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La Nuit de Diane

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Mathieu Kissa

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La nuit est chaude. Les talons de Diane sonnent gaiement sur le trottoir.
Elle rentre d’une soirée chez son amie Chloé. Il y avait du monde dans le petit appartement, des gens qu’elle connaissait, d’autres pas. Il y avait de la musique, mais pas beaucoup de place pour danser ; alors, on a surtout parlé, en grignotant un peu, en buvant pas mal. La soirée s’est prolongée : plus de tram. Elle a décidé de repartir à pied ; la marche ne lui fait pas peur, en bonne sportive. Elle en aura pour une heure.
Pour faire passer le temps, elle repense à sa soirée. Respectant les conventions, les filles ont commencé par parler soldes et chiffons, les garçons foot. Plus tard, on a parlé musique, et même dansé, à l’occasion d’une superbe chanson brésilienne qui passait sur la sono, et qu’elle adorait. Elle tombait bien, cette chanson, pour couper court à la conversation, au soulagement de tous.
Comment cette discussion, qui les avait mis un peu mal à l’aise, avait-elle surgi ? Le malaise la reprend à présent, tandis qu’elle marche sur le trottoir abîmé. Connaissant pas mal d’invités, elle se doutait qu’à un moment ça deviendrait moins léger. Ils sont gentils ces intellos, mais bon... Oui, voilà, ça lui revient : les filles avaient fait le tour de leurs boutiques préférées et les garçons restaient branchés sur le foot. Alors, l’une d’elles les avait finement apostrophés sur la violence dans les stades.
Après avoir répliqué qu’on pouvait aller aux matches sans vouloir casser la gueule des supporters adverses, les amateurs de foot avaient ajouté que les casseurs étaient en général des types normaux qui se mettaient dans un état second et ne savaient plus ce qu’ils faisaient. Une copine avait alors suggéré que le sadique qui affolait la police dans le département était sans doute un mec normal, lui aussi.
On en était venu à disserter sur les dédoublements de personnalité, et ça commençait à fatiguer Diane. Pour s’occuper et tenter de résister au léger écœurement qui la prenait, elle s’était servi quelques cocktails bien tassés. « Qui sait si un monstre ne sommeille pas en chacun de nous ? » Ce sont les derniers mots qu’elle a perçus clairement avant de piquer brièvement du nez dans son troisième mojito.
Mais bien vite, la chanson brésilienne qu’elle adorait l’a réveillée et remise sur pieds.
— Et si on bougeait nos fesses ? a-t-elle lancé avec entrain, et les filles l’ont suivie.
Et la suite de la soirée a été beaucoup plus agréable pour Diane. Elle est partie dans les derniers, a décliné l’offre d’un couple d’invités de la reconduire chez elle – ça leur faisait faire un détour.
— Appelle un taxi, je serai plus tranquille, avec ces agressions en ce moment..., lui a conseillé Chloé, son amie.
Elle exagère toujours, Chloé. Diane avait envie de marcher. Si elle en avait marre, elle en appellerait un, de taxi.
Plongée dans ses pensées, elle n’a pas prêté attention à la direction qu’ont pris ses pas. Elle se retrouve dans une zone industrielle, plus ou moins à l’abandon. Inconsciemment, elle a emprunté le chemin le plus court. Elle est déjà passée par là, de jour. C’était pas gai ; là c’est encore... moins gai.
Mais elle est contente de marcher dans l’air tiède de la nuit, ça la dégrisera. Elle se sent légère, elle fredonne un air à la mode. Au fur et à mesure qu’elle avance dans la zone, les autos se font rares, l’état de la rue et des trottoirs se détériore.
Elle longe une usine de pétrochimie désaffectée, abandonnée pratiquement du jour au lendemain, il y a quelques années, laissée en l’état.

Elle s’arrête, se retourne, une fois, deux fois, scrute l’obscurité, entre les rares lampadaires faiblards. Il lui a semblé entendre un autre pas que le sien. Plus rien. Elle hausse les épaules : les mojitos lui jouent des tours. Au loin, des claquements secs rythment la rumeur du chantier naval, qui travaille toute la nuit. Elle reprend sa marche.
