La nuit de Maria

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) " Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " C'est écrire qui est le véritable plaisir, être lu n'est qu'un ... [+]

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Ça l’a réveillée en pleine nuit.
— Maria ! tu as oublié le sac jaune !
Il était trois heures, elle s’est dit que son sommeil était fichu à cause de ce maudit sac jaune. Franchement… être réveillée pour cette broutille…

— Maria, va déposer le sac sur le trottoir !

Depuis quelque temps, elle a pris l’habitude de parler toute seule, plus encore depuis le confinement. Le plaisir de la parole s’use si on ne s’en sert pas. C’est ce qu’elle dit, et les mystères de la phonation, elle les connaît bien. Très jeune, elle était déjà choriste dans la meilleure formation de la région, puis elle a rejoint le chœur prestigieux de l’opéra Garnier et, à quelques occasions, ceux de la Fenice, et des opéras de Londres et de Vienne.
À trop longtemps se taire, on perd l’habitude de placer sa voix, de la moduler, et même la respiration s’altère, sa profondeur et son amplitude s’émoussent. Les cordes vocales ne sont plus qu’un instrument de musique qui s’empoussière, précise-t-elle. C’est pourquoi, à peine éveillée, la vieille dame soliloque dans son appartement.
Et à voix distincte et haut perchée. Oh ! elle sait bien que son voisin la regarde d’un drôle d’air, mais, selon elle, il est sourd comme un pot, alors qu’il ne dise pas que ça le gêne ! Elle a aussi gardé l’habitude de pousser ses vocalises dès potron-minet. Agacer le vieil Antoine, c’est son petit plaisir matinal.
Chanter, oui, ça lui arrive aussi, mais exclusivement entre ses quatre murs, elle n’est plus très certaine de la justesse des notes, surtout dans les aigus. C’est le souffle qui lui manque. Peu de gens en ont conscience, mais il faut un fameux entraînement à la prima donna qui entonne un solo devant un parterre de connaisseurs. Et sans micro !
C’était son rêve de petite fille… devenir cantatrice… mais elle a dû se satisfaire de figurer dans l’ensemble des choristes.

— Maria ! tu attends quoi ? que le ramassage soit fait ?
Elle n’a pas oublié le sac encombrant, celui dans lequel elle se débarrasse des papiers, des cartons d’emballage, des bouteilles en plastique… D’habitude, c’est la femme de ménage qui s’en charge, mais à cause du confinement, voilà trois semaines qu’elle n’est pas venue.

— Prends ton téléphone, Maria ! on ne sait jamais…
À peine dans l’ascenseur, elle s’est reproché de ne pas avoir emprunté l’escalier.
— Imagine que cet engin tombe en panne ! À trois heures du matin, tout le monde dort ! Évidemment, il y a moyen d’appeler de l’aide, mais d’ici à ce que quelqu’un arrive…


L’ascenseur a cependant assuré sa fonction.
Maria a ouvert la porte de l’immeuble, déposé le sac sur le trottoir et goûté avec une surprise gourmande la douceur de la nuit. Une nuit de mai que la lueur des réverbères auréole d’une atmosphère onirique et paisible.
L’octogénaire a hésité un instant.
— Rentrer ? Ou profiter de la parenthèse nocturne ?
Elle parut se résoudre à retrouver son appartement quand, fouillant sans succès dans la poche de sa robe de chambre...
— La clé ! tu l’as laissée dans la serrure de la porte palière ! Profond soupir…
Encore un oubli, ma pauvre vieille !

Alors, sans céder à la panique, Maria s’est dirigée vers le premier banc qu’offre l’avenue.
La lune replète l’a saluée entre les branchages floconneux des arbres en fleur qu’a frôlés la vieille dame. Cela suffit à chatouiller ses narines, elle ne put éviter d’éternuer.
— Le pollen, flûte ! si Victor savait…

Mais elle est bien déterminée à taire son escapade à son fils. À plus de quatre-vingts ans, on n’a de comptes à rendre à personne.
Elle a d’abord fait quelques pas dans la nuit silencieuse, ne sachant quelle direction prendre. Puis, attentive, elle a constaté que même en s’éloignant de la clarté diffuse de la ville, cette nuit-là n’était pas habillée de l’obscurité opaque qu’on lui prête dans les contes de fées ou dans les histoires sanglantes. C’était déjà un demi-jour, la lune avait dû mettre toute son énergie à créer un univers fantasmagorique, mais rassurant.
Maria alors obliqua vers le square, les bancs y sont plus confortables que ceux de la rue.
Les rameaux de feuilles l’ont caressée en se courbant à son passage. Ce n’est qu’à ce moment qu’elle s’aperçut soudain que Choupette, la petite chienne de la concierge, l’avait suivie.
— Tu t’es encore échappée, friponne !


La paix, ce devait être ça, un moment suspendu entre jour et nuit, l’espoir d’une nouvelle journée qui n’annoncerait aucun drame, n’anticiperait pas la perspective d’un sombre avenir. Un temps qui s’arrêterait. En esthète sensible, la vieille dame savourait cette embellie lénifiante dans un monde qui lui devenait étranger. Un répit bienfaisant. Une échappée belle…

Sans vraiment s’en rendre compte, elle se mit à chantonner
— « ô nuit, qu’il est profond ton silence…
Puis sa voix s’affirma
— ... quand des étoiles d’or scintillent dans les cieux… »
Les notes s’arrondirent, elles s’envolaient sans effort, avec la même puissance et l’allégresse qui la caractérisaient l’année de ses vingt ans, quand pour la première fois, elle avait rejoint l’ensemble choral parisien.
Cette évocation d’autrefois fit affluer des souvenirs.

