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La naissance de Merlin racontée à ses grands-parents

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A mes chers parents de l'autre bout du monde,

Bonsoir, bonne nuit, ou bon après-midi, que sais-je encore...

Les jours et les nuits se mélangent, d’une part à cause du décalage horaire ; le jour pour vous, en Polynésie ; la nuit pour moi, en France métropolitaine. Et l’autre mélange, le mien, car depuis l’accouchement les jours et les nuits se mêlent et se ressemblent, se succèdent sans relâchement, intenses en émotions. Surtout pour lui, Merlin, tout petit, né la nuit, sous la Lune. Je me dis qu’être né à cinq heures du matin, cela n’aide pas à faire la différence entre les jours et les nuits. Pour lui, tout ça ne veut rien dire. De la lumière ! Un nouvel élément qu’il apprivoise. Puisqu’à travers ses yeux tout est encore flou, et que moi, je vois le monde à travers les siens, je vois tout différemment. Alors, à cause de tout cela, je ne saurais vous dire si bonsoir ou bonjour.

J’ai plein de choses à écrire. Je me concentrerais, dans cette lettre, sur mon accouchement. J’ai du temps : Merlin fait une crise de coliques, mais c’est le papa qui gère pendant deux heures. Inutile de chercher le sommeil. Tant que le petit ne dort pas, je ne dors pas. Alors, ça me laisse un peu de temps pour venir vous écrire, chers parents expatriés.

Quand vous aurez le téléphone, faites-moi penser à vous raconter en détail les allers-retours entre la maternité et notre domicile : trois fois en moins de 24 heures. Et cette histoire de poche des eaux qui se perce au moment précis où Pierre et moi nous rentrons à notre appartement, après la fausse alerte diagnostiquée par les urgences de la maternité, à minuit passé... « Rentrez chez vous », ont-ils dit, « Vous n’êtes qu’à un doigt » (tellement glamour ! Je peux mettre un doigt dans votre utérus madame !). Ce début de nuit était une vraie blague. Mais je n’ai pas le temps de tout raconter, je n’ai que deux heures pour peaufiner cette lettre.

On m’a souvent raconté que les contractions ressemblaient à des douleurs de règles. Mais personnellement, je n’ai jamais eu de douleurs de règles. Par contre, je connais les désagréments d’une constipation et les désagréables mouvements qui se produisent quand j’en ai. J’appelais cette sensation : « tord-boyaux ». J’étais constipée depuis plusieurs jours, à cause du médicament à base de fer qu’ils vous donnent lorsque vous êtes enceinte. Entre ça et le bébé, ma vessie devait être vidée toutes les heures. Lors du séjour à Chantilly, que nous avons fait ce weekend, et qui par ailleurs fut parfaitement sympathique, je ne pensais qu’à aller aux toilettes. Sur le plan du domaine, je décidais des différentes étapes de notre visite ainsi : étape 1 = toilette du nord-Est, étape 2 = toilette du Sud, étape trois = toilette du château, étape 4 = toilette du musée du cheval. Mais passons...
Les contractions pour moi, c’était exactement cette sensation de « tord-boyaux ». Si pleinement similaire à une envie de déféquer que je poussais à chacune d’entre elles pour expulser un étron qui, je l’apprendrai par la suite, était inexistant. Non, la crotte était un produit de ma pure invention. Mon esprit expliquait cette sensation inédite en fouillant ma mémoire sensorielle. Ce qu’il avait trouvé y ressemblant le plus, c’était cette envie pressante.
En réalité, c’était bien lui, Merlin, qui, à l’aide de sa boite crânienne, comprimait mon rectum, créant cette illusion grossière. Je n’avais nul besoin d’expulser un étron, mais bel et bien un nourrisson. Je me suis rendu à l’évidence et j’ai persuadé le futur père de m’accompagner à la maternité.
Plus tard, bien que je ne fusse qu’à trois doigts, l’équipe médicale décida de me soulager. Les contractions étaient tout de même bien intenses, au point de me faire plier en deux dans le couloir, en allant dans la salle de travail. Je me suis demandé un instant si cette douleur était réellement si intense. C’était supportable. Mais je savais que ce n’était peut-être qu’un début. Est-ce que je faisais la chochotte ? Certaines femmes essaient de la refuser, elles.
Avant de poser la péridurale, il fallait qu’ils me posent un cathéter.

Le prochain paragraphe est une spéciale dédicace à toi, mon papa. Tu vas a-do-rer.

