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La nuit du doute

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Saint-Maur

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FINALISTE
Sélection Jury

Sachez, hommes d’un autre temps, que je suis né dans la fureur et dans le fracas d’une époque maudite où la vie humaine avait moins de prix que l’acier de la lame qui l’ôtait. À l’époque, les infidèles – ceux qui invoquent l’Orient dans leurs prières et se disent enfants du Livre –, étaient encore maîtres de plus de la moitié de nos Espagnes. Fils d’Hijo de Algo, et gentilhomme moi-même, bien que de petite noblesse, je suis pratiquement venu au monde une épée à la main et, comme mon défunt père, Don Pablo – dont je porte le nom –, j’ai vécu par les armes et pour elles. Fruit de la croisade de reconquête, j’ai grandi dans l’ombre des porte-enseignes du Christ-Roi, parmi les montagnards barbares et les mercenaires convertis du Cid Campeador. Mon premier mot dut être un cri de guerre et mes jeux d’enfant se déroulèrent sur des champs de bataille parmi les agonisants et les corbeaux dépeceurs de cadavres. La Sainte Croix devint ma bannière et le Pater Noster mon hymne guerrier. Que d’hommes, de femmes et d’enfants dus-je passer au fil de ma lame pour que Celui que je croyais mon Dieu reprît pied sur ses terres et y installât Son royaume terrestre. Pour moi, né dans le tonnerre des charges de cavalerie et l’exaltation des corps à corps, le poignard et l’épée, que vous voyez à mon côté, furent de tous temps mes seuls confidents et les garants de ma survie !
Lorsque la Reconquista eût pris fin, nous dûmes encore parachever par la torture et l’effroi ce que notre piété de fer venait de conquérir dans le sang et les larmes. Les plus lâches de nos ennemis se laissèrent convaincre des bienfaits de la vraie foi et du baptême forcé, les autres, les plus courageux ou les plus fous, entrèrent au paradis par la petite porte, celle des convertis du dernier souffle. Les plus lâches, et sans doute les plus désespérés, choisirent l’exil.
Toujours est-il qu’il n’y eut bientôt plus qu’une Espagne, grande, libre et catholique. Et, grâce à nous, ses croisés, elle n’était plus peuplée que de chrétiens, même si parmi eux se terraient quelques conversos... pas tout à fait dupes de leur récente conversion. En tout cas, c’en était bien fini de la guerre. La Divine colère s’était tue et le silence de la paix avait couvert l’orage des batailles. Mais allez demander à un bretteur-né de se taire quand il ne connaît que le choc des armes et le goût doucereux du sang dans sa bouche. L’ennui serait à coup sûr devenu mon pire ennemi, et j’aurais, comme tant d’autres de mes égaux, tourné brigand et fini sur l’échafaud si, un beau jour, l’annonce d’un monde nouveau et encore inconquis n’était parvenu à mes oreilles. Des horizons inexplorés venaient en effet de surgir par-delà les mers. Des terres vierges à défricher venaient d’émerger et des peuples entiers attendaient d’être à leur tour convertis aux lois du seul vrai Dieu !
Parmi les désœuvrés de ma trempe, les forcenés de la foi et de l’épée, je m’abouchai avec un capitaine des plus retors. Un de ces aventuriers assoiffés de gloire et d’or, sûr de lui au point de s’associer au diable en personne en se disant qu’il pourrait toujours le berner le moment venu. Un certain Pizzare, prêt à partir au bout du monde et à croquer à pleines dents un empire à lui tout seul, ou peu s’en faut. Au nom du roi d’Espagne. À la tête d’une escouade de reîtres dans mon genre. Pour planter la bannière du Christ Rédempteur sur des royaumes d’idolâtres et d’incroyants. Je fus le premier à signer mon rôle d’engagement dans sa troupe, mais nombreux furent les oubliés de la paix qui m’emboîtèrent le pas. L’expédition fut menée tambour battant. Nous embarquâmes vivres et pièces à feu, munitions et chevaux dans le ventre de deux lourdes caravelles et... vogue la galère !

La traversée dura plus de quarante jours. Quarante jours de grain, de tempêtes et de scorbut ! Nous perdîmes un grand nombre d’hommes et plus du tiers de nos chevaux. Il ne se passait pas un jour sans que notre moine confesseur ne donnât les derniers sacrements à quelque malheureux que nous passions ensuite par-dessus bord.
