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La mouette

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Danielle Nasom

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Il rêvait qu’il était une mouette prisonnière de la grande voûte de verre de la gare Saint Lazare. Il faisait des allers et venues au-dessus de l’agitation poussiéreuse. Il piquait vers ces hommes qui couraient d’un côté à l’autre. Il observait de son œil rond cette vie de chienlit qui l’avait dérouté au début, mais qui l’intéressait maintenant. Il trouvait sur le quai, sur le ballaste et même dans la salle des pas perdus, toute la nourriture nécessaire, plus de poisson cependant, mais on se fait à tout et la vie était devenue supportable et même aujourd’hui plutôt excitante.
Hier matin on a installé un échafaudage, une sorte de balançoire, pour un homme vêtu de blanc. Comme moi, il s’est installé dans la fluorescence de la verrière et regarde en bas. Le soleil du matin, à travers les vitres, rebondit en incandescences jaunes et blanches sur les fenêtres des trains en attente. Je m’approche, d’un battement d’aile, de ce compagnon de vol et je lui trouve un faux air de frère... Ma mer restée là-bas au bord de la mer, ma mer. Et lui, là-haut perdu dans un faux ciel de grisaille. Je décide de lui tenir compagnie et, tandis qu’il prépare ses pinceaux et ses pots, j’entame une descente précautionneuse, pour ne pas l’effrayer. Il siffle, pas du tout perdu, il siffle et lorsque je me pose sur l’échafaudage près de lui, il commence à me parler.
- Tu sais, mouette, j’ai l’habitude d’être seul, mais toi, que fais-tu là ? Ce n’est pas un endroit pour un oiseau ! Tu vas attraper un coup de pollution !
Et il parle, parle. Parfois, il chante. Pendant son temps de pause, il ne descend pas, il chante, s’accompagnant d’un couvercle comme tambourin.
Homme-mouette, je le choisis comme compagnon de route.
Aujourd’hui, il est revenu et je me pose à nouveau près de lui. Il cherche à retrouver les gens qu’il a vus hier : l’homme aux cheveux en broussaille qui traîne derrière lui une valise noire, lourde comme un âne mort, très usée, très cabossée. Où va-t-il avec cette charge ? Il semble si mal réveillé. Ses pieds raclent le sol sale et terne. Il est seul, il ne regarde rien ni personne, il va, droit, d’un point à un autre et puis il revient. Ça y est, il disparaît dans le gouffre d’un escalier.
Et puis cette femme qui attend, comme hier, devant les panneaux, un train qui n’arrive pas. Elle reste là, immobile, les yeux fixés sur les mots, les villes, les numéros de quais, et elle ne bouge pas d’un centimètre. Elle vient juste de prendre son tour de guet.
Et cette autre, plus jeune, plus paumée, qui cherche. Que cherche-t-elle ? Quelqu’un ? Quelque chose ? Où dormir ? De quoi manger ? Elle porte un sac besace en bandoulière, la même écharpe si longue, si bleue, qui pend jusqu’à ses genoux, un chapeau mou, sans forme, sans couleur, qui cache ses cheveux ; aux pieds de ces gros godillots qu’affectionnent les jeunes. Elle aussi est seule.
Et ce grand noir au visage hilare, qui pousse devant lui un balai de deux mètres, un balai comme une lance de chevalier moyenâgeux, un balai qui avale papiers et détritus, un balai qui laisse des traces humides où les semelles dessinent des formes géométriques. Cet homme tout comme les autres, est seul au milieu d’une foule indifférente.
Et nous, de là haut, lui trempant son pinceau, moi caquetant, nous les regardons errer dans ce lieu clos et ouvert à la fois, lorsque surgit, du bout de la gare, une doublette de militaires avec fusils et guêtres. Ils jettent des regards soupçonneux à l’encontre de tout le monde. De leur pas régulier ils traversent toute la largeur de la gare et à l’instar des régiments au 14 juillet, ils tracent un trajet rectiligne et digne. Un petit jeune chapeauté de laine jusqu’aux yeux, baskets aux pieds, pantalon sous les fesses, s’esquive et disparaît presque dans un recoin du kiosque à journaux.
Soudain, un grand brouhaha fait tourner la tête des voyageurs, des militaires, du grand noir et des contrôleurs. L’étonnement se lit sur tous les visages : manifestation ou groupe d’amis éméchés ? Une horde d’enfants s’approche. Ils rient, ils parlent fort, ils chantent même « les jolies colonies de vacances ». Derechef, je quitte mon compagnon et d’un grand coup d’aile, je plonge vers les enfants. Je les frôle, je tourne autour, je remonte pour tomber en piqué, je fais l’artiste quoi !
Les enfants sont des coquillages où bruissent toutes les rumeurs du monde ! Je les aime, ils me rappellent ma Bretagne, la mer qui bouge, l’iode aux senteurs si fortes, le sable riche en surprises. Ils portent en eux la vie qui ici tourne en rond. Ils ont des cris qui ressemblent aux miens ! En rangs par deux, telles les armées de Napoléon déboulant dans la grande plaine blanche, ils avancent, bruyants, joyeux, colorés. La maîtresse, une grande belle femme enveloppée d’une écharpe légère, guide le groupe, telle une Shéhérazade perdue dans le désert gris. Derrière vient une femme plus âgée, plus trapue, qui porte sur son visage les traits de la sagesse. Ses yeux en amandes, son teint cuivré, lui donnent l’air d’un nagual toltèque, dans les bras de qui on aurait envie de chercher du réconfort. Au milieu des bruissements anonymes, la gaieté enfantine de leurs voix explose comme une cantate de Rachmaninov. Ah ! La bouffée de souvenirs ! Ils s’engouffrent dans les wagons. Je ne les vois plus.
Et je m’élance, cyclone blanc, tornade de douleurs, sous la verrière, mes cris emplissent l’espace sans couleurs, mon vol balaie les rais de lumière grise, mon cœur explose. Que fais-je ici ? Qu’est-ce qui me retient prisonnier ? Pourquoi essayer de vivre dans ce lieu de vies et de vides. Vide des regards, vide des idées, vide des amours, vide...
C’est alors qu’une idée entre en moi, celle du temps, du vol, le temps qui s’arrête, mon vol qui s’arrête. Oh temps suspends mon vol ! Je veux revoir ma mer, je veux revoir le vrai soleil, je veux sentir à nouveau l’odeur forte des algues, je veux plonger, pêcher, flotter, retrouver d’autres mouettes.
C’est plein de nostalgie que je retourne dire au revoir à mon compagnon de verrière. Il regarde vers le sol. Il a lâché ses pinceaux. Ses deux mains s’agrippent à l’échafaudage. Deux larmes coulent sur ses joues. Deux larmes qui ne chantent plus. Qui ne sifflent plus. Qui tombent, tombent sur l’anonymat des voyageurs. Il lâche son support. Il passe une jambe par-dessus bord. Il se lance. Et je me vois, grande fleur rouge, épanouie au sol. Je n’ai plus mal. Je ne suis plus prisonnier. Je peux repartir vers ma mer.

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