La nuit de la trêve

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Entre photographie et désert, les mots se glissent, les mots toujours, à lire et à écrire  [+]

Image de Automne 2020

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L’hiver semblait vouloir finir. La neige se faisait rare, seules quelques plaques persistaient encore, ici et là, le printemps préparait son arrivée, mais le froid ne capitulait toujours pas.
La terre battue des Hauts Plateaux du Vercors restait encore durcie du gel profond des mois passés. Aujourd’hui, la bise noire secouait ce désert dans tous les sens, malmenait les points cardinaux et les ouvrait aux tourbillons. Pas une âme qui vive en vue.
Tous les habitants avaient fui le maelstrom et se tenaient calfeutrés dans leur cache souterraine.

Soudain, quelque chose bouge dans la tempête, d’abord un vague mouvement, puis apparaît un museau aux yeux jaunes. La louve s’extirpe péniblement de l’anfractuosité rocheuse où elle se protège du froid. Le vent glacial la saisit et la repousse contre la pierre. Surprise, elle recule, montre un peu les dents et plonge à mi-corps dans son antre. À l’abri, elle peut faire un tour d’horizon de son domaine, le regard acéré, scrutant le moindre relief.
Entre deux rafales, elle écoute l’air, le hume, oreilles et truffe en alerte.
Un léger grondement sourd bientôt de sa gorge, une onde parcourt son dos et son poil se hérisse. Là-bas. Loin. Un point noir se détache sur le blanc du givre, se déplace lentement sous les assauts du vent. Un petit point noir qui avance sur le chemin de transhumance.
Dans sa direction.
Est-il poussé par la bise ou vivant ? Danger ou gibier ?
Tout se bouscule dans la tête de Louve, mais ses yeux fixes ne quittent pas le point noir qui danse sous le vent. Que faire ? La faim la tenaille. Mais, elle le sait, la douleur de sa blessure ne lui permettra pas de courir vite et longtemps sur ce terrain à découvert, même pour chasser et se repaître. Sans parler d’attaquer ou de fuir !
Un petit jappement lui échappe quand elle déplie sa patte malade.

Comment en est-elle arrivée là, affamée, blessée, seule, elle qui était la louve alpha d’une meute puissante ?
Elle qui, à la mort de son mâle alpha, a pris la tête de la harde et la menait d’une patte de fer, comment a-t-elle pu se laisser bannir du clan par sa propre fille ?
Elle a marché longtemps depuis son exil, des jours, des nuits, cherchant un endroit propice à son installation, à proximité des troupeaux de brebis, bien dodues et tendres sous la dent.
Mais trop souvent poursuivie et chassée hors des territoires, par ses congénères ou par l’homme, elle a fini par perdre sa boussole. Elle tourne parfois en rond et ne sait plus où aller, malgré son atout maître, la vitesse de sa course, qui l’a toujours sauvée.
Jusqu’à cette funeste nuit où, dans un parc à moutons, elle s’est laissée surprendre par le monstre blanc surgi des ténèbres. Elle ne l’a pas senti, ne l’a pas vu, pas entendu. Elle revit ce moment de défaillance fatale, elle ressent encore la douleur fulgurante quand la mâchoire du chien de garde s’est refermée sur elle et lui a broyé la cuisse.
Elle a réussi à échapper au patou, traînant sa patte mutilée, son sang s’écoulant sur l’alpage, traçant ainsi sa ligne de fuite sur de longs kilomètres. Jusqu’à ce trou dans la roche du plateau de Font d’Urle, où elle a trouvé refuge depuis de nombreuses lunes. En attendant de guérir et de reprendre son errance vers un ailleurs meilleur.
Aujourd’hui, vulnérable, affaiblie, gangrenée, elle doit affronter ce point noir inconnu qui bouge là-bas. C’est un homme, elle reconnaît la silhouette maintenant qu’il approche, courbé, bataillant contre le vent qui le bouscule et entrave sa marche.
Homme avec un bâton dans le dos et une écharpe rouge qui claque sur sa tête.
Louve s’enfonce dans son terrier, seuls les yeux dépassent. Elle épie le chasseur, il s’arrête et contre toute attente, il change de cap, il ne marche plus vers elle. Le danger s’éloigne en zigzaguant dans la tourmente.
Alors, elle se détend un peu, relâche légèrement la tension de sa vigilance, mais les sens toujours sur le qui-vive, elle tend l’oreille au travers des rumeurs violentes du vent.
Puis surgit l’inquiétude. L’instinct de Louve se réveille. L’homme a quitté la draye qui court vers le large. Elle ne le voit plus. Homme se cache ! Homme est une menace !
Alors, il faut disparaître. Faire corps avec la couleur de la terre, se mettre hors de vue, hors d’atteinte. Elle rampe au fond de la glacière. Épuisée, elle se recroqueville autour de son membre blessé et fait face à l’entrée.