L’arrivée sur la terre ferme fut vécue comme une libération par tous. Pourtant le pire était encore devant nous. Il nous fallut traverser des fleuves larges comme des bras de mer, d’immenses et inhospitalières forêts, des plaines arides et gelées. Notre route fut un long chemin de croix : fièvres, dysenterie, bêtes sauvages, embuscades... notre troupe se réduisait comme une peau de chagrin et nous étions moins de deux cents lorsque nous arrivâmes en vue de Cuzco, capitale et forteresse de Tahuantinsuyu. Averti de notre venue, l’Inca daigna nous recevoir en grande pompe, entouré de ses dignitaires et de ses armées en ordre de bataille. Visiblement, il ne faisait pas grand cas de cette horde dépenaillée de pauvres diables dont aucun n’était parvenu indemne au terme d’une expédition qui avait tout d’un lent supplice. Pour autant, nous parvînmes à donner le change, à l’exemple de notre capitaine qui sut retrouver très rapidement son entregent et sa filouterie ordinaire, sa rouerie de grand diplomate et son audace de fin stratège. Dès lors, au jeu de diviser pour mieux régner, notre chef se montra un véritable expert.
De fait, apparemment, tout n’allait pas au mieux dans cet empire du bout du monde, et Pizzare s’offrit – à l’instar de César en Gaule, dont il n’avait manqué de lire les mémoires –, en aide à l’Inca qui devait faire face à la rébellion de son propre frère. Ensuite, d’alliances en trahisons, d’intrigues en promesses non tenues, les choses suivirent un cours logique, inéluctable. Et la balance finit par pencher de notre côté. En effet, malgré notre faible nombre, nous étions peu à peu devenus les pions incontournables de cette partie d’échecs géante. Et lorsque l’Inca, Atahualpa, comprit enfin nos véritables desseins, il était déjà trop tard pour lui. Il finit par rassembler ses armées et nous provoqua devant Cajamarca. Mais il commit l’erreur fatale de faire une dernière fois confiance à Pizzare, quand il vint pour négocier entouré de sa cour et de ses soldats d’élite désarmés, nous étions prêts au combat. Et il nous suffit de faire surgir de nulle part une trentaine de chevaux harnachés de grelots montés par nos mercenaires armés de pétoires, pour qu’en face ce soit la débandade la plus folle. La panique chez les sujets d’Atahualpa fut telle que leur retraite se transforma rapidement d’abord en déroute, puis en hécatombe et en massacre...
Ce fut pour moi la première fois que le dégoût pur et simple l’emporta sur la jubilation fiévreuse de la vue du sang versé, tant il y avait de morts et d’agonisants dans leurs rangs, et ce sans que la moindre attaque n’ait eu lieu ! Au soir de cette terrible journée, nous avions mal au bras tant il nous avait fallu achever de blessés. Plus de dix mille nouvelles âmes devaient désormais se presser aux portes du paradis d’un Dieu jamais rassasié de chair humaine. Lui fallait-il donc tous ces fleuves de sang, tous ces océans de misérables vies à ce Dieu qu’on disait de pur amour ? Baal ou Moloch, pourtant terribles, eussent paru moins affamés et moins cruels ! En soldat discipliné, toutefois, je tus mes récentes appréhensions. Nous fîmes un grand nombre de prisonniers, dont l’Inca en personne. Malgré tout, certains avaient pu fuir. Aussi, le capitaine ordonna-t-il qu’on les poursuivît jusque dans leur retraite montagnarde. À sa demande expresse, je pris donc la tête d’un détachement pour leur faire la chasse.

