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La nuit des casseroles

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Anne Ducol

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Il fut un temps lointain, où je faisais prendre l'air à mes casseroles... Je les suspendais sur un fils comme de vulgaires chaussettes, et cela leur faisait du bien !
Je le savais par ce que dès que j'avais le dos tourné, je les entendais cliqueter de plaisir dans l'air du jardin :
Cliqueti, cliqueti, cliqueti, clac ! (bis)
J'aimais entendre leurs doux cliquetis, qui me semblait résonner comme des tintements de satisfaction...Aussi les laissais-je dehors, dans le vent de la nuit, cliqueter allègrement, aussi longtemps qu'elles le souhaitaient.
Nous étions en plein été et leurs petites voix sonores tintaient autour de ma maison comme celle d'un carillon qui aurait eu un peu mal à la gorge.
Cliquti, cliqueti, cliqueti, clac ! (bis)

Un soir, alors que je venais de les suspendre, avec 2 poêles de leurs amies ainsi qu'une grosse passoire, pour qu'elles aussi profitent de l'air frais, j'entendis tout à coup le murmure d'une conversation...Croyant à la présence de quelques visiteurs égarés dans mon jardin, je revins sur mes pas et me dirigeais vers le fil d’étendage ; mais alors que j'arrivais sous le porche d'où je pouvais voir sans être vu, je m'arrêtais net, et les mots que je me préparais à lancer aux visiteurs inconnus restèrent bloqués sur le pas de mes lèvres : le jardin était désert !
Seules mes 3 casseroles, mes 2 poêles et ma passoire, se balançaient tranquillement sur le fil à linge, semblant parler entre elles ! Leur voix de métal s'élevaient dans l'air, leur balancement rythmant la cadence...
Cliquti, cliqueti, cliqueti, clac ! (bis)

J'avais suspendu ma grande casserole, celle que j'utilisais pour mes ragoûts ; ainsi que ma moyenne casserole, celle qui était passé maître dans l'art de cuire mes pâtes ou mon riz ! J'avais suspendu également ma toute petite casserole, ma préférée, ma casserole à frichtis, à sauces délicieuses et à chocolat fondu !
Et bien sur il y avait mes 2 poêles à steak et ma chère passoire à tout faire passer...
Mais pas de visiteur inconnu !

Je me tassais alors derrière le pilier de l'entrée, me contorsionnant pour voir sans être vu, et j'entendis distinctement une voix dire :
Ah oui, la patronne ? Oh, elle est plutôt gourmande hein ?
Gourmande ? Mais c'est un euphémisme ma chère ! Elle vendrait sa mère pour une bonne poêlée de...n'importe quoi ! Avec une sauce de préférence !
Derrière mon pilier je sentis un frémissement monter le long de mon échine : non seulement mes casseroles, mes poêles et ma passoires discutaient ensemble, mais en plus elle parlaient de moi !?
J'étais tellement estomaquée que j'en restais clouée là, à écouter sans oser bouger d'un poil
Moi, ce que j'adore, c'est quand elle me gratte avec la spontex ! Disait la plus grande de mes poêles que j'avais eu un mal fou à récurer le matin même
Oh non, c'est trop violent, fit la plus petite, qui était si sensible qu'en général je n'osais que la passer à la machine ; moi je préfère ma douche chaude !
Je n'en revenais pas, et me baissant le plus possible je rampais pratiquement jusqu'au muret situé à mi chemin entre le fil d'étendage et le porche, et qui certainement me permettrais d'entendre mieux et même, de voir ! A ce moment une voix grave s'éleva dans l'air :
Oh, ça suffit les poêles avec vos histoires d'intendance, la barbe !
C'était une intervention de ma grande casserole, ma casserole à ragoût ; et elle n'avait pas l'air d'apprécier la proximité d'avec les poêles.
Dans sa voix perçait une pointe de dégoût, un zeste de mépris et une pincée d’irritation
Qu'est ce que vous êtes terre à terre alors, vous les poêles ! Pfff ! Et mon brossage ceci, et mon récurage cela...Mais on s'en fiche nous !
Un lourd silence suivit cette remarque.
De derrière mon mur je frémissais d'étonnement et d'impatience : mes poêles étaient-elles vexées ? Qu'allaient-elles répondre ?
A ce moment une toute petite voix cristalline s'éleva dans l'air :
Dis Lolotte, et si tu nous racontais une histoire de quand tu étais chaudron chez les sorcières ?
C'était ma toute petite, ma préférée, ma petite casserole chérie, et qui cherchait visiblement à détendre l'atmosphère en détournant la conversation. Qu'elle était mignonne !
-Pff, fit une troisième voix poussive, encore ces histoires de sorcières ! De toutes façons je n'en crois pas un mot !
Moi aussi j'avais du mal à y croire : ma casserole à céréales venait de parler à son tour !
Je n'osais pas regarder trop souvent de peur de trahir ma présence, mais quand la grosse voix de Lolotte reprit, elle était teintée d'enthousiasme :
Ah, ma petite Krikri, tu les aimes toi mes histoires ! Et tu as raison car elles sont toutes vraies !
Je jetais tout de même un coup d’œil vers le fil d'étendage et figurez vous que juste au moment ou elle ajoutait :.... « Quand j'étais chaudron chez les 3 sorcières... » de sa grosse voix grave et puissante qui résonnait dans l'air de la nuit tombée maintenant sur le jardin ; une énorme lune d'été se leva derrière le fil, rendant la scène particulièrement sur-réaliste.
La petite Krikri s'exclama tout heureuse :
La lune ! La lune ! Qu'elle est belle ! Allez y grand mère Lolotte, elle aussi vient pour écouter vos aventures !

