La nuit des bactéries

il y a
4 min
63
lectures
19
Qualifié

Je me suis inscrit à un atelier d'écriture. Et je découvre le plaisir de coucher mes idées sur un papier.

Image de Court et noir - 2021
Image de Très très courts
Il existe une température qu’il est préférable de ne jamais atteindre dans un congélateur.

Minuit, chambres froides du marché de Rungis.
Depuis quelques heures, des micro-coupures d’électricité affectent le fonctionnement des frigos. L’air se réchauffe. -26°C. -23°C. -18°C. En quelques dizaines de minutes, les -15°C fatidiques ont été atteints. C’est à ce stade que les Cryomes retrouvent leur vitalité. Plus chaud et elles meurent. Plus froid et elles hibernent. Là, elles sont prêtes à tout. Leurs congénères exotiques, les Tropicomes, qui résident essentiellement dans les fruits, ont depuis quelques degrés déjoué les alarmes. Quelle force étrange pousse ces bactéries le plus souvent inoffensives à se révolter ? Toujours est-il qu’elles ont ouvert la porte à leurs sœurs qui ont depuis la nuit des temps, une dent contre l’humanité. Celles qui, si on leur laisse le champ libre, ne feront pas de quartier.
Ça commence dans les barquettes de viande surgelée. Escherichia Coli est bien décidée à en découdre. Elle est en pleine forme après des mois d’hibernation. Elle attaque directement le quartier de barbaque sur lequel elle est née en se roulant de tout son long entre les chairs qui commencent à s’attendrir. Sa collègue Klebsiella est sur les nerfs. Elles s’évadent toutes les deux du paquet, elles sont assez petites pour passer à travers les mailles du plastique. Elles doivent agir vite, si les températures continuent à monter, elles vont mourir sans avoir eu le temps de contaminer l’ensemble des stocks.

4h35, zone de chargement du marché de Rungis.
Anton signe les bons d’expédition et prend place au volant de son camion. Chaque fois qu’il tourne le démarreur, il se dit qu’il a de la chance. Il pense à ceux qui risquent leur vie en faisant leur métier. Il pense aux convois de l’extrême, au Salaire de la peur. Lui ne transporte que de la bouffe. C’est bientôt Noël. Il se demande combien feront une indigestion avec le contenu de ses palettes. Sans se douter une minute qu’il va livrer une bombe. Que ceux qui y toucheront deviendront des Vectromes, ces Zombactériens assoiffés de contamination. De véritables malades-vivants. Un embouteillage monstrueux ralentit la tournée. À l’arrière, les sachets de nourriture ont commencé à gonfler. Les clients ne sont pas trop regardants. Un seul refuse la marchandise. Anton rentre au dépôt. Avant de reprendre sa voiture, il avise le sachet contenant des bouchées au foie gras. La date limite est encore loin. Au pire, ce ne sera plus très bon. Ça agrémentera le menu, ça fera plaisir à ses parents qui viennent pour le réveillon.

17h15, ambassade d’Espagne à Paris.
On fête Noël au bureau. Les tapas surgelées sont de bonne qualité, et elles se marient bien avec le champagne. On s’empiffre, il faut tout finir avant de rentrer chez soi pour le gueuleton en famille. La secrétaire de l’ambassadeur ferme la porte des locaux. On se dit à l’année prochaine, vacances obligatoires en cette fin d’année. Elle descend quelques marches, revient sur ses pas. Il faut qu’elle aille aux toilettes, elle ne se sent pas très bien. Quand elle monte dans son véhicule trente minutes plus tard, elle est bizarre. Elle postillonne dès qu’elle ouvre la bouche, son souffle est humide et rosé. Comme si elle exhalait de minuscules gouttes de sang. Elle a une terrible envie de rencontrer du monde, de faire la fête. Elle cherche sur son téléphone un endroit où passer la nuit en bonne compagnie.

20h30, salle à manger de la famille Buczko.
Anton est déjà ivre. Ses parents se régalent avec les entrées apéritif. Mais sa mère est barbouillée. Déjà deux fois qu’elle quitte la table. La petite rouspète. Sa mamie lui crache dessus quand elle lui parle. C’est dégoûtant. Le grand-père rigole, tousse, se lève. Il est dérangé. Quand il revient de la salle de bains, son regard est bizarre. Lui d’ordinaire si réservé a un terrible besoin de contact. On enchaîne les embrassades, après tout, c’est pas tous les jours Noël.

22h30, messe de minuit.
Le Père Sylvain passe parmi les fidèles. Il a des renvois. Il n’a pourtant pas abusé des crevettes surgelées. Il a froid. Sous sa soutane, un filet de sang coule le long de ses jambes. Il tousse. Les microparticules se déplacent au dessus de l’assemblée telle une armée de drones invisibles. Contamination aérienne. Demain, tous ces malheureux se seront transformés en Vectromes. Ils chercheront par tous les moyens à se rapprocher d’un maximum de personnes.

23h45, famille Deluc.
Seules la mère et la fille sont allées à la messe, les garçons ont préféré rester picoler. On s’embrasse avant de se coucher. Les joues des femmes sont humides, c’est qu’il fait frais dehors. Et on a plus l’habitude, c’est la première fois depuis bien longtemps qu’on fête un Noël sans masques. Aucun d’eux ne pensera le lendemain à déballer ses cadeaux. Ils chercheront sur internet un moyen convivial de tuer cette journée.

Minuit, chambres froides du marché de Rungis.
Le défaut d’alimentation a été réparé. Plus de peur que de mal. Les produits n’ont pas souffert à première vue. Les Cryomes et les Tropicomes dorment à membranes fermées. La prochaine attaque est prévue pour la Saint-Sylvestre. Ce sera plus facile cette fois. Elles ont déjà des alliés Vectromes chez les grands bipèdes. Car à l’air libre, une lutte sans merci oppose déjà l’humanité saine aux armées de Zombactériens. La bataille semble gagnée d’avance. Ces imbéciles sont incapables de prendre les mesures adéquates. Ils imposent un couvre-feu et des gestes barrière mais leur nature les pousse à faire malgré tout ce qu’ils ont toujours fait : la fête. Certains rassemblements proposent déjà de se souhaiter la bonne année à midi et de danser jusqu’à 20h. Ils sont décidément irrécupérables. Tant pis pour eux. L’année qui vient sera celle de la victoire de l’infiniment petit sur l’infiniment con.
19

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Armelle Fakirian
Armelle Fakirian · il y a
Un bijou d’humour... noir 😀