La nappe

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) "Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé." (  [+]

Image de Automne 2020
Elle traînait depuis six mois dans la bonge*, au sous-sol, près de la machine à laver. Plusieurs fois, je l’avais eue en main, m’apprêtant à l’obligation du repassage. Fichue corvée !

Et puis, anticipant l’ampleur de la tâche, je l’avais à nouveau pliée grossièrement et remise dans son couffin comme un animal obéissant. Plus tard… je la repasserai plus tard. Parfois même, devenue trop sèche, le tissu aussi raide que du carton, elle avait subi un nouveau lavage.

C’était la nappe extraite de l’armoire pour le repas de Noël, et exclusivement à cette occasion, afin d’en prolonger autant que possible les fibres soyeuses et les délicats motifs ton sur ton. Ce repas de fête, repas de famille, exigeait sa présence rituelle sur la table. Aussi essentielle que la crèche ou le sapin enguirlandé. Ne pas la choisir ce jour-là aurait été une offense aux yeux de ma mère et des femmes qui l’ont précédée qui, elles, lavaient encore le linge au lavoir. Il y avait d’autres pièces de cet héritage qui scandaient les générations, des serviettes blanches ou ces immenses mouchoirs quadrillés de bleu, mais ils étaient d’usage banal. Cette nappe, elle, se voulait emblématique. Justement parce qu’elle sacralisait le festin, on la sortait d’une armoire avec autant de soin que s’il se fut agi d’un coffret de bijoux précieux.
Elle symbolisait la présence des aïeules, mot féminin, les aïeux ayant laissé leurs traces dans des outils de jardin ou de bûcheronnage, une antique brouette ou quelques cannes à pêche. Rien dont l’aura ne pouvait rivaliser avec le luxe supposé de la nappe damassée.

Un adjectif qui contribuait d’ailleurs à sa symbolique. Tissu de coton, de lin et de soie mêlés, damassés, provenant donc de la ville de Damas.
Je doutais que ce linge de table ait traversé les frontières pour venir jusqu’à nous, mais il y avait dans ce mot les voyages d’un de nos ancêtres plus ou moins aventurier.
En offrant ce cadeau à sa sœur, ma trisaïeule donc, il lui avait parlé de ses lointaines explorations et avait certifié avoir acheté la précieuse nappe dans un bazar de la ville où il l’avait vue tissée jour après jour, par des artisans experts. Mais selon les dires familiaux, cette brave femme n’aurait jamais osé se servir du linge luxueux par crainte de subir au lavoir les remarques jalouses et acerbes des voisines. Pendant une génération, la nappe fut donc soigneusement rangée dans l’armoire lorraine.
Notre Tartarin avait ramené également des savons d’Alep, et au-delà des cadeaux, ces noms exotiques avaient coloré l’imaginaire de sa sœur et de ses descendants.
Pour avoir par la suite entendu parler des frasques du vieil oncle explorateur par d’autres anciens de la famille, j’avais compris que la plus lointaine découverte de cet original avait dû être le vieux port de Marseille. À l’image du parent excentrique, la nappe appartenait à la légende familiale que les générations avaient tissée, brodée, enjolivée.
Mais l’essentiel n’est-il pas dans la valeur affective que l’on attribue aux choses ?

Quand je me résolus à repasser la sacro-sainte nappe, nous étions en juillet… La planche à repassage aux modestes dimensions ne pouvait supporter l’imposante superficie du tissu.
Il me fallut étendre l’objet de mortification sur la table de la salle à manger, au préalable protégée d’un épais revêtement.

Pas de faux plis surtout, le fer pulvérisait des nuées de vapeur pour faciliter l’épreuve du défroissage, relativement aisée tant qu’il s’agissait de lisser la surface plane et abordable du tissu. Mais il y avait les pans qui caressaient le sol. Replier délicatement le travail déjà exécuté, répéter l’opération plusieurs fois et à quatre reprises puisque ce linceul pendait lamentablement de tous côtés.
Cette nappe d’une longueur exagérée avait dû être destinée à des banquets protocolaires. De ceux dont s’extirpaient les notables d’alors, estomac proéminent et face rubiconde.