Pas longtemps : cette fois elle en est sûre, elle l’a bien entendu, ce pas. Elle s’est encore retournée, mais il y a trop de zones d’ombre. Elle ne fredonne plus. La rue noire lui parait maintenant sinistre.
Elle se trouve à proximité d’une des entrées de l’usine. Elle repart, lentement, tendant l’oreille. Le portail est dépassé. Elle n’a plus rien entendu.
Elle se rassure un peu. Mais soudain, un souffle chaud s’abat sur sa nuque, deux énormes mains lui broient les épaules et la font pivoter sur elle-même sans qu’elle puisse esquisser le moindre geste de défense. Elle se trouve le visage collé à celui d’une sorte de colosse, au regard blanc éperdu, aux lèvres se tordant en rictus, un halètement fétide qu’elle reçoit en pleine face, chargé d’alcool et de pharmacie.
Il la plaque contre le haut grillage de l’usine, l’écrase de son corps suant, lui bave sur le visage. Dans sa frénésie, il lui a laissé un bras et une main libres, celle qui tient son sac. Elle parvient à le glisser entre leurs deux visages, en rejetant sa tête en arrière autant qu’elle peut, et elle pousse de toutes ses forces.
Surpris, l’homme desserre son étreinte ; elle lance son genou devant elle. Il lâche prise en criant, plié en deux. Elle en profite pour se précipiter vers le portail qu’elle vient de dépasser, abandonnant sur le trottoir ses chaussures aux talons trop hauts, et le sac. Mais l’homme, en gémissant, s’est lancé à sa poursuite. Elle s’agrippe aux barreaux, les secoue de toutes ses forces, rien ne bouge. D’énormes chaînes cadenassées immobilisent les battants. Elle tire sur ses bras, pousse sur ses jambes, se hisse le long du portail et bascule de l’autre côté alors que la brute tend sa pogne pour lui attraper un pied.
L’espace d’une seconde, ils sont face à face, chacun d’un côté des barreaux. Il n’est pas vieux, pas très jeune non plus, grand, massif. Il transpire, la fixe, les yeux hagards. Elle ne l’a jamais vu. La peur la vide de toute énergie, elle se sent clouée sur place, elle va tomber par terre, elle n’a pas la force de crier. Appeler est inutile, elle le sait, ils sont plus seuls dans cette zone que sur une île déserte.
Maladroitement, il escalade le portail. Dans trois secondes il sera sur elle, à la broyer de ses poings velus, à lui baver dessus. Finir ainsi, ici... Une vague de révolte lui redonne la force de décoller ses pieds du sol et de faire volte-face. Elle court le long de la haute clôture grillagée, plus vite que l’homme, lui semble-t-il ; c’est sans doute sa seule chance.
Mais elle sent que ce grillage est éternel, sans brèche, elle va tourner en rond sans trouver d’issue. Alors elle plonge vers l’intérieur de l’usine, dans l’obscurité. Ses pieds nus battent le sol cimenté qui se désagrège, faisant place à des plaques d’herbe, des flaques d’eau grasse.
Derrière, l’homme s’est arrêté, soufflant, a hésité, puis est reparti, dans la bonne direction.
Elle ne distingue rien de précis, que des ombres plus sombres que d’autres. Après une éternité de course hésitante, trébuchante, de tâtonnements, de souffle retenu, elle trouve devant elle un étroit et raide escalier de fer. Elle n’hésite pas longtemps : des pas pesants, un halètement rauque, là-bas, derrière un mur de fûts rouillés, la poussent sur les marches. Elle monte et se retrouve sur une passerelle métallique. Elle a beau se faire la plus légère possible, ça grince traîtreusement, et ça écorche les pieds. Elle s’arrête, écoute : rien. Elle respire, espère. Attendre ici jusqu’au lever du jour ?
Elle se laisse glisser sur la passerelle, une simple grille métallique. Elle réalise que son portable est resté sur le trottoir, dans son sac... C’est alors qu’il lui tombe dessus, une masse énorme qui la plaque à la grille, qui l’écrase. Elle a dû s’assoupir, ou s’évanouir l’espace d’une seconde, et ne l’a pas entendu approcher. Des mains épaisses, maladroites, essaient d’arracher le haut de sa robe, elle serre les cuisses éperdument contre un genou qu’il cherche à enfoncer comme un coin. Elle ne sait pas si elle hurle, gémit ou se tait, et elle reçoit en plein visage son haleine chargée d’alcool.
