La mort frappe parfois deux fois...

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Image de Automne 2012
Le jour se lève à peine quand nos corps se séparent, haletants, après un réveil des plus tendres. La lumière douce de ce matin, s’immisçant à travers les voilages, caresse mes jambes que tu regardes dans un sourire. Allongée sur le ventre, je ris, puis je m’approche de toi. Je voudrais encore profiter de ces instants tellement précieux.

Après un baiser déposé sur mes lèvres, tu te lèves... s’ensuit le rituel du petit-déjeuner, de la douche, du check des mails, de la lecture du journal déposé dans la boîte... toutes ces petites choses que nous faisons chaque jour presque mécaniquement dans une insouciance instinctive.

Je m’habille rapidement : jupe et talons sont de rigueur pour cette journée de réunions. Tu pars le premier. Je te jette en riant dans l’entrée, un « encore deux mois à travailler avant la retraite mon amour ! Courage ! » Tu montes dans ta voiture. Je monte dans la mienne... pour la dernière fois.

Je démarre. La radio joue un vieux tube de Tal « Le sens de la vie » et c’est en chantant à tue-tête que je franchis le carrefour, en apercevant trop tard ce camion qui grille le stop. Tout se déroule en quelques secondes, il percute l’arrière de la voiture qui part en vrille, puis enchaîne les tonneaux pour finir sur le toit dans le ravin 300 mètres plus loin.

Immobile, je sens le noir m’envahir dans une vague odeur de brûlé de mécanique. C’est le dernier souvenir que j’ai de cette journée-là.

Ironiquement, je dois « ma vie » au chauffeur du camion qui a prévenu les secours tout de suite... on me dira par la suite que j’ai eu beaucoup de « chance »...

Durant toutes ces semaines passées en soins intensifs, j’ai eu à peine conscience que j’étais « en vie », j’ai entraperçu des visages connus, le tien mon amour, j’ai cru entendre des voix jeunes, celles des enfants sûrement, mais aussi des voix plus graves et murmurantes...

Curieusement, le peu de fois durant lesquelles j’ai repris conscience, je me suis sentie comme déconnectée de mon propre corps, un cerveau dans le brouillard, un corps resté dans la carcasse de cette voiture ce jour-là.

Deux mois se sont écoulés. Je vais mieux, je suis consciente, le brouillard s’est dissipé mais il m’est toujours impossible de bouger un membre. Je n’oublierai jamais ce moment où tu m’as pris la main et tu m’as regardée si sérieusement. Dans un silence je t’ai écouté, tu parlais doucement, lentement, je n’ai pas tout compris tout de suite. J’ai juste retenu cette expression « tétraplégie complète »... Tu continuais à me parler mais déjà mon regard t’avait quitté pour regarder droit devant moi.

Les jours se suivent et se ressemblent. Tes visites font partie du rituel. Le week-end, je ne suis jamais seule. On me parle de tout et de rien, on n’ose pas aborder avec moi des sujets qui me touchent. Mon fils peine à me dire qu'il est accepté au conservatoire de danse et qu'il commence à la rentrée. Ma fille me parle et prend soin de moi comme si j’étais un bébé.

Le reste de la semaine se passe en kiné, en rendez-vous médicaux divers et variés, le temps me semble long. J’écoute vaguement les recommandations. On veut me faire travailler, mais mon corps me semble aussi inerte que le serait une brique dans les mains d’un homme de chantier. On me motive, tout le monde s’y met en me donnant des exemples concrets de réussite : « un tel a fait ça, il a remarché » ; « une telle s’est investie comme ça »... On me motive. On veut que je vive. Mon esprit s’enfuit et se réfugie dans le passé pour savourer des moments sublimes mais perdus à jamais.

Le médecin m’explique pour la énième fois que les progrès sont quasi inexistants et que je ne remarcherai jamais. Je ne l’écoute pas. Je ne l’écoute plus. Je ne veux plus l’écouter. Je me souviens de nos étreintes de ce matin-là, je me souviens de chaque instant, de chaque seconde, je veux m’en souvenir éternellement : de la beauté de ton sourire, de la douceur de tes caresses sur ma peau, de mes jambes qui t’enlacent pour te garder contre moi, de nos rires. Mes larmes coulent et je me réfugie dans ce monde irréel de plus en plus souvent. Il ne me reste que ça.