Quand elle se réveille, il fait nuit. Elle respire difficilement et tremble de toutes ses pattes. Son corps est une plaie purulente. Le vent est tombé, un calme inhabituel règne alentour. Pas de glissement furtif, même les petits rongeurs ont renoncé à leur sarabande nocturne.
Louve vient juste de réactiver ses radars, quand une pierre se détache au-dessus de son abri et roule jusqu’à l’intérieur.
Une lueur dans l’obscurité. Louve redresse la tête, elle voit la silhouette sombre debout à l’entrée de la grotte. Le fusil est braqué sur elle, menaçant. Mais elle n’a plus la force de se défendre, ni même de retrousser les babines en grognant pour faire fuir l’intrus.
Elle le regarde, si proche. Homme la regarde aussi. Quand il la voit ainsi, moribonde, inoffensive, il s’assoit sur le talus et détourne l’arme, la pose à côté de lui.
Sans geste brusque, mais sur ses gardes.
Survient alors une chose étrange, l’homme se met à parler à la louve.
— Tu vois, Louve, je suis un berger. Je soigne plus de mille brebis, dans la grande bergerie des Hauts Plateaux. Mais tu la connais bien cette bergerie, hein ? J’avais un beau troupeau, j’en étais fier. Et voilà que toi, tu débarques sur mon alpage et tu te sers. J’ai perdu beaucoup de bêtes, à cause de toi et des tiens. Dévorées, massacrées, poussées du haut des falaises. Un carnage, c’était terrible ! J’en ai pleuré, tu sais ! La nuit où mon patou t’a bouffé les fesses, j’étais bien content. Je me suis alors promis de t’achever, pour tout le mal que tu nous avais fait, à moi et mon troupeau. J’ai suivi ta piste de sang aussi loin que j’ai pu. Je ne t’ai pas débusquée plus tôt parce que la neige est arrivée, elle a bloqué mes recherches. Mais me voilà ! Je t’ai collé aux basques, de loin c’est vrai, mais tu ne m’as pas repéré, pas senti. J’en suis encore étonné. Tu sais ce que je crois, la douleur de ton arrière-train a émoussé tes sens et ta précieuse vigilance de prédateur. Du coup, j’en ai profité pour m’approcher un peu et découvrir dans quel secteur tu te planquais, je t’ai vu trimballer ta patte folle de plus en plus bas, je savais que ça s’envenimait et que tu ne pourrais plus t’enfuir. Je voulais t’abattre, de toute ma force, de toute ma rage. Te faire payer très cher la mort de mes brebis. Louve, je te tenais à la gorge ! Comme ça ! Je suis venu ici pour te tuer. Mais te voir là, clouée au sol, à ma merci, ne me réjouit pas. J’aurais voulu te défier en un vrai combat…
Louve écoute le monologue, bercée jusqu’au plus profond de sa fièvre par le doux bruit sortant de la gueule d’Homme. Elle entend les sons, elle capte les intonations alourdies de colère, de chagrin. Elle ferme les yeux et peu à peu, elle se laisse glisser dans la musique de son curieux langage. Il parle à voix basse, à mots feutrés, les yeux à l’intérieur.
L’aube tente d’émerger quand Homme se lève. Il dépose son écharpe de laine rouge près de Louve. La lueur de sa lampe troue les lambeaux de nuit et danse sur les rochers. Puis, son pas décroît lentement dans le pierrier.

Alors, tout s’apaise à l’infini du plateau.
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