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La motte de beurre

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Sophie Loiseau

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C’est une petite vieille qu’on rêverait d’avoir pour grand-mère. Minuscule, vêtue du même gris que ses cheveux retenus en un chignon bas, elle avance lentement en tirant son caddy.
Sa peau est joliment chiffonnée, pas assez pour effacer l’expression enfantine de ses traits, un sourire malicieux s’est éternellement incrusté sur son visage doux et rieur. La petite vieille a deux yeux bleus aussi beaux et vifs que des billes de verre en plein soleil. Un fin collier de perles s’assortit parfaitement à son sourire innocent. On dirait que le temps s’est efforcé en vain de déposer de son empreinte sur elle. La joie et la curiosité qui émanent de la petite vieille auront découragé l’acidité, les rides profondes et la tristesse qui habitent parfois les vieux. On la devine gentille, heureuse de son passé, enchantée par le présent, et demain transportée par la joie. Seuls la couleur de ses vêtements, ses pas mesurés et son dos légèrement courbé révèlent son enveloppe est âgée.

Elle parcourt doucement les produits frais, elle semble rechercher un article qui aurait pour l’amuser, été spécialement caché. Elle se ploie avec précaution, fouille du regard le bas du rayon puis recule de quelques pas. Son dos faiblement voûté et sa nuque un peu raide l’obligent à mettre de la distance pour distinguer les produits disposés tout en haut. Ce qu’elle cherche n’est pas là. Elle s’empare de son caddy, le pousse doucement, elle prend son temps. La petite vieille ne s’appuie pas sur son caddy, elle le promène comme elle le ferait avec une poussette d’enfant.

Manon la suit du regard. Elle est fascinée par cette petite vieille sortie d’un conte de fées. Le temps s’est arrêté, oublié la liste des courses qu’elle n’a pas terminées. Le calme et la sérénité qui émanent de la petite vieille ont effacé tous les clients, fait taire les bruits, disparaître les odeurs.

La petite vieille est à hauteur des mottes de beurre. Elle a atteint la fin du rayon, et paraît toujours rechercher un produit bien particulier. Elle recule de deux pas, le sourire qui maquille son visage s’agrandit. Immobile, elle fixe le haut du rayon comme si la motte de beurre qu’elle a eu tant de mal à découvrir menaçait de s’échapper. Quelque chose semble l’intriguer, elle reste sans bouger, comme intriguée. Elle réfléchit, et sans cesser de sourire amène son caddy au plus près du linéaire. Une fois encore elle recule, dirige son regard du caddy aux mottes de beurre. On dirait qu’elle choisit le meilleur agencement pour prendre une photo. Manifestement, la prise ne lui convient pas, elle repousse son chariot un peu plus vers la gauche, recule de deux pas et sourit. Satisfaite, elle prend appui de son pied gauche sur le bas métallique du caddy où reposent normalement les packs d’eau, et saisit de sa main gauche la barre poussoir. Son pied droit escalade le premier niveau de la gondole, elle tend la main. Elle n’y est pas encore, manquent quelques centimètres, les mêmes que ceux qui courbent son dos. Son pied gauche rejoint maintenant son pied droit sur la gondole elle est pliée en deux comme une danseuse, le bras droit et les doigts gracieusement tendus. Doucement, les roues commencent à tourner vers la gauche, et la petite vieille s’arque au point de se briser. Manon arrête de son pied ce dangereux glissement et délicatement aide la petite vieille à descendre de ce qui s’apparentait à un plongeoir. La petite vieille la remercie en même temps qu’elle se déplie.

– « Vous auriez dû me demander Madame, vous avez failli tomber. Vous auriez pu vous briser les os.
– Oh, certainement pas. Je m’en voudrais trop de donner raison à mon médecin qui me fait toujours de sinistres promesses !
– Quelle marque de beurre voulez-vous ?
– Celle qui est tout en haut, la meilleure. C’est pour ma belle fille. Elle est venue s’occuper de moi quand j’étais souffrante. Tous les jours vous entendez ? Et ce n’est pas ma fille. C’est d’ailleurs bien dommage, parce que je l’aime comme si elle était ma petite fille. Quoi qu’il en soit, je ne vais pas vous embêter avec mes histoires, mais je vais lui préparer une brioche pour la remercier. Je peux bien prendre le meilleur beurre et y passer la journée. Elle est tellement gentille.
– Certainement.
– Vous êtes bien gentille mademoiselle. Vous avez fait mentir mon médecin et m’avez donné un peu de votre temps. À votre âge on n’a pas assez, au mien on en a trop.
– Vous ne m’avez pas dérangé Madame.
– La vie m’amuse chaque jour un peu plus de ses facéties. À votre âge on a la souplesse et la force d’attraper le beurre de qualité, mais on n’en a pas toujours les moyens, au mien on peut se l’acheter, on en mange moins. C’est drôle n’est-ce pas, il est maintenant pour moi trop haut perché ! »

Son visage empli de joie se tourne vers Manon.

– « Vieillir c’est s’imaginer avoir demain ce qui nous manque aujourd’hui. Quand on est vieux, on ne fait que manquer de ce qu’on avait avant. »
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Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une réflexion pleine de tendresse et de douce amertume sur le temps qui, en passant, a tendance à nous offrir sa corne d'abondance que lorsqu'on ne peut plus ou moins en jouir (pardonnez ce grossier résumé, votre texte est plus subtil). L'aimable petite vieille et de la charmante jeune fille sont attachantes. Et j'aime beaucoup la maxime finale (est-elle de vous ?) : "Vieillir c’est s’imaginer avoir demain ce qui nous manque aujourd’hui. Quand on est vieux, on ne fait que manquer de ce qu’on avait avant. "
Si vous disposez d'un peu de temps (36 minutes au compteur !), je vous propose la lecture d'une de mes nouvelles dont les héros sont, entre autres, deux grands-parents, fermiers belges à la retraite, "La neige, la sittelle et le grand-père" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-neige-la-sittelle-et-le-grand-pere).

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