Ainsi, après l’épreuve de l’eau, après les fièvres de la chaleur, je dus faire l’expérience du froid et de la glace. C’est au cours d’une tempête de neige particulièrement violente que je perdis mes compagnons, près d’un lieu-dit Penuel. Transi dans le blizzard, malgré mes couvertures de laine, j’errai à pied, après avoir vu mon cheval s’abattre et disparaître au fond d’un glacier dans une avalanche au cours de laquelle j’avais moi-même failli perdre la vie. Lorsqu’enfin la bourrasque se calma, un soleil de métal en fusion prit le relais et il me suffit d’un simple regard dans sa direction pour perdre la vue à son implacable rougeoiement de forge. Enfiévré et désormais aveugle, je renonçai alors à tout espoir de retrouver jamais mes compagnons ni mon Espagne natale. Je trouvai à tâtons ce qui me parut être une grotte, au fond de laquelle je me laissai tomber désespéré et plus mort que vif. Il s’agissait apparemment d’un étroit boyau où l’on ne pouvait tenir qu’accroupi. De toutes parts, je parvenais à toucher les parois de la caverne en allongeant le bras. Et de fait, ma rapière s’avérait bien trop longue et encombrante pour prétendre m’être d’un quelconque secours. Je finis par la délaisser.
Avez-vous observé à quel point, lorsqu’un sens est défaillant, les autres s’appliquent à le suppléer ? J’étais certes aveugle, mais mon ouïe décuplait son attention, tandis que la sensibilité de mon toucher paraissait s’être accrue au centuple. Quant à mon odorat, le moins sensible de mes sens jusque-là, il venait lui aussi vaillamment au secours de ma vue. Il ne me fallut donc pas longtemps pour ressentir une présence non loin de moi. Une présence animale, féline plus exactement, si j’en croyais le feulement caractéristique que je venais d’entendre. Pourtant, mon nez démentit très vite ce que mon ouïe venait de percevoir. Un feulement sans doute, mais nul relent de fauve. Au contraire, les émanations suaves d’un parfum rare. De délicats effluves de rose et de jasmin. Un nouveau feulement sourd emplit soudain l’espace restreint de la caverne qui m’abritait et me ramena à la dure réalité de ma condition. J’avais bien affaire à un grand fauve et non à je ne sais quel être de lumière parfumé tout droit tombé du jardin d’Eden. Mais quelle était donc cette nouvelle diablerie ? Les perceptions contradictoires de mes sens me désorientèrent un peu plus encore lorsque le grognement céda la place à l’harmonie d’un plain-chant. La caverne s’emplit alors d’échos si mélodieux qu’on les eût crus émis par le premier soliste du chœur des anges du Seigneur. J’en restai à ce point étourdi que je baissai un instant ma garde, me laissant emporter au plus haut des cieux par cette voix inhumaine dans sa perfection-même.
Cette seconde d’inattention suffit pourtant au fauve pour bondir sur moi, m’obligeant à un corps-à-corps, d’autant plus serré que l’endroit était exigu. J’eus néanmoins le temps de saisir le poignard que j’avais gardé à la ceinture. Et, alors que l’attaque foudroyante venait de se produire, par-dessus le chant, une voix s’adressa à moi. Elle n’était pourtant pas audible, car elle ne sortait pas d’une bouche. Non, cette voix s’exprimait en moi, bien que je n’en fusse pas l’auteur. Un esprit étranger venait de prendre place au sein de mes pensées. Ces paroles silencieuses venaient en contrepoint parfait, par le calme qui en émanait, avec la rudesse, la sauvagerie du combat qui m’opposait au félin. La voix me poussait au débat, à la controverse sereine, pendant que les griffes et les crocs acérés de l’animal cherchaient à entamer mes chairs, heureusement protégées par ma tenue de cuir. Voici à peu près ce qui se dit au cours de ce combat nocturne.
— Sais-tu qui je suis ? Ou, devrais-je dire, ce que je suis ?
— Sans doute aucun, un être extraordinaire. Quelque monstre pourvu de la force et de la férocité du tigre, du chant de la sirène et du parfum du paradis...
— Crois-tu donc que je ne sois que cela ? Qu’un vague animal composite et irréel ? Alors qu’un seul de mes avatars peut suffire à te subjuguer. Appelle-moi Panthère, car je ne suis pas un simple animal ! Je suis aussi celui qui est, tout en n’étant rien ou personne que tu puisses connaître ou approcher...
— Ah oui ? Et qu’aurait donc à faire de ma misérable personne, celui qui se proclame Dieu par cette voix qui s’est insinuée en moi ? Et puis, en quoi aurais-je été assez remarquable pour attirer Son attention ? Je ne suis après tout qu’un instrument, celui de la fureur d’une religion. Serais-tu le Dieu de cette religion ? Cette divinité barbare assoiffée de sang frais et éprise de vies à dévorer ?
