La musique des anges

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Image de Hiver 2020

Une voix aérienne, soutenue par les notes harmonieuses d’un hautbois, éclate dans la tête de Théophaste. L’équilibre des senteurs approche la perfection. Théophaste Mitie est un nez. Le plus intransigeant de sa génération. Trop, peut-être. Depuis vingt ans, Théophaste se bat avec son orgue à parfums pour retrouver un mélange qu’il avait découvert au hasard d’une nuit sans sommeil, succédant à beaucoup d’autres. Il était alors un parfumeur débutant et cette nuit-là, il avait entendu la musique des anges. Elle retentissait si forte et si divine dans son esprit, qu’il en perdit connaissance et se réveilla au milieu de flacons brisés et renversés. Ce soir, il pensait enfin mettre un terme à sa quête, mais une fausse note, imperceptible à tout autre que lui, agace ses narines. Encore raté ! Théophaste vide le petit flacon dans l’évier. N’importe quel parfumeur aurait sauté au plafond devant la qualité du produit. Il est juste déçu.

Théophaste aime composer la nuit, lorsque le silence règne sur la ville endormie. Quand son inspiration tourne en rond, il regarde dormir sa muse, Lola. Elle est la seule femme qu’il ait aimé et, sans doute, qu’il aimera jamais. C’est la grâce de ses mouvements qui lui insuffla la ritournelle, d’où naquit un mélange fleuri qui enchanta les femmes de la fin des années quatre-vingt-dix. Ce parfum sublimait la féminité de celle qui s’en couvrait et lui donnait des allures de top-modèle. Il fut la dernière grande création de sa carrière. À l’aube du deuxième millénaire, le bruit triompha. L’art devint un objet de commerce et d’investissement. La musique, de plus en plus grossière, fit l’impasse sur les silences qui magnifient les notes. Pour échapper à la vulgarité rampante, Théophaste se créa une coquille. Il déménagea dans un quartier cossu et acheta une petite propriété dont le jardin, garni de hauts murs, le séparait de la violence de la rue. J’ajoute, pour le pas dérouter le lecteur, que la violence de sa rue se limitait à quelques discrètes voitures et des nurses poussant des landaus en direction du parc tout proche. Il obtint de sa société un bureau isolé et ne participa plus aux réunions. Il évita les sorties professionnelles autant que personnelles. Lola accepta avec résignation ce qu’elle interpréta comme les conséquences d’une dépression. Lola était férue de psychologie et n’imaginait pas la vie sans une visite mensuelle chez son psychanalyste.
« Tu fais de la gymnastique suédoise tous les matins pour entretenir ton corps, pourquoi refuses-tu d’entretenir aussi ton esprit ? »
Entretenir son esprit ?
Celui-ci n’est-il pas toujours sur le qui-vive ? Analysant la moindre fragrance capturée par les narines ? Traduisant instantanément un mollet souple, un poignet léger ou un port de tête parfait en un nouveau parfum ?
Théophaste était en deuil d’une humanité qui se mettait à rationaliser l’art, comme elle ordonnait les moyens de production. Les contrôles qualité, les projets et les directions de ressources humaines contredisaient des millénaires de découvertes basées sur le hasard et les tâtonnements.

Un premier janvier à minuit, après un énième échec à élaborer la formule des anges, il écrit sur son journal :
« Premier janvier. Journée pluvieuse. Légère brise du nord. Odeur de fuel en passant devant le poste à essence. Fragrance intéressante. Dans une heure, je vais me tuer. »
La lune jette sur lui un regard froid à travers le rideau des nuages. Théophaste se dirige vers les quais. La respiration a été sa vie, il a décidé de mourir par noyade. Le fleuve est pressé. Ses flots sont gonflés par la pluie de la journée et exhalent les parfums collectés en traversant la ville. Ce relent lui inspire la musique de l’île des morts de Rachmaninov. C’est à cette funeste invitation qu’il va répondre. Plus que trois pas. Fermer les yeux. Sentir le sol se dérober, puis, le froid éternel qui met fin à toutes les vanités. Une odeur immonde, accompagnée d’un tintamarre infernal, vient interrompre sa marche vers la mort.
— Qu’est-ce que fous ici en pleine nuit, mon pote ?
Un homme hirsute se tient face à lui. Des vapeurs d’égouts s’échappent de vêtements qui n’ont sans doute pas quitté son corps depuis des mois. Son haleine propose le panel complet des fromages français et ses abcès dégagent une odeur qui ferait fuir le plus chevronné des dentistes. D’une plaie, suinte un liquide jaunâtre qui ajoute au décor olfactif. Théophaste est sidéré par la peur mais aussi par toutes les informations que ses narines décodent. C’est peut-être ça, la mort ! La pourriture, les gaz qui font remonter le corps et l’autopsie avec un onguent à menthe sous les narines pour ne pas vomir. Parallèlement, cette diversité lui rappelle qu’il a encore tellement à découvrir, tellement à enrichir sa palette d’odeurs. Sa passion le sauve encore. Ce n’est pas ce soir qu’il mourra. Alors qu’il s’enfuit à perdre haleine, la dernière phrase qu’il entend est :
— T’as pas une cigarette, mon pote ? Hé ! N’aies pas peur ! Juste une cigarette !