Je partis comme une flèche vers la maison chercher mon petit magnétophone numérique. Je ne pouvais pas louper une chose pareille, et si je n'enregistrais pas, personne ne me croirait.
Mais, hélas, j'eus beau retourner toute la maison, pas de magnétophone !
Je dénichais mon téléphone portable, qui lui, bien sur, était déchargé !
Résignée, j'attrapais mon bloque note et mon stylo et retournais silencieusement à mon poste.
La grande Lolotte racontait son histoire et la scène était si étrange que je me pinçais la joue pour être sur de ne pas être entrain de rêver. Mais il semblait que oui, cette scène fut bien réelle, car je ne réussis qu'à me faire mal et retins juste à temps un cri de douleur !
Je me mis alors à retranscrire fébrilement les paroles de la grand-mère casserole :
...En ce temps là, j'étais un gros chaudron de sorcière, et je passais mes journées à faire mijoter de la bave de crapaud, des ailes de chauves souris, des crottes de limaçons et autres ingrédients du même style. Car les 3 sorcières cherchaient le secret de l'immortalité ! Elles avalaient coup sur coup tous les mélanges qu'elles préparaient dans mon ventre. C'était particulièrement dégoûtant et elles étaient devenues hideuses !
Comme la patronne ? L'interrompit la petite Krikri
Et mon cœur fit un bond dans ma poitrine
Mais non voyons Krikri, la patronne n'est pas laide, elle est juste...euh...
Juste quoi ?
C'est vrai juste quoi ? Pensais-je
- Elle est juste tellement banale, comme le sont la plupart des humains n'est ce pas, fit la voix de la poêle coquette de tout à l'heure, en ricanant
Merci ! Je me pinçais les lèvres pour ne pas intervenir
Mais les 3 sorcières, reprit la grosse voix de basson de Lolotte, étaient d'une laideur à faire peur ! Leur peau ressemblait à celle du crocodile, hésitant entre le jaune et le vert...
Oh ! Berk fit l'assemblée des poêles et des casseroles d'une seule voix !
Et j'avoue que j’eus moi même une sorte de haut le cœur...
Mais par dessus tout continua Lolotte, elles étaient d'une bêtise abyssale !
C'est quoi « abyssale » dis ? C'est qui ? Chantonna Krikri
Profonde, incommensurable, inouïe...comme tu veux Krikri, choisis...
Euh...profonde, j'aime bien ! Choisit Krikri
D'accord ! Fit Lolotte pas contrariante, elles étaient donc d'une bêtise profonde , et petit à petit, elles absorbèrent tant et tant de ces horribles potions qu'elles se transformèrent.. !
Ah bon ? Mais en koa croassa la grande poêle, qui semblait toujours avoir la bouche pleine
Pas en poêle rassurez vous chère amie, lança Lolotte en souriant, ni en casseroles d'ailleurs ajouta d'elle après quelques secondes, mais hélas elles devinrent de plus en plus petites, rabougries et...
Rabougries ! Oh, j'aime ce mot l'interrompit Krikri. Rabougries, rabougries, rabougries...se mit-elle à chantonner en se balançant.
Ah ah ah, chère petite, tu es comme moi, tu aimes les mots ! Reprit la grande Lolotte, toute heureuse. Rabougries donc ; oui, toutes rabougries ! Puis la première sorcière devint le premier cafard du monde, noir et visqueux, qui s'enfuit à toutes pattes et disparu dans un trou !
Houlala, je n'aime pas ce genre de bestioles fit la seconde poêle que l'on avait pas beaucoup entendu jusque là. J'en ai rencontré plusieurs dans le placard de la cuisine, c'est dégoûtant !
Des cafards ? Dans le placards de ma cuisine ? Glups !!! Je notais rapidement « Vérifier cafards » tandis que Lolotte continuait sans se laisser perturber :
La deuxième sorcière devint un rat à longue queue qui s'en alla de par le monde se nourrir d'immondices...
Affreux ! Fit ma passoire
Et..et la troisième alors, réclama Krikri ?
La troisième ma petite Krikri, et bien pour la troisième ce fut un peu différent, car si elle était aussi bête que les autres, cette sorcière là était plus gentille, moins goulu...petit à petit elle s'aplatit comme une crêpe et finalement se transforma en...carpette !
En carpette !? S'exclama ma moyenne casserole avec un hoquet de surprise
Ah tient, répondit Lolotte, tu ne dors pas toi ? En quoi mes histoires de sorcières peuvent-elles bien t'intéresser ?
Oh...tu le sais très bien ! Ça ne m'intéresse pas, mais je suis bien obligée d'écouter tes inepties ! Pfff !
Je notais le ton grinçant et amère de ma casserole à céréale... Car c'était toujours elle bien sur, qui semblait s'opposer vertement à son aînée par la taille.
- Et alors, tante Lolotte, qu'est ce qu'elle à fait la troisième sorcière après être devenue une carpette ?
Décidément, Krikri avait le don de détourner l'attention de ses aînées !
- Oui, ma Krikri, tu as raison ne perdons pas de temps en palabres inutiles.
La troisième sorcière devenue carpette ? Et bien, elle est restée là, ! Incapable de bouger, elle s'est contentée d'une vie plate et sans intérêt.
Un léger frisson parcouru l'assemblée...
Cliqueti, cliqueti, cliqueti clac !