Malgré tous mes soins, les indispensables pliages provoquaient les faux plis redoutés.
Repasser est une de ces tâches qui éclaire nos esprits sur la pauvre palette des activités ménagères. Je passe et je repasse. Je fais, je défais, je refais jour après jour les mêmes gestes. La fadeur du quotidien.
Pourquoi, diable, s’imposer ces obligations ridicules ?
Pour ne pas rompre le lien générationnel ? J’étais certaine que, désormais, mes aïeules se moquaient bien de cette nappe. Je revoyais Gervaise et les blanchisseuses du XIXe siècle. Des scènes figées d’une autre époque. Pourtant, par automatisme, je vaporisais un voile d’eau susceptible de faciliter ma tâche. Et j’appliquais délicatement le fer, peaufinant le travail tout en pensant à toutes ces femmes qui s’étaient attelées au même ouvrage avec les lourds appareils archaïques qui chauffaient sur la cuisinière de fonte.

Soudain, je « la » vis, la tache ! Estompée, certes, mais encore bien visible ! Juste au milieu de la nappe ! la place de l’oncle André ! Et en face, cette auréole, du vin sans doute, l’arrondi d’un pied de verre, le coupable, c’était son frère, l’oncle Édouard !
Regardant de plus près, je remarquai ici et là certaines de ces traces que le lavage le plus énergique n’avait pu éliminer, des marques jaunâtres inattaquables.

Famille, je vous hais !
Il y avait même un trou minuscule, effet de cendres de cigarettes. J’avais pourtant bien précisé, ciblant certains de mes proches, qu’on ne fumait pas à table !

À quoi servait-il, ce repassage ? Cette nappe, elle avait fait son temps. Les choses sont comme les gens : arrive toujours le moment de la fin de vie. Alors, m’interdisant de ressasser le passé, je pliai comme je pus ce souvenir inutile et envahissant. Il irait rejoindre les couverts en argent qui s’empoussiéraient au grenier. J’avais bien essayé de les offrir à mes belles-sœurs, à ma fille, à mes nièces en exagérant hypocritement leur valeur, tant pécuniaire que sentimentale : personne n’en voulait.
— Ça ne passe pas au lave-vaisselle !

Pour Noël, c’était décidé, les nappes seraient en papier ! Et si quelqu’un me faisait une remarque, me reprochait de confondre repas festif et pique-nique, je lui offrirais d’autorité la fameuse nappe damassée.

Je m’efforçai pourtant de replacer cette noble étoffe dans le carton d’origine. Son grand âge justifiait bien une digne sépulture. Je remarquai le soin avec lequel on avait renforcé le fond du contenant d’une double pliure. C’est alors qu’un papier s’en échappa, un papier léger aux dimensions modestes. Je le ramassai, y jetai un rapide coup d’œil.
Surprise !
Une inscription s’en détachait en lettres capitales « Au bon marché – Magasin ouvert en 1872 par Aristide et Marguerite Boucicaut, 24, rue de Sèvres. PARIS. »
Et dans une encre sépia, était inscrit le nom de la vendeuse, Louise Dupuys-Martin. L’écriture, délavée par les années, était manuscrite et appliquée comme l’étaient les écritures d’alors.
C’était la facture de la nappe vendue le mardi 26 janvier 1875, elle dormait depuis plus de cent quarante ans dans ce sarcophage et personne, jamais, ne l’avait remarquée.

La découverte me bouleversa. Le nom de cette personne, son application décelable à son écriture, l’évocation du magasin mythique donnaient vie à ce linge usagé qui me mettait en rage dix minutes auparavant. Je comprenais même les taches jaunâtres, taches de vieillesse d’une dame très âgée.

Cette nappe, soudain, prit une tout autre valeur à mes yeux. L’oncle hâbleur et fanfaron n’était peut-être pas allé jusqu’à Damas, mais il avait arpenté les allées du premier grand magasin créé au monde.
Napperai-je à nouveau la table de Noël de ce tissu ? Mieux, ne valait-il pas en prendre soin ?
J’avais quelques mois pour y réfléchir, mais j’étais pratiquement certaine déjà que je respecterais le rite familial, que j’en demeurerais l’un des chaînons.