Suffocante, elle lance ses bras en tous sens. Sa main droite trouve quelque chose de solide, elle s’y agrippe, tire, mais cela reste accroché au-dessus d’elle. Elle parvient à passer son bras gauche, s’ancre des deux mains à cet objet, qui ressemble à un volant, et se soulève de quelques centimètres. L’homme est déséquilibré, légèrement. La jeune femme sent le volant céder et un sifflement aigu jaillit à côté de sa tête. C’est chaud, brûlant. Il se met à hurler en se roulant sur la grille et dévale l’escalier de fer. De la vapeur...
À entendre le cri de l’homme, Diane éprouve une joie sauvage qui se mêle à sa peur.

Elle parvient à se redresser et chemine le long de la passerelle, s’éloignant de l’échelle. Elle arrive à une balustrade surplombant dix mètres de vide. Seule échappatoire, sur sa droite, une autre échelle, ou plutôt des échelons fixés le long d’une énorme colonne métallique, qui semble monter jusqu’au ciel...
Elle grimpe lentement. Les échelons sont étroits et trop rapprochés de la paroi. Elle doit se déhancher de droite et de gauche à chaque degré. Sa robe trempée de sueur colle à sa peau, la gène dans ses mouvements. Il lui semble se transformer en serpent, un sentiment bizarre et pas désagréable. Son ascension, qui lui a paru interminable, aboutit à une passerelle qui fait le tour de la colonne.
À la faible lueur d’un réverbère lointain, elle aperçoit, en bas, au pied de la colonne, une ombre qui rôde d’une démarche lourde.
Elle avance sur la passerelle et découvre, deux ou trois mètres en-dessous d’elle, un bac, énorme, qui a dû contenir jadis un liquide quelconque. De l’autre côté, un autre assemblage de poutrelles, de réservoirs, de tuyaux... C’est là qu’elle doit aller, mais elle doit sauter dans le vide, et le bord du bac est étroit...
En se penchant par-dessus le garde-corps, son pied heurte un objet dur, lourd. Elle se baisse : c’est une grosse clé anglaise, abandonnée là. Elle l’a dans la main ; en bas, la silhouette se rapproche à nouveau de la colonne. Dans une seconde, elle sera exactement à la verticale de Diane. Ça y est, l’outil n’est plus dans sa main, mais à mi-chemin de sa chute, le manche a ricoché sur la paroi de la colonne et sa trajectoire a dévié. Dans un tintement mat, il a rebondi sur le sol, aux pieds de l’homme et a heurté son tibia. Il a étouffé un cri, s’est accroupi et s’est pris la cheville à deux mains.
Là-haut, Diane se cramponne à la balustrade, étourdie par une sorte d’ivresse, presque du plaisir... Puis, la peur revient au creux de l’estomac, mais elle commence à l’apprivoiser. Et une haine féroce, comme elle n’en a jamais connue, s’installe peu à peu en elle...

La brute a mal. C’est la première fois, depuis que sa souffrance a commencé, que l’une des élues résiste autant. Il est décontenancé, il songe même un instant à abandonner pour cette nuit... Mais ce serait trop dangereux, elle pourrait le reconnaître. Et puis, cette lutte excite sa rage et son désir, il l’a regardée tortiller sa croupe le long de la colonne, il sent encore contre lui ce corps chaud et souple, il revoit la robe collant aux formes arrondies, et il la lui faut, elle plus qu’aucune autre ! Il doit juste garder la tête froide. Il faut être prudent, elle est dangereuse. A-t-elle seulement peur ? Lorsqu’il l’aura, il lui fera payer cette sourde angoisse qui monte peu à peu en lui.
Diane s’est décidée. Posément, elle enjambe le garde-corps de la colonne, jette encore un coup d’œil au bac, sous elle. L’intérieur est vide, la paroi rouillée, le fond tapissé d’une sorte de suie noirâtre. De vagues relents de gaz montent jusqu’à elle, écœurants. Une passerelle fait le tour du bac, sans main courante, juste assez large pour y marcher. Si elle ne parvient pas à s’y accrocher, ce sera la chute, soit au fond du bac, soit au pied de la colonne. Mais tant qu’à mourir...