— Où donc as-tu pris que Dieu lui-même pouvait avoir une religion ? La religion est affaire d’homme, sache-le ! La seule religion de Dieu c’est la vie, pas la mort ! C’est l’espérance, pas le désespoir ! C’est la création, pas la destruction permanente et aveugle !
— Alors explique-moi ces griffes sur ma peau, ces crocs sur mon cou !
— Ce n’est qu’un aperçu infime de ma toute-puissance. Cette douleur que tu endures, c’est aussi ta vie. Cette même vie que tu as ôtée tant de fois, crois-tu qu’elle s’en soit allée plus légèrement chez tes victimes ?
— Non, mais c’est bien en ton nom que je la leur ai arrachée !
— Tu avais pourtant commencé à comprendre et voilà que tu retombes dans les errements et les idées fausses de tes semblables. Crois-tu vraiment qu’un Dieu bâtisseur, qu’un horloger universel, qu’un Dieu d’Amour, ordonne ainsi de détruire, de détraquer le système qu’il a conçu, et de massacrer en son nom ?
— Je ne sais pas. Mais je pense que si ce Dieu d’amour avait réellement existé, il aurait arrêté mon bras tant de fois meurtrier ! Il aurait empêché coûte que coûte que l’on tue en son nom et pour sa plus grande gloire ! Il aurait réduit à néant les monstres qui le mêlaient à leurs holocaustes ! Au lieu de cela, il a laissé faire. Tu as laissé faire, si tu es bien celui que tu dis être ! Ce que je crois, c’est que tu n’es qu’un animal rusé assoiffé de sang qui me pousse à réfléchir pour m’affaiblir et prendre le dessus sur moi. Mais je ne me laisserai pas faire, et si je ne m’en sors pas, je ferai en sorte de t’entraîner avec moi dans les abysses de l’enfer !
— Tu as raison au moins sur un point. C’est que je ne suis, et n’ai jamais été celui que tu crois que j’ai pu être un jour. J’ai donné à l’homme bien plus que mon image, je lui ai transmis en même temps un libre-arbitre dont il ignore visiblement l’usage. De tous ceux que je vois, tu es ici à peu près le seul à soupçonner son existence. C’est pourquoi je t’ai remarqué. Toi et personne d’autre. Et il m’a fallu en passer avec toi par de nombreux expédients. T’aveugler pour qu’enfin tu voies clair en toi. T’envoyer cette panthère pour que tu reprennes espoir en craignant pour ta vie. User de sauvagerie pour que tu pèses de quelle sauvagerie tu t’es toi-même nourri en me rendant responsable de tes propres excès et de ta propre barbarie !
— Et, si tel est bien le cas, qu’attends-tu donc de moi, puisque tu m’as choisi ?
— De toi, je n’attends rien ou presque. Rien par rapport aux crimes dont tu t’es rendu coupable. Il te suffit de me rejeter dans la représentation que tu t’es faite de moi jusqu’à présent, pour mieux me rendre grâce dans mes attributs véritables. Désormais, ton camp n’est plus celui des spoliateurs et des assoiffés d’or, des pillards et des pirates, c’est celui des justes. Retourne tes armes contre ceux que tu as appelés frères, et appelle frères tous ceux que tu as voués aux gémonies ! Je suis le vrai Dieu ! Pas cette vaine idole qui dégouline de sang, d’or et de pourriture ! Je vais faire de toi l’un des miens, et tu seras marqué à jamais de mon sceau !
La panthère enfonça alors ses crocs dans mon flanc gauche. J’ai encore la trace de cette morsure qui me sectionna net un nerf de la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi je boite légèrement. En retour à cette attaque soudaine, j’enfonçai jusqu’à la garde la lame de mon poignard dans son pelage soyeux. J’allai si profondément qu’un instant je sentis battre sous mes doigts son cœur affolé. Le combat ne cessa pas pour autant. Ni le débat que je m’acharnai à conclure par une phrase – une antienne –, répétée inlassablement, obstinément, obsessionnellement.