Ma grande casserole ne disait plus rien, et semblait plongée dans ses pensées
Le vent de la nuit c'était levé et caressait doucement mon matériel de cuisine, qui commençait à s'endormir.
Mais, ça ne m'allait pas du tout, car je voulais savoir moi ! Comment trois chaudrons de sorcières avaient pu devenir casserole ? Mes casseroles, qui plus est ?
C'est au moment où, n'y tenant plus, je m'apprêtais à sortir de ma cachette pour leur poser directement la question, que le chat noir de la voisine arriva sur la pointe des pattes et vint se planter juste sous ma grande Lolotte en chantonnant :

« Miaou, miaou
Qui fut chaudron d'une autre vie
Miaou, miaou
Devint casserole par quelle magie ? »

J'en perdais mon latin ! Voilà que je comprenais les paroles de sa chansonnette miaulé ? Pourtant je n'avais rien bu ou mangé de particulier ..? Pas comme les drôles de sorcières de l'histoire de Lolotte...dont il me tardait de connaître la suite !
Et c'est bien sur Krikri qui rétablis la situation :
Et tante Lolotte, il a raison le chat, comment es tu devenue une si belle casserole alors ?
Ma petite Krikri, reprit d'un coup la voix de Lolotte, semblant sortir d'un rêve, tu ne te souviens donc de rien ?
Moi tante Lolotte ? Mais je ne peux pas m'en souvenir tu sais...Je suis toute petite, juste une toute petite casserole et..
Oui, ma Krikri, mais tu fut pourtant avec nous, un si joli chaudron !
Quoi ? Moi ? Mais...c'était quand ça tata ?
C'était avant, ma Krikri, il y a longtemps...et bien sur tu ne peux pas t'en souvenir...fit Lolotte d'une voix lasse maintenant
Voyons Lolotte cessez donc de raconter vos bêtises à cette enfant...il est inutile de l'effrayer, murmura ma moyenne casserole. Et puis a quoi vous sert donc de ressasser cette vie passée ? Le passé, c'est de l'histoire ancienne...demain est fait de mystère, mais ce qui compte c'est aujourd'hui, cette nuit si belle, ce présent comme un cadeau ! Laissez vous porter par le vent mon amie et profitez de ses caresses !
Oui, vous avez sans doute raison ma chère ! Fit Lolotte en se reprenant. Alors allons y, musique et haut les cœurs vous autres ! Ajouta t-elle en direction des poêles et de la passoires qui semblaient n'attendre que ça !
Aussitôt les cliquetis, cliquetis, cliquetis, clac reprirent, ponctués régulièrement par des poms, poms, poms, lancés allègrement par mes poêles, ainsi qu'un léger fffrrr que ma passoire plaçait adroitement par intermittence ! Le tout soutenus par de longs miaulements que le chat, se prenant, pour un loup, adressait à la lune !