Ne pas fermer les yeux... Elle plonge, tombe, étend les bras, ses mains heurtent quelque chose, s’agrippent. L’impression que ses épaules s’arrachent du corps, qui se balance dans le vide. Elle profite de ce mouvement de balancier pour appuyer ses pieds contre la paroi du bac, parvient à se rétablir sur la passerelle. Sa robe est déchirée sur le côté, jusqu’à la hanche. L’autre détraqué va s’exciter encore plus, se dit-elle en souriant durement...
Elle rampe sur l’étroite passerelle qui fait le tour du bac, pour atteindre l’autre côté sans que l’homme la voie. Là, elle descend une échelle le long du réservoir, puis elle court jusqu’à l’installation aperçue du haut de la colonne. Cent mètres au plus, mais qui lui paraissent des kilomètres tant elle a mal aux jambes, aux pieds, à la tête, dans la poitrine, les bras... C’est un bâtiment vitré sur trois côtés, qui devait être une salle de contrôle. La porte d’entrée n’est même pas fermée. Elle espère un instant trouver un téléphone, mais hausse les épaules : un téléphone encore branché, dans cette salle vide, abandonnée ! Surtout, garder sa lucidité...
Le côté non vitré de la salle est couvert de compteurs, de voyants, de boutons, du haut jusqu’à hauteur de taille, puis s’avancent plusieurs tablettes, ou des pupitres. Tout est éteint, hors d’usage. Le regard de Diane erre sur cet énorme tableau de bord qui lui fait penser au cockpit d’un avion de ligne. Et son regard accroche un tableau d’interrupteurs, plus petit, un peu à l’écart.
Elle se penche, actionne plusieurs interrupteurs et, tout à coup, c’est l’embrasement, toutes les lampes de l’usine s’allument en même temps, dans une explosion de lumière.
Un instant d’éblouissement. Il faudrait rester là, attendre que cette usine en ruines, qui ressemble brusquement à un paquebot en fête, attire l’attention, que quelqu’un vienne...
L’homme aussi, a eu un éblouissement. Puis une panique, mêlée de rage, énorme. Il tourne en rond, court dans tous les sens, affolé. Il a fait le tour du bac, devant lui s’étend un espace dégagé, tout éclairé. Et au bout, une sorte de grande cabine vitrée, illuminée comme une vitrine de magasin.
Diane s’est accroupie sous un pupitre, recroquevillée sur elle-même, des spasmes et des tremblements la secouent des pieds à la tête, elle se sent pleurer, nerveusement, et elle enrage de pleurer. Elle reste ainsi, peu de temps lui semble-t-il, puis elle aperçoit à travers la vitre en face d’elle la silhouette massive qui approche, d’abord d’une démarche hésitante, puis d’un pas plus ferme, plus rapide.
Il y a une porte de service à côté d’elle, cachée par une sorte de placard planté au milieu de la salle, qu’elle peut encore atteindre sans être vue par l’homme. Elle se détend d’un bond, la porte n’est pas verrouillée, la voilà dehors, elle referme la porte et reprend sa course. L’autre ne pourra pas la voir pendant quelques secondes si elle file tout droit jusqu’à la clôture qu’elle aperçoit là-bas, bien loin, la même qu’elle a déjà longée...
Elle recommence à courir le long de ce grillage métallique, le souffle court. Et là, devant elle, soudain, un tout petit portillon de fer, pas plus haut qu’elle, encastré dans cette grande clôture. Par quel miracle la serrure, les gonds de cette porte se trouvent délabrés au point de paraître pouvoir céder à la moindre secousse, elle n’a pas le temps de se le demander. Elle recule de deux pas et se jette sur le portillon, épaule en avant. Ça fait un bruit d’enfer, les gonds cèdent mais pas complètement, il faut recommencer. À la deuxième tentative, le battant s’entrouvre dans un grincement de vieille ferraille. Sauvée ? Pas sûr... La rue est si déserte, si sombre, l’homme pourra se permettre de la poursuivre encore.