— Puisque tu es mon Dieu et que tu as fait de moi ton serviteur, bénis-moi ! Puisque tu es mon Dieu et que tu as fait de moi ton serviteur, bénis-moi ! Puisque tu es...
— Voici venir le matin. Sois béni et vois à nouveau !
Ma lutte avec la panthère cessa aussi rapidement qu’elle avait commencé. Et, de mes yeux guéris, je vis poindre à la sortie de la grotte, entre deux montagnes, le soleil d’un jour nouveau. Du fauve, nulle trace ne subsistait. Ce que j’avais pris pour l’agonie de son chant n’était qu’un souffle de vent dans les grands arbres en contrebas. De tout ce sang – le mien et le sien – qui aurait dû éclabousser les parois de la grotte, je ne trouvai aucune trace. Mes vêtements n’étaient même pas déchirés, alors que j’étais sûr qu’ils avaient été déchiquetés par la violence de l’affrontement. Seule une douleur persistante parcourait ma jambe gauche. Quant à la blessure mortelle que je pensais avoir infligée à l’animal, je n’en trouvai qu’une seule preuve. La lame de mon poignard était désormais recouverte d’une épaisse couche d’or pur. Tenez. Voyez par vous-même ce qu’il est advenu, au cours de cette nuit mystérieuse, de l’acier de Tolède dans lequel a été forgée ma dague...

Un peu plus tard, dans la matinée, des villageois indigènes me trouvèrent errant et frigorifié dans la montagne. Sans hésitation, ils me soignèrent malgré mes origines et le mal que j’incarnais à leurs yeux. Puis ils m’hébergèrent et me nourrirent jusqu’à ce que j’aie repris assez de forces. Je me dois d’ajouter qu’à aucun moment, au cours de mon séjour chez eux, ils ne me considérèrent comme un prisonnier. Je pouvais en toute liberté aller et venir, un de leurs hommes parlant ma langue m’accompagnait et répondait à mes multiples questions au sujet de son village et de ses habitants. Un jour, il m’amena devant l’assemblée des prêtres et des anciens qui me demandèrent, par son truchement, de leur conter mon histoire. Je le fis, comme je viens de le faire avec vous. L’étrange victoire sans combat, la poursuite dans les montagnes, la neige, le froid, mon aveuglement, et cette étrange lutte à mort qui m’opposa à celui qui se disait Dieu et qui m’attaquait avec les griffes et les crocs d’un fauve, le parfum, le chant et le débat, le matin... je ne leur épargnai aucun détail. À quoi cela m’aurait-il servi de toute façon ?
Les prêtres se retirèrent pour se concerter sur le sort qui devait m’être réservé. Je dois avouer que je ne nourrissais pas d’espoir inutile. Le fait est que s’il s’était agi d’un indigène que nous aurions récupéré, son sort aurait été scellé sans le moindre délai. À leur retour, des heures plus tard, les prêtres expliquèrent à mon interprète que j’avais eu très certainement affaire au Dieu-Puma lui-même. Et, à ce titre, ils ne pouvaient se permettre d’aller à l’encontre, en me tuant, de la décision de m’épargner d’un des trois animaux totémiques les plus puissants de leur panthéon. J’étais donc libre d’aller où bon me semble, je pouvais rejoindre les miens ou rester avec eux.
Ce que je venais de vivre m’avait marqué à vie. Et mes anciens compagnons d’infortune n’étaient somme toute qu’une bande de racailles et de renégats prêts aux pires crimes pour s’enrichir... alors que les habitants du village m’avaient reçu sans haine et sans colère. De plus, j’avais, je me dois de le confesser, lié connaissance et amitié avec une de leurs jeunes femmes... Et puis, si Dieu était vraiment partout comme il me l’avait laissé entendre lors de cette nuit mémorable, je n’avais plus aucune raison de retourner à mes erreurs passées. Je devins peu à peu un des notables du village, la jeune femme devint mon épouse et j’inculquai, aux jeunes indigènes des villages alentour, l’art de la guerre à l’espagnole. Dans tout l’empire, peu à peu la résistance contre Pizzare et ses sbires s’organisait. Et hier enfin, l’heure de la révolte a sonné.