Il va falloir vivre dans un monde dont il ne veut plus. Théophaste se raidit comme un hoplite criblé de flèches face à la cavalerie ennemie, mais le combat lui inflige de cruelles blessures. Une star monte-t-elle les marches du Palais des Festivals de Cannes en blue-jeans, une actrice pose-t-elle nue dans un magazine de charme ? Théophaste en perd l’appétit.
Désodorisants, lessives évoquant l’air pur des champs, produits ménagers qui sentent le propre, arômes naturels, exhausteurs de goût, déodorants pour adolescents libidineux : le monde est une vaste cacophonie !
Même son bureau n’est plus épargné par ces odeurs omniprésentes. Sa gomme est à la fraise et sa colle, systématiquement remplacée quand il la jette à la poubelle par une secrétaire sadique, laisse échapper des effluves d’amande. Lola, elle-même, ajoute à la trahison. Un matin, il découvre un désodorisant en forme de sapin accroché à son rétroviseur. Rentrant chez lui, c’est un vin australien d’un seul cépage qui répand une odeur de fruit dénaturé dans le salon. Les disputes éclatent de plus en plus fréquemment. Un soir, car les séparations se font rarement au grand jour, Lola s’en va. Dans la grande maison, le calme règne. Mais il est accompagné d’un silence menaçant.
Théophaste en reste troublé pendant des jours. Essayer de contacter Lola, pleurer Lola, travailler, manger un peu, dormir et se réveiller en cherchant Lola, toutes les activités quotidiennes semblent recouvertes d’une chape de coton. Vingt fois, il se rend devant l’immeuble où elle effectue sa séance de psychanalyse le vendredi, vingt fois, il est tenté de prendre rendez-vous pour comprendre ce manque étrange qui le dévore.
C’est son métier qui lui apporte la solution. Un collègue sollicite son avis pour une nouvelle eau de toilette destinée à un public jeune. Théophaste se rend dans son bureau en traînant des pieds. Ce collègue est un laborieux sympathique, mais sans talent. Théophaste attrape la touche sans un mot, prêt au concerto pour casseroles qui accompagnera l’inspiration, mais rien ! Le parfum est banal, l’odeur de fraise trop présente, le patchouli mal à propos, pourtant Théophaste n’entend rien, ni bruit, ni musique. Il bredouille deux ou trois remarques puis s’enfuit vers son bureau. Là, après avoir fermé la porte à clé, il ouvre son orgue à parfums et prépare plusieurs compositions dont les odeurs font habituellement trotter dans sa tête le clavecin de Mozart. Rien ! Les mélanges sont parfaitement équilibrés et les senteurs subtiles, mais un silence de plomb les accompagne. Son angoisse s’efface devant une terrible constatation : il a perdu ce sens qui le mettait en relation avec l’univers. D’artiste, il est devenu technicien !
Le soir même, il écrit dans son journal : « J’ai enfin compris l’expression : le sel de la vie ».

Comme toutes les personnes qui ont perdu un sens, il doit se réadapter. L’orgue à parfums fait place à un orgue électronique dont il frappe les touches avec la rage d’un vaincu. Au travail, il participe de nouveau aux réunions et essaie d’assimiler les notions de conduite de projet ou de clientèle cible. Il lit les journaux gratuits et allume parfois la télévision. Bref, Théophaste s’ennuie.
Parfois, ses envolées dépressives le ramènent vers les quais de la Seine. Le fleuve est toujours là, prêt à offrir une mort douce et abréger une vie qui n’est plus qu’un long sommeil. Ses eaux sombres apaisent les douleurs. Théophaste aime marcher sur les pavés humides, à la frontière de la terre et de l’eau. Il arrête régulièrement son pas et écoute le léger clapotis des flots puissants contre la bordure de pierre. Il aime la morsure du vent nocturne qui réveille son corps.

Maintenant, Théophaste revient tous les soirs rendre visite à son ami liquide. L’orgue électronique prend la poussière. La télévision est recouverte de piles de journaux gratuits, jamais feuilletés. Le fleuve ! Les reflets de la lune sur l’onde ! Théophaste se rappelle son adolescence. Il était romantique et amoureux de la nature et c’est pour cela qu’il s’est intéressé aux essences. Il aurait pu être peintre ou photographe, son don l’a poussé vers la parfumerie. Son regard se perd dans les étoiles. Comment peut-on être aussi malheureux dans un monde aussi merveilleux ? Le quai, illuminé par la pleine lune, offre lui aussi une multitude de gouttes de lumières. Son attention est attirée par une ombre. C’est une femme. Théophaste comprend à sa posture qu’un drame est proche. Il se rue sur elle et réussit à la ceinturer au moment où elle se laisse tomber dans les eaux noires. Déséquilibrés, ils chutent dans une flaque, souvenir d’une averse de la journée. Ils se redressent en prenant appui l’un sur l’autre. Théophaste observe celle qu’il vient de sauver. C’est une femme assez jeune. Ses cheveux trempés tombent sur ses épaules. Elle serre les bras pour empêcher son corps de trembler. Théophaste lui prend les mains et sourit. Elle lève vers lui un magnifique regard vert d’eau. Leurs yeux semblent se dire : « L’univers n’est que beauté. La vie est une explosion de couleurs, de senteurs et de goûts ; et maintenant que tu es là, je vais enfin pouvoir en jouir ! »

Ils se mettent tous deux à rire. Théophaste reconnaît le parfum qui se dégage de sa partenaire : Après L’Ondée. Une musique qu’il n’avait pas entendue depuis longtemps lui chatouille l’esprit. Les anges ont commencé à jouer.

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