Alors, elle choisit de revenir vers l’intérieur de l’usine ; elle entend les pas de la brute se rapprocher. Sans doute a-t-il entendu le portillon céder. Elle court vers la masse des bacs, des colonnes et des citernes. Elle contourne la colonne qu’elle avait escaladée. Son pied heurte un objet lourd : la clé anglaise qu’elle a lancée tout à l’heure... Cet imbécile ne l’a même pas prise ! Elle s’en saisit avec satisfaction.
Puis elle se dirige vers un édifice à l’apparence frêle, une sorte d’échafaudage de poutrelles et de plaques métalliques, flanqué d’une échelle fixe de trois mètres environ. Elle repense à sa lutte avec l’homme, sur une autre passerelle du même genre. Cet assemblage donne accès à un réservoir hérissé d’une quantité de conduites et de tuyaux.
Elle se faufile sous l’escalier métallique et attend. L’homme croira peut-être qu’elle s’est enfuie et s’en ira. Ça l’inquiète. Elle devine l’ombre massive dans l’encadrement du portillon, là-bas, indécise, et elle serre sa clé anglaise à s’en blanchir les doigts. « Par ici, salaud, par ici ! » murmure-t-elle rageusement. Une seconde passe, interminable. Elle n’y tient plus. Elle frappe un coup sec avec sa clé sur une marche de l’escalier qui la dissimule. L’homme s’est retourné dans la bonne direction, mais ne vient toujours pas. Un deuxième coup, plus fort.
Il se dandine comme un ours, lance un regard vers l’extérieur, vers la rue, et se met en mouvement, lentement, vers le réservoir où Diane continue de taper. Il avance, aimanté, trop fatigué pour résister. Pourtant, l’espace d’un instant, il a hésité à fuir par la porte ouverte. Mais maintenant, il court lourdement, désespérément, la peur au ventre. Qu’est-ce qu’elles ont toutes après lui ? Ce sont elles qui lui font du mal, lui ne fait que se défendre, et finalement, c’est toujours lui le plus fort... Celle-ci est bien la pire de toutes ! Elle sera la dernière, il le sent. Jamais son angoisse n’a été aussi violente.

Diane le laisse approcher, d’abord lentement, puis en courant. Lorsqu’elle est sûre qu’il va bien la voir, elle sort de sa cachette, incapable de réprimer un sourire, et monte posément à l’échelle en ondulant des hanches. Elle sait que sa robe déchirée, collée à ses reins, va finir d’affoler le type.
En haut, toujours le même genre d’étroite passerelle métallique. Le rebord du bac est à hauteur de sa taille. La passerelle décrit un demi-cercle autour du réservoir, se terminant à une extrémité par une sorte de petit banc auquel sont encore accrochés des lambeaux de sacs en plastique saupoudrés d’une farine blanche malodorante. Ses idées sont assez claires, maintenant qu’elle n’a plus peur, pour observer que le rebord se trouve à cet endroit au niveau du banc, sans doute pour permettre de vider les sacs dans le bac.
C’est là qu’elle doit se poster. Elle examine l’intérieur du réservoir. Il est vide, mais le fond et la paroi circulaire sont tapissés d’une matière vert clair, épaisse et visqueuse. Une odeur douceâtre et écœurante monte jusqu’à elle, et elle a un mouvement de recul : on doit pouvoir se shooter à ça.
Elle jette un coup d’œil rapide en bas ; l’homme est tout près, il va monter. Frémissante d’impatience, elle se campe là, bien en vue, dans sa robe déchirée moulant son corps, les jambes écartées, les poings sur les hanches, dans le droit la clé anglaise, cachée derrière elle. Elle ne le regarde pas escalader l’échelle, lentement, hypnotisé.
Il l’a vue monter, il a vu son sourire, effrayant. Il ne se méfie pas, ne s’étonne pas de cette attitude provocante. Poussé par une force qui le dépasse, plus forte que la peur qui l’étreint depuis longtemps déjà, il avance.
Ses pas font vibrer la mince passerelle métallique, il se jette sur elle sans même la regarder, les bras écartés, les mains ouvertes. Elle fait un pas de côté, l’esquive comme un matador tout en levant la clé et frappe de toutes ses forces, de toute son âme. Pourtant, il lui semble que le coup n’a pas été assez précis, l’arme a heurté l’épaule. L’homme a grogné sourdement, il oscille au-dessus du petit banc contre lequel il est venu butter. Diane frappe à nouveau, aussi fort, sur la nuque. Il bascule enfin dans la cuve, raide, sans un geste pour se retenir.