Elle se revit devant la salle comble, une voix parmi d’autres, mais portée par le groupe, elle avait ressenti l’ivresse d’une puissance jusque là inconnue, l’aura d’une gloire orgueilleuse. C’était elle seule que l’orchestre accompagnait…
Son cœur battit plus fort, avec une chaleur qu’elle avait oubliée. Son timbre s’amplifia, clair et velouté… Il y avait des années qu’elle n’osait plus se donner en spectacle, même devant ses proches. Elle craignait leurs sourires, des sourires qui ne diraient pas les notes faussées, qui tairaient les faiblesses, mais compareraient avec les prestations d’avant.
« Oui, évidemment, elle a beaucoup perdu… mais à son âge… »

Elle chantait devant un massif de tulipes attentives, face à deux saules tremblant dans la brise, elle chantait pour le ciel qui s’éclaircissait, pour la lune qui s’estompait. Elle chantait devant une petite chienne qui semblait fascinée. Elle goûtait la pureté de l’air, la fraîcheur de l’aube naissante. Les oiseaux qui s’éveillaient l’accompagnaient de pépiements, de trilles, de ramages, de gazouillis et de zinzinulements…
C’était son ultime scène, l’hymne à la nuit de Rameau devenait une ode à la vie… Son chant devait frapper à la porte du Paradis où l’écoutaient Chérubins et Séraphins....
— «… J’aime ton manteau radieux
Ton calme est infini… »


— Ça va bien, Madame ?... Que faites-vous là ?!
Une voix masculine, un ton autoritaire. L’instant de grâce fut brusquement interrompu par l’intrusion de deux silhouettes dans la magie de la salle de concert aux quatre vents.
Jamais on ne l’avait ainsi dérangée en plein spectacle. Qui étaient-ils, ces deux sbires en uniformes ? De quel droit mettre fin à son rêve !...

Le duo se découpait dans le halo lumineux d’un réverbère.
— Vous avez entendu parler du coronavirus, Madame ? Du confinement obligatoire ? commença le premier des deux policiers, sourcils froncés.
Et l’autre, un jeunot, frais émoulu de l’école de formation, enchaînant,
pète-sec :
— Quel âge avez-vous ? Que faites-vous dehors en pleine nuit ?
Elle le vit détailler la robe de chambre d’un rose vif, cadeau de sa petite-fille.

Non, mais… quel goujat ! Même ses enfants ne faisaient jamais allusion à ses quatre-vingt-cinq ans. La chanteuse se contint pourtant. Sans doute la fraîcheur matinale et l’enthousiasme ébloui ressenti au cours de son tour de chant lui soufflèrent-ils la réplique :
— Et alors ? On a le droit de sortir une heure par jour, que je sache ! et je dois promener mon cocker !
— Avec une attestation de déplacement dérogatoire ! fit l’autre, jouissant déjà de clouer le bec à cette grand-mère. Et plutôt de jour !
— Plutôt de jour ? je n’ai lu cela nulle part… persifla-t-elle tout en fouillant dans ses poches. C’est ce document que vous voulez ? fit, triomphante, la vieille dame en tendant à l’un des hommes le précieux papier.

Une idée lumineuse qu’avait eue Victor, son fils, de remplir par avance une série de ces attestations et d’en glisser dans tous ses vêtements. Jusqu’à la robe de chambre ! Certes, elle avait oublié d’indiquer l’heure de sortie, mais ce n’était qu’une légère étourderie qu’expliquerait son âge.
Les deux acolytes éclairèrent le papier d’une torche afin d’en vérifier la validité. Tout devait être impeccablement rempli, car le plus aimable des deux uniformes lui rendit le sésame en ajoutant, diplomate, qu’il serait peut-être raisonnable de rentrer à présent.

— Mais vous n’avez pas indiqué l’heure à laquelle vous êtes sortie ! s’étonna le jeune, pointilleux.
L’autre, bon enfant, se tourna vers lui.
— Allons ! je la connais, c’est la mère du seul docteur de la ville. On ne va pas ennuyer ce monsieur parce que sa mère est insomniaque, il doit être au courant. Et il a d’autres chats à fouetter, tu ne crois pas ? Tu l’as rencontré, c’est le médecin qui suit ton père… le docteur Martin, n’est-ce pas ?... On vous raccompagne, Madame.
— Mais… je peux rentrer seule, c’est à trois cents mètres.
— C’est justement dans notre direction !

Maria n’osa pas s’opposer davantage à l’injonction des policiers. Choupette suivit le trio. Ce qui mit en rage la fugitive, c’est que le vieil Antoine, son voisin, était à sa fenêtre quand elle pénétra dans la résidence, encadrée par les deux représentants de l’ordre. Le lendemain, tout l’immeuble serait au courant de son escapade. Et son fils également !
Mais déjà, elle avait prévu de travailler La Flûte enchantée et s’était promis d’être prête, dès l’été, à entonner l’air de La Reine de la nuit, devant les saules pleurant d’émotion et les roses trémières qui grimperaient jusqu’au balcon pour assister à la représentation dans les meilleures conditions.
Une gageure. Mais si alléchante…

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