombir de plus belle et, au terme d’un conciliabule dont les termes m’échappaient, se massèrent contre l’un de mes flancs et poussèrent comme un seul diptère, me faisant rouler sur le côté. Sourdes à mes protestations muettes, elles continuèrent sur leur lancée, me poussant toujours plus loin. Où m’emmenaient-elles ? Je ne réalisai que trop tard l’horrible destin qu’elles m’avaient préparé. En effet, plusieurs d’entre elles avaient déployé une bande de papier collant tue-homme, et les autres me poussèrent dessus dans un bourdonnement de victoire avant de décoller vers d’autres cieux. Là, c’en était trop ! Je voulais bien comprendre l’agressivité du sanglier et pardonner l’opportunisme du renard, mais le papier tue-homme, non ! Quel ingénieur sadique avait pu mettre au point, quelles grandes instances avaient pu juger acceptable un moyen aussi barbare de se débarrasser de l’homme ? Condamner une créature à l’immobilité forcée jusqu’à ce que ses joints cèdent, que ses articulations se disloquent et qu’elle finisse par mourir de faim ou d’épuisement… Seuls des barbares au cerveau malade avaient pu imaginer une telle horreur. Oui, je savais fort bien ce que les mouches disaient pour se donner bonne conscience : elles prétendaient que « notre système nerveux n’était pas le même que le leur » et que « nous ne ressentions pas la douleur ». Hé bien mesdames laissez-moi vous détromper : l’agonie de l’engluement, je la sentais bien, merci !

Et voilà où j’en étais. Seul, blessé et tout collé. Bien belle balade en vérité ! Il ne fallait néanmoins pas noircir le tableau, j’avais quand même eu une certaine chance dans mon malheur : le piège m’avait immobilisé dans une position de chien de fusil qui n’était pas des plus incommodes, et j’avais même un bras de libre. J’en profitai pour l’agiter en tous sens : après tout, je n’avais plus grand-chose d’autre à faire.
C’est alors que je jouais ainsi au semi-sémaphore que se produisit l’improbable coup de théâtre. Mon poignet fut pris d’un tremblement. Ma montre-podomètre m’indiquait que j’étais parvenu à faire mes dix mille pas et me félicitait chaudement. Ha ha ha ! L’engin avait pris mes mouvements de bras pour des mouvements de pieds ! Ha ha ha ! Victoire ! Victoire !

J’espère que mon biographe ne tardera plus, à présent : j’ai plein de choses à lui raconter.

PRIX

Image de Automne 2018
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Claudine Lehot · il y a
J'adore ! Voilà où nous mènent les objets connectés, les obligations de faire tant de pas, on nous dicte notre conduite.... et en même temps on empiète sur le territoire des animaux, et pire, on ne leur laisse plus leur place....
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Marie-Françoise · il y a
merci pr cette histoire et sa morale, c'est super drôle je vote. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain viendrez-vous le soutenir ?
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Eowyn · il y a
Drôle et déjanté. J'adore☺ Je vous invite à la lecture de mon dernier récit Le Clan des Ombreux en lice pour le prix Imaginarius. Bonne lecture.
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Aristide · il y a
J'adore cet humour décalé et surréaliste. Vous devriez écrire des sketch pour des humoristes passant à la télé... cela rehausserait souvent leur niveau !
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Alex Des · il y a
Merci Aristide pour tous ces commentaires élogieux! Je pense que l'écriture de sketchs est un exercice compliqué que je n'ai jamais effleuré. Mais à l'occasion pourquoi pas?
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Adlyne Bonhomme · il y a
Un plaisir de relire votre petit bijoux et je profite pour vous inviter à renouveler votre soutien à mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.
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Eve Roland · il y a
Jolie fable, qui mériterait d'être diffusée largement… histoire de faire réfléchir les deux-pattes-rois de la planète !
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Loquax · il y a
Très très drôle. Ce texte très bien écrit fait autant rire que reflechir sur la manière dont les humains traitent les animaux.
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Fred Panassac · il y a
Une belle démonstration par l’absurde et l'humour noir. Tous mes votes, Alex !
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Benjamin Sibille · il y a
Un début génial et j ai beaucoup aime ce monde inversé. +5
Si vous voulez passer j ai moi même deux nouvelles en lice https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-source-11?all-comments=1&update_notif=1535523794#fos_comment_2924790

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Arwen James-Keltton · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte, qui distrait autant qu'il donne à réfléchir sur la façon dont nous traitons certains animaux... Toutes mes voix et bravo !!
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