Un choc sourd, trois mètres plus bas, accompagné d’un clapotis. Elle devine, plus qu’elle ne la distingue, la masse écrasée dans les quelques centimètres du liquide visqueux. Alors, une joie folle éclate en elle, sauvage, prenant possession de tout son être, corps et âme, une vraie jouissance.
Mais elle entend quelque chose bouger, au fond. La masse, elle, semble se déplacer vers le bord, sous elle, lentement ! Un long frisson la parcourt des pieds jusqu‘aux cheveux.
Ça flic-floque pesamment en rampant, et ça gémit. Il atteint la paroi. Les mains cherchent une prise, les doigts se crispent dans la matière verdâtre et glissent, et tout le corps retombe. Deux fois, trois fois, dix fois, il se soulève puis retombe.
La première réaction d’horreur passée, Diane a recouvré ses esprits. Elle regarde autour d’elle, repère une vanne qu’elle réussit à faire tourner en faisant levier avec sa clé anglaise. Un liquide puant se déverse dans la cuve pendant quelques secondes puis se tarit. Mais c’est assez pour recouvrir le tas recroquevillé au pied de la paroi. Elle perçoit juste un pauvre petit bruit de bulles, vite éteint.

C’est fini. Ses jambes ne la portent plus, elle se laisse glisser par terre. Le dos contre la paroi du bac, les jambes repliées dans ses bras, la tête contre les genoux, elle pleure à longs sanglots silencieux qui viennent du plus profond de son être, et elle voudrait redevenir un bébé.
Combien de temps elle reste ainsi sans bouger, elle n’en a aucune idée. C’est le bruit d’un moteur qui la tire de sa torpeur. Elle relève la tête. Une aube grise commence à se lever. Il ne fait pas froid mais elle frissonne. Là-bas, derrière le portail qu’elle a escaladé cette nuit, deux policiers sortent de leur auto, intrigués sans doute par toutes ces lumières allumées dans l'usine abandonnée. L’un d’eux se dirige vers un sac et deux chaussures de femme abandonnés sur le trottoir.
Il va falloir se lever, appeler. Il va falloir raconter tout ça... Il va aussi falloir cacher pour toujours cette chose qu’elle a découvert en elle cette nuit, et qui lui fait peur.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Presque réaliste… Un beau récit.
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Aubry Françon · il y a
Une traque haletante mais aussi une réflexion sur la violence contenue en chacun de nous. Bravo.
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Artvic · il y a
je vote ! aimerez vous la douceur des souvenirs, une belle poésie https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs
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Pascal Gos · il y a
je vous (re)lis. Quelle plumes. Votre récit ma happé. c'est un délice !
Mathieu, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Nelson Monge · il y a
Un récit haletant jusqu'au bout et parfaitement construit. Du grand art.
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Joëlle Brethes · il y a
Un très "beau" récit noir que j'étais convaincue d'avoir soutenu en compèt… Désolée !
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Champolion · il y a
La vengeance "à la Bronson" (on a tellement fait de mal au héros qu'on le suit jusqu'au dénouement consistant en un déferlemenr de violence "en retour" qui soulage spectateur ou lecteur d'une joie sadique...) me déplait profondément.
Rien de tout cela dans cette excellente nouvelle au style implacable et au ton quasi cinématographique.
Même s'il est vrai que là aussi le "méchant est puni",les personnages (agresseur compris) gardent une humanité de bout en bout, jusqu'à la belle chute..humaine...terriblement humaine
Mes voix
Champolion

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Eric Chomienne · il y a
Le "noir" est éblouissant! toutes mes voix!
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Plumette · il y a
Une histoire qui nous tient en haleine jusqu'à la fin. Je vote !
Je vous invite à soutenir mon texte "dans la peau d'une autre" en concours :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/dans-la-peau-dune-autre

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Ghislaine Barthélémy · il y a
Bravo... superbe poursuite ! J'ai adoré frissonner avec votre héroïne et je vous donne mes 5 voix.
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