_____
* Bonge : grand panier d’osier (Lorraine) fabriqué par des forains de passage.
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Vero. La Comete · il y a
Chez moi aussi, il y a "la" nappe de Noël - authentiquement cousue et brodée à la main par les jeunes filles des générations précédentes (ma mère et ses soeurs) - quand on parle des occupations féminines... Mais dans ces conditions, comment pourrais-je, oserais-je, mettre sur la table une nappe en papier... Bref, un texte qui évoque des souvenirs.
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Eva Dayer · il y a
Des souvenirs, bien sûr ... Un grand merci pour votre (re) passage , Vero !
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Granydu57 Ww · il y a
Lecture au hasard, mais le hasard existe t'il ?
Je vis dans la maison des parents à mon mari et ici aussi il reste une nappe de grande dimension, pour Noël et les communions. Je partage vos évocations des lavandières et du repassage, même de nos jours avec des moyens modernes c'est un travail sans fards.
C'est marrant, mon père se nomme Edouard (fumeur et buveur de vin) et son frère André (+ Nicolas, Gérard et Gabi, tous décédés) il y avait de quoi faire une bonne tablée !!!
J'aime particulièrement la découverte de la facture jaunie dans le carton, mystère familial à demi résolu. . . Laissez parler les petits papiers :-)

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Eva Dayer · il y a
D'autres personnes m'ont aussi parlé de la fameuse nappe familiale, traditionnellement extraite de l'armoire pour Noël. Mais je constate qu'il y a chez vous bien d'autres coïncidences avec ce texte !
Merci pour cette lecture ! c'est maintenant Pâques qui pointe son nez ...

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Granydu57 Ww · il y a
Avec la particularité d'avoir maintenant une maison vide. Le temps des anciens est définitivement révolu et mes deux petites filles sont près de Saumur, avec en plus la crise du covid, ma nappe est comme un suaire . . .
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Eva Dayer · il y a
Mais non ! cette fichue période prendra bien fin un jour :)
Beau week-end, Grany !

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Albane Charieau · il y a
un très beau texte sur les liens familiaux à travers les choses du quotidien. cette nappe est à elle seule, un album photos, un album souvenirs.
Chez nous aussi nous avons la "fameuse nappe" de Noël avec ses serviettes et pour rien au monde je ne la jetterai. Merci pour vos mots.

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Eva Dayer · il y a
Merci pour toutes vos fines lectures, Albane !
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Choubi Doux · il y a
Ha ! L'empreinte du temps et cette belle écriture qui sent la plume et presque son encre.
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Eva Dayer · il y a
Très sympathique, ce commentaire ! merci beaucoup...
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Zou zou · il y a
Les objets inanimés ont une âme...
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Eva Dayer · il y a
C'est gentil d'être passée, merci, Zouzou :)
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Hortense Remington · il y a
Les nappes ont tant à raconter... C’est une histoire qui nous parle. Et elle nous parle bien. Merci Eva.
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Eva Dayer · il y a
Merci à vous, Hortense ...
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M. Iraje · il y a
La dernière phrase résume tout le ressenti de cet héritage traditionnel où les objets perpétuent le souvenir.
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Eva Dayer · il y a
Un soupçon de superstition, peut-être, dans ce type d(héritage ...
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Yvon Le Vagueresse · il y a
Bravo Eva ! Cela me rappelle les "Regrets sur ma vielle robe de chambre" de Diderot. Certains objets ont une âme... Bonne continuation !
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Eva Dayer · il y a
Je ne connaissais pas ces regrets et ça me donne envie de découvrir la vieille robe de chambre de Diderot !
Merci beaucoup pour votre lecture :)

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Yvon Le Vagueresse · il y a
Alors n'hésitez pas si vous ne l'avez déjà fait : moins de 10 mn de lecture : https://fr.wikisource.org/wiki/Regrets_sur_ma_vieille_robe_de_chambre
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Eva Dayer · il y a
Merci pour le lien ! j'ai suivi votre proposition et lu ces''Regrets'' avec amusement . La vieille robe de chambre si confortable m'a rappelé le tablier de ma grand-mère, il avait aussi mille usages .
Je vous souhaite une bonne soirée :)

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Guy Bellinger · il y a
Des mornes obligations ménagères dévolues aux femmes (qui sortent du ventre de leur mère, c'est connu, avec un plumeau dans leur menotte !) aux contes orientaux apocryphes (Damas, Alep, sans Assad) en passant par les riches heures du commerce parisien (Zola pas loin, Dommage que George Sand n'ait pas écrit "Au Bonheur des hommes" !), la légitimité des traditions familiales transgénérationnelles,... que de richesses dans ce texte ! J'y ai même appris le sens du mot "bonge" que, bien que lorrain, je ne connaissais pas.
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Eva Dayer · il y a
Merci de votre fine lecture ! ( Je suis Lorraine ''du sud'' ! d'où cette bonge inconnue du côté de Metz :))

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