Des hommes sont accourus depuis Cuzco jusque dans les hameaux les plus reculés et les plus haut perchés, pour raconter le prodige auquel ils venaient d’assister, émerveillés. Ce qui aurait dû être le point final de l’empire Tahuantinsuyu avec l’exécution publique de son dernier Inca, se transforma en cuisante défaite personnelle pour le régent Pizzare. En effet, au moment de sa mise à mort, Atahualpa se libéra sans peine de ses liens et prit son envol, tel un condor géant. Les arquebusiers tentèrent vainement de tirer, mais l’oiseau, très vraisemblablement le Dieu-Condor qui venait de prendre possession du corps de l’Inca, décrivait de larges cercles bien trop loin au-dessus des montagnes...
D’aucuns diront qu’il ne s’agit là que d’une légende. Pour ma part, ayant vécu cette nuit extraordinaire où Dieu en personne – si je puis dire –, sous la forme d’une panthère ou d’un puma, m’a combattu, je ne serais pas aussi affirmatif. Après tout, le vent souffle où il veut, et à plus forte raison lorsque ce souffle est celui du Créateur. Demain doit avoir lieu l’assaut final. J’y serai. Contre ceux-là même dont je fus le compagnon...
Quant à savoir quelle leçon j’ai pu tirer de l’épreuve subie en cette nuit étrange, je ne suis pas tout à fait sûr de l’avoir comprise. Je crois que je ne suis ni pire, ni meilleur qu’avant. Car je continue à porter, malgré moi, le fardeau des générations qui m’ont précédé et j’en garde peu ou prou la conformation d’esprit. Somme toute, je ne suis qu’une charnière, une porte entrebâillée sur l’avenir, mais je ne suis pas l’avenir. Un autre que moi, un saint, aurait sans aucun doute renoncé au combat pour la prédication et l’annonce de la Bonne Nouvelle, au nom de la paix universelle. En ce qui me concerne, je n’ai pas la force de n’avoir pas d’ennemi à affronter, car c’est la colère qui m’a forgé et c’est elle qui m’emportera...
D’autres viendront après moi, ils auront connaissance de ce que je fus et de ce que je suis devenu par le fait de ma rencontre dans la grotte. Dans tous les cas, je n’aurais été qu’un medium par lequel le Dieu s’est adressé à eux. À eux seuls d’en tirer les conséquences et les bonnes conclusions.
Pour ma part, Monseigneur, né guerrier dans un monde de violence et d’iniquité, je tomberai demain, les armes à la main. Voilà tout.

PRIX

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Artvic · il y a
Bravo pour votre texte où je me suis fait happé !!
Un Bel instant de lecture.
Je me permets de vous inviter à lire et soutenir
L'empreinte des souvenirs
Vos voix seront les bienvenues.
MERCI

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Jcjr · il y a
Le fanatisme religieux des croisades meurtrière Avez-vous vu le film " Mission " ? Viendriez-vous découvrir " l’essentiel "....
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Utilisateur désactivé · il y a
Beau texte
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Saint-Maur · il y a
merci
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Elena Hristova · il y a
Bonne chance vous pour la finale et tout mon soutien avec plaisir!
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Fred Panassac · il y a
Un très beau récit qui nous plonge dans le fanatisme de la Reconquista espagnole, puis au cœur des pays conquis par le très cruel Pizarro, et nous fait assister à la prise de conscience d’un soldat conquérant grâce à une rencontre ancrée dans le fantastique. Mes 5 voix pour ce voyage dans le passé, une autre mentalité, d’autres priorités, qui nous font faire le parallèle avec la force du fanatisme toujours présent sous d’autres formes.
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Angel · il y a
Bonne chance pour la finale.
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Utilisateur désactivé · il y a
Agréable à lire, riche, instructif. Venez donc vous détendre de vos croisées avec mes poèmes: https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-soupir-du-vent-1
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Utilisateur désactivé · il y a
Il existe le même en plein jour ?
Sinon, pas de doute, y'a matière à passer un bon moment :)

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SakimaRomane · il y a
C'est un péplum foisonnant et intéressant :)
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Jennyfer Miara · il y a
Vos mots ont une grande force d'évocation, j'ai eu l'impression de faire moi-même partie de cette fresque épique. Vous avez mes votes!
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Saint-Maur · il y a
Merci Wildelaire :-)
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