Ils ont sorti l’aiguille pour me piquer le dos de la main droite. J’ai serré les dents. On ne m’avait jamais piqué là ! J’ai anticipé un truc pas fameux, à cause de mon cher paternel. Te souviens-tu lorsque tu m’avais raconté à quel point cette piqûre t’avait fait mal ? J’ai fait la moue. Je ne suis pas le genre de personne qui dissimule ses émotions. Je n’ai aucune pudeur. Je suis un livre ouvert, comme on dit. Pierre était arrivé en blouse bleue dans la salle. Il pouvait lire mon inconfort directement sur mon visage. Depuis notre arrivée, je lui serrais fortement les carpes à chaque contraction.
L’infirmière, une femme noire, ronde, petite de taille, m’a garroté, puis m’a piqué. C’était désagréable, c’était long, trop long. La femme en blouse blanche venait de m’exploser la veine. Mes maudites veines ! Mes étroites veines ! Il est aussi dur de me piquer une veine que d’introduire un fil dans le chas d’une aiguille trop petite. Il fallait recommencer. Je tiens à dire que, dans ma tête, je pense à toi papa. Je n’ai pas trouvé que ça faisait très mal. Si c’est un cliché que dire que les hommes ne supportent pas la douleur, alors, cher père, tu donnes dans le cliché. L’infirmière a donc changé de main. Elle est venue piquer la gauche. Et là, c’est long, c’est long, elle avait pourtant pris un calibre d’aiguille plus fin, mais ma veine se comportait comme un asticot qui échappe à son hameçon.

Fin de la dédicace.

Je n’avais pas si mal, mais je faisais la tête. Il allait y avoir d’autres contractions. « Est-ce qu’on pourrait passer à la suite, s’il vous plait ? Donnez-moi une vraie infirmière, une pro, une championne du monde ! », pensai-je.
— Léa ! Je crois que je devrais peut-être sortir !
J’ai détourné mon attention de mes mésaventures pour me tourner vers Pierre. Lèvres blanches. Oh, oh. J’avais déjà vu ça : dans un tram à Lyon, trop plein, aux fêtes des lumières. Une seule conclusion possible.
On était en train de perdre Pierre.
Les personnels se sont chargés d’accompagner, rapidement, Pierre prendre l’air dans le couloir. Pendant ce temps, las de tourner à la recherche de ma veine, dans la chaire de ma main, l’infirmière a demandé l’aide de l’anesthésiste. Il était du type maghrébin. Ma première impression sur lui était mitigée. Il avait l’air trop heureux. Il semblait satisfait et une part en moi semblait croire que cette satisfaction se faisait à mes dépens, comme s’il se moquait. Heureusement, cette première impression n’est pas restée. Je me suis rendu compte qu’il s’agissait simplement d’un homme taquin. Il a demandé à l’infirmière une aiguille fine, le choix de la prudence, moins adapté à l’administration des produits, mais plus facile à poser.
— On ne va pas tenter le Diable, dit-il, avec un sourire en coin.
Il a ajouté :
— Même si ça n’aurait pas été un problème.
Il faisait le beau devant l’infirmière. Elle en souriait, faisait une moue « celui-là ». C’est alors qu’il m’avait informé :
— On a perdu votre mari quand il est sorti dans le couloir.

La faiblesse de mon mari me fit rire. Je l’aimais pour ce malaise. Faiblesse ? non. Fragilité plutôt. Ce malaise n’était dû qu’à une chose. Il avait senti mon inconfort. Il s’en était imprégné comme une éponge. La seule raison de ce malaise, je la connaissais. Il avait défailli parce qu’il m’aime. Il avait défailli parce que je souffrais. C’était une preuve d’amour que de tomber dans les pommes en observant un être cher souffrir. Vous ne trouvez pas ?