J'étais toute frustrée : quoi,pas d'explication ?
Pourtant il y en avait certainement une, et j'étais bien décidé à la connaître d'une manière ou d'une autre. C'est encore la petite Krikri qui m'apporta la solution. Tout à coup, elle poussa un cri et la musique s'arrêta nette :
Mais,...mais je me souviens, oui !
Ah ? Dit toute l'assemblée si fort que cela me permis de me joindre à elle sans que personne ne m'entende.
Oui ! Je me souviens, c'est le sorcier Dulac intérieur qui nous a trouvé et transformé...
Oh, n'en parlons plus veux-tu ma petite Krikri répondit Lolotte, puisque seul le présent compte...
Mais justement, le présent, c'est lui qui nous l'a offert ce cadeau là ! Cria Krikri toute excitée, puisqu'il était amoureux de la Carpette et qu'il l'a aidé à reprendre forme humaine..Oui, oui, je me rappelle ! Elle n'a pas voulu partir sans nous et il nous a transformé aussi...mais après...
Bien ma Krikri, je vois que tout te reviens ! Fit Lolotte tout à coup revigorée.
Oui, oui, je suis devenue une toute petite casserole et je n'ai jamais plus grandit ! Par ce que le sorcier était un peu jaloux de moi...j'étais le chaudron préféré de la sorcière Carpette...
Mais, alors... ? Articula ma moyenne casserole, qu'est devenu la sorcière Carpette ? Et où est passé le sorcier ?
Il y eu un moment de silence, puis ma passoire murmura si bas que je doutais de ses propos:
- Un ange passe... et je le sens passer...
Dans ma tête, le puzzle était entrain de s'assembler et je commençais à comprendre que...
C'est la patronne ! C'est la patronne ! C'est la patronne qui est la sorcière Carpette !
Repris cette fois-ci en criant ma si jolie passoire entre ses trous.
Heureusement, j'étais déjà assise !
- Ah ben c'est pour ça qu'elle est si moche ! Fit Krikri
- Krikri, voyons ! Gronda ma moyenne casserole, ce qui compte tu sais, c'est l'intérieur ! Et notre patronne est une bonne personne !
Cette petite phrase là me fit l'effet d'un baume !
Merci chère casserole moyenne, je saurais m'en souvenir en temps et heure..
A ce moment, je compris ma passion pour la cuisine, pour les sauce et les potions bien mijotées...
Je compris le pourquoi de cette manie de collectionner les balaies qui me tenait depuis plusieurs années !
J'en avais déjà 56 dans mon placard, et ne pouvais m'empêcher chaque année, pour mon anniversaire de m'en offrir un nouveau !
Je compris enfin mon aversion pour les carpettes en tous genre, que je refusais obstinément d'introduire dans ma maison, malgré un carrelage froid qui aurait sans doute put en supporter quelques unes...
- Mais alors, où est passé le sorcier Dulac intérieur? Fit la grosse voix de Lolotte
Personne ne savait répondre à cette question, et elle resta un petit moment suspendue dans l'air...
Jusqu'à ce qu'une voix croassante, se mit à chanter :
- Suis-ici ! Suis-ici ! Suis-ici ! Suis-ici ! Suis-ici !
- Miaou-non ? Fit le chat tournant ses moustaches frémissantes vers l'étang miniature que j'avais installé dans mon jardin