Je suis incapable de faire quoi que ce soit seule. On me lave, on me fait manger, on me maquille, on me coiffe. Je les regarde faire dans le miroir comme si j’étais une poupée dont on tenait à s’occuper. On me dit que je reviens de loin. On me raconte toutes les opérations qui ont permis de me « sauver »... On me dit toute l’énergie de l’équipe médicale à se mobiliser pour que j’en sois là aujourd’hui comme si on m’avait préparée pour un marathon de longue durée. On me raconte cette première fois, en salle d’opération, où mon cœur s’est arrêté. On me raconte qu'on a réussi à le relancer... « un exploit » me dit-on... On y a cru, pour moi... On y croit, pour moi...

Tu me fais la lecture. J’écoute ta voix avec délice, je regarde tes lèvres bouger avec envie. C’est le seul moment qui me plaise vraiment. Je t’aime toujours autant mais mon regard si triste ne peut plus éclairer le tien, je le sais. Nous avons eu dix ans de bonheur jusqu’à ce matin-là. C’est bien, cela aurait pu ne pas exister d’ailleurs, mais cela me semble si peu... Nous avions encore tant à partager. Notre vie s’est arrêtée à l’aube de mes cinquante-trois ans.

Un matin tu m’annonces que l’on rentre à la maison que tu as adaptée durant tous ces mois. Il t’a fallu superviser tout cela, il t’a fallu faire toutes ces démarches multiples. Il t’a fallu lutter pour que l’on soit aidé. J’en éprouve une énorme culpabilité.

L’arrivée dans la maison transformée m’est insupportable. J’en suis partie sur mes deux pieds, sur mes jambes douces et bronzées, j’entends encore le cliquetis de mes talons sur le carrelage de l’entrée. J’y reviens clouée dans ce fauteuil à jamais... Néanmoins je mets de la bonne volonté, j’essaie de dissimuler, je le fais uniquement pour toi.

Je ne veux pas que tu me laves, je ne veux pas que tu m’habilles, je ne veux pas que tu me fasses manger, j’ai l’impression d’avoir perdu toute ma dignité. J’ai l’impression de ne plus être une femme, ta femme. Je fais appel à une aide, elle me raconte ses histoires de famille, ça me fait passer le temps.

Le soir, allongée à côté de toi, je me sens vide, inerte, morte. Je t’écoute dormir. Je ne peux faire que ça. Je regarde ta peau avec envie. Je ne trouve pas le sommeil. Je n’arrive plus à rêver.

La journée, tu m’emmènes me promener. Mon visage n’a pas tant changé, il est toujours si lisse, beau en quelque sorte. Il y a juste cette force dans mon regard qui a disparu. On nous regarde avec pitié, ou on ne nous regarde pas malgré la proximité sur le trottoir.

Je t’entends parfois pleurer. Je ne peux plus le supporter. À soixante-quatre ans, tu es jeune, tu peux encore vivre plein d’aventures, de joies, la vie t’attend encore. Moi, je n’ai plus rien à t’offrir. Je te veux heureux et libre.

Cela fait maintenant deux ans que nous sommes rentrés à la maison. Je ne veux plus vivre. Je ne veux plus t’empêcher de vivre. Je me sens comme un boulet à tes pieds. Je me porte bien, c’est ça le pire. Je ne souffre pas, je n’ai pas trop de douleur, de quoi je me plains ? On m’explique qu’il faut que je me crée une nouvelle vie... mais je ne veux pas de cette vie-là, moi... et c’est mon droit...

Alors je t’en parle, tu fais semblant de ne pas écouter. Il me faut t’en parler plusieurs fois. J’en parle à mon fils, il est prêt à m’aider malgré le chagrin qui l’envahit, mais je lui explique que ce n’est pas possible, que la loi en France ne le permet pas. Que je l’emprisonne lui aussi au quotidien, tout comme je t’emprisonne toi, mais que vous encourez la prison si jamais on passe à