Mon cher Merlin et moi nous avons eu une première rencontre ratée, un faux pas. Ça allait tellement vite. Merlin arrivait un tout petit peu trop en avance par rapport à la date prévue, mais c’était son pouls qui retardait sur le monitoring de la salle de travail. Alors, on nous a changé de pièce moi et mon ventre plein, pour une césarienne. J’étais désappointée, car je ne voulais pas d’une césarienne, initialement. Et j’ai commencé à claquer des dents.
Je me suis rappelé de Pierre en train de bailler, puis m’expliquer que c’était sa façon à lui d’extérioriser son stress. J’avais trouvé cela original. Nous avons tous notre façon de stresser. La mienne semble d’être de claquer des dents. J’étais donc persuadée que ce claquement était dû à l’émotion. Ce n’était pas le cas. J’avais pris froid dans la fraicheur de la nuit. Ensuite, ils ont plongé mon corps, sauf ma tête, dans un immobilisme parfait. Empêchés par l’anesthésie, mes membres ne pouvaient plus frissonner. La seule chose encore capable de s’agiter était ma mâchoire inférieure. Entre adrénaline et sensation de froid, elle se donna pour mission de compenser l’immobilisme de tous les autres organes de mon corps à elle seule.
Dans le flou que peut représenter le souvenir que je garde de ce moment. Il y a eu ces paroles :
— Vous allez bien madame ?
— J’ai peur.
Ils me chahutaient sur la table du bloc opératoire de la césarienne. Je sentais que ça bougeait, mon corps était basculé sur la gauche, sur la droite.
La dame anesthésiste m’a entouré la tête avec ses deux mains contre mes joues. Chaleur. Paroles rassurantes.
— Et vous avez le droit de pleurer.
J’ai pleuré. Pas vraiment parce que j’avais froid, ni parce que j’avais peur, ni parce que j’avais mal. A ce moment précis, je pleurais parce qu’il arrivait. Je savais qu’il arrivait. Je jure qu’à cet instant, entre les mains chaleureuses de l’anesthésiste, la peur s’était calmée et j’ai laissé couler les larmes de joie censées accompagner notre rencontre, avec Merlin. Je les ai juste eues un peu en avance... quelques minutes avant qu’il ne soit effectivement sorti. Je crois qu’on peut dire qu’on s’est manqué. Quand il a sonné à la porte, l’esprit de maman était ailleurs.
Quand le personnel médical a déposé contre ma joue le minuscule miracle vivant, je ne pleurais plus, trop occupée à claquer des dents. La crispation de mes mâchoires était devenue insupportable, mais je la supportais tout de même. Mais comme toujours avec les douleurs, elles vous enferment en elles et votre esprit n’arrive plus à en sortir. J’entendais crier. Je pensais à mon bébé, un peu. Je pensais à ma foutue mâchoire, beaucoup trop.
La douleur m’a enfermé dans les muscles en souffrance de ma mâchoire et l’anesthésie m’a éloignée, moi toute entière.
Quand la tête fripée et rouge de mon enfant s’est posée sur ma joue, je l’ai senti, à peine, il m’a semblait être à mille années-lumière de moi. L’information m’est parvenue. Juste un contact sur la joue. Mes yeux qui se sont tourné à la recherche de son entrejambe et de ce secret si bien gardé, échographies après échographies. Le père avait parié sur une fille, moi, je voulais un petit garçon. J’allais enfin savoir. Mais je ne parvenais pas à voir. Le sexe du nouveau-né ne m’était pas visible, un angle mort. J’aurais bien demandé quelque chose, mais avec mes dents qui claquaient je ne pouvais rien dire. Je lui fis un bisou. Je savais qu’il était là et vivant, c’était déjà pas mal d’information, un petit rien qui filtrait jusqu’à moi. Un peu comme ce qui est en train d’arriver jusqu’à vous, mes chers parents, bien que vous soyez à l’autre bout du monde, sans moyens efficaces de communication. Vous avez eu la seule information cruciale : Léa est mère, la mère a un bébé, le bébé est en bonne santé.
Oui, mes parents, quelque part, l’arrivée de Merlin, on l’a un peu manqué tous ensemble. Les grands-parents à plusieurs heures d’avion, le père en train de reprendre ses esprits dans les couloirs de la maternité, la mère trop sonnée, et pourtant, et pourtant... quand finalement on le voit, il est quand même très réussi, ce bébé.
Juste après sa naissance, Merlin est allé voir papa. Pierre n’était pas venu dans le bloc de césarienne, un bon choix, la dame anesthésiste a été sans doute plus efficace pour me rassurer qu’il ne l’aurait été. Il paraît qu’en recevant le bébé, son père n’était pas loin de s’évanouir de nouveau. Quel fragile !

Une minute après la sortie du nouveau-né, pendant que l’anesthésiste me donnait un peu de morphine, entre deux claquements de dents, j’ai demandé :
— Quel est le sexe ?
— Un garçon.
Je vous l’avais bien dit !

Je vous souhaite encore une bonne nuit, une bonne journée, que sais-je. En tout cas, je vous la souhaite.

Filialement,

Léa.
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Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Un récit plutôt fluide à lire, empli d'humour qui atténue la souffrance que l'on éprouve en suivant les péripéties de cette maman sympathique. J'aime bien le format de ce texte en une lettre à la fois amusante, et instructive aussi sur le ressenti de la narratrice. C'est bien fichu, mignon sans être gnangnan, franchement agréable à suivre. Merci pour ce texte :)
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Image de Berceuse Violente
Berceuse Violente · il y a
Merci du fond du coeur
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