Toute l'assemblée suivit son regard d'ambre, et j'en fit autant.
Ce que je vis me stupéfia : là, sur une pierre, silhouette se dessinant sur la lune, un gros crapaud nous regardait de ses yeux d'or. Il gonflait et dégonflait sa gorge bulbeuse en chantant :
- Suis-ici ! Suis-ici ! Suis-ici ! Suis-ici ! Suis-ici !
- C'est toi, sorcier Dulac intérieur ? Lui lança Krikri, sans se démonter
- Suis-ici ! Suis-ici ! Suis-ici ! Insista l'énorme crapaud
- Ih, ih, à mon humble avis, quelqu'un doit lui faire une bise si on veut qu'il arrête de radoter, ricana en grinçant la plus grande poêle
- Quelqu'un ? Mais qui ? Fit toute l'assemblée d'une seule voix !
Un instant de panique resta suspendu dans l'air... ! Puis la grosse voix de Lolotte dit :
- Le chat, s'il te plaît, va donc chercher notre Carpette !
Le chat cligna une ou deux fois des paupières puis se leva lentement et se dirigea sans l'ombre d'une hésitation vers le petit mur où je me cachais !
Comprenant alors qu'il était inutile de continuer ce jeu de cache cache, je me mis debout, et avançait dans la lumière lunaire.
Cliqueti, cliqueti, cliqueti, clac
Firent en même temps mes poêles, mes casseroles et ma passoire en sursautant de surprise !
Carpette ! S'exclama Lolotte, vous étiez là depuis le début ?
Euh...Oui, j'étais là ! Mais je ne suis pas cette Carpette dont vous parlez..En tous cas je n'en ai aucun souvenir et...
Mais si, cria Krikri, je t'assure Patronne, c'est toi Carpette !
Krikri, voyons, calme toi fit la grosse voix de Lolotte. Euh, chère patronne ajouta-t-elle avec une diplomatie toute métallique, bien sur que vous avez tout oublié, mais je vous assure de la véracité de ce passé...En fait une seule personne ici est en mesure de vous amener à vous souvenir...
D'un seul mouvement grinçant, mes poêles, mes casseroles et ma passoire se tournèrent vers le crapaud qui continuait son chant stupide en gonflant ses bajoues :
- Suis-ici ! Suis-ici ! Suis-ici !
- Lui ! Mais enfin, vous voyez bien qu'il a perdu la raison ! Que peut-il donc savoir et comment peut-il le dire surtout ? Tout en parlant je me dirigeait vers la bête immonde qui se mit à baver en sautillant sur place, et articula étrangement
- Mon aimée ! Mon aimée ! Mon aimée !
- Taisez vous donc, Monsieur crapaud ! Lui intima Lolotte...Et vous ma chère Carpette, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, si vous souhaitez en savoir plus il n'y a qu'une solution !
Je frémis, comprenant immédiatement ce que Lolotte voulais dire par là !
- Vous voulez dire...embrasser ce...Monsieur.. euh...Crapaud?
- Oui cria Krikri, encore toute excitée, embrasser, embrasser !
Je devint rouge comme une pivoine et refusais tout net ce challenge ridicule !
- Il n'en ai pas question ! Je ne vois aucune raison pour cela...et je ne suis pas cette Carpette dont vous me rabattez les oreilles ! Et nous ne sommes pas dans un conte de fées que diantre...
Puis croissant fermement mes bras sur ma poitrine en signe de bouderie, je tournais le dos au crapaud !

Ce geste eu deux résultats aussi inattendus l'un que l'autre : mes casseroles, mes poêles, ma passoire, toutes se mirent à s'agiter dans tous les sens en produisant d' horrible « cliqueti clac » chaotiques et grinçants très déstabilisant pour mes oreilles sensibles ; et après quelques minutes de cet épouvantable charivari, je perçu un bruit beaucoup plus fort, et qui passant par dessus le vacarme de ma batterie de cuisine, me toucha directement au plexus : Monsieur Crapaud pleurait !
De toute son âme de crapaud, de tout son petit cœur de crapaud, de toute sa morve, sa bave et ses pustules de crapaud, il pleurait, si fort et si profondément que je ne pus résister plus longtemps et me précipitais vers lui, le saisis entre mes deux mains, le soulevais jusqu'à ma bouche et lui collais sur le museau un gros baiser sonore et si bruyant que tout le tintamarre cessa instantanément !
Il y eu une sorte de brouillard jaune, et Monsieur Crapaud disparu de mes mains.
A sa place, un horrible vieux bonhomme me regardant avec adoration apparu, et d'un coup, dans un éclair de lucidité, la mémoire me revint !
- Oh non ! Pas lui !
- Si ma Carpette chérie, c'est moi, ton sorcier Dulac intérieur ! Tu m'as enfin embrassé, c'est donc que tu m'aimes ! Ah comme je suis heureux !
- Euh, non, vous je ne vous connais pas, fis-je dans un effort désespérer pour ne pas montrer que je me souvenais ; j'ai embrassé un certain Monsieur Crapaud, mais juste par ce qu'il semblait si triste ! Alors maintenant, qui que vous soyez, laisser moi tranquille, je ranges mes affaires et je rentres chez moi ! Cette histoire stupide à assez durée !
Et me tournant vers le fil d'étendage j'entrepris de décrocher mon matériel de cuisine le plus rapidement possible, restant sourde aux jérémiades du petit bonhomme qui ne me lâchait pas d'une semelle.
Lorsque je décrochais Lolotte celle ci me glissa dans un souffle :
- Ne le contrarie pas encore une fois, chère Carpette, ou tu risques de le redevenir !
Crispée, je me tournais vers Krikri, qui me chantonna :
- Qui sème le vent, récolte...la Carpette ! Lalala, lala lère !
Comme je me souvenais parfaitement maintenant de mes bêtises du passé, je me contentais de lui tirer la langue en continuant mon décrochage.
C'est encore ma casserole à céréales qui me toucha le plus en disant de sa voix douce et sans méchanceté aucune :
- Tu dois faire face à ton passé si tu veux pouvoir affronter l'avenir. Et c'est ici, dans le présent que ça se passe !
Je m'arrêtais net ! Elle avait raison et je ne pouvais pas fuir indéfiniment...Je déposais donc ma batterie de cuisine sur le sol, et me tournait vers le petit vieux pleurnicheur en lui ouvrant les bras d'un air réso
- D'accord, Monsieur Crapaud ou sorcier Dulac intérieur, qui que tu sois, viens dans mes bras et parlons !
Alors, le temps s'arrêta et n'eut plus d' importance !

Par soucis de discrétion, je garderais pour moi le contenu de nos échanges !
Je me contenterai de vous dire que dans mes bras, le sorcier crapaud se liquéfia, devint de plus en plus petit, puis fini par se dissoudre et disparaître dans la Terre.
Il ne resta de lui qu'une petite flaque de bave, et ses vêtements que je décidai de garder en souvenir de lui, en souvenir de ce passé si lourd que j'avais décidé d'aimer pour qu'il cesse de me poursuivre !
Alors seulement, un avenir radieux s'ouvrit à moi, avec en filigrane la chansonnette de mes casseroles, que je suspendis à nouveau sur le fil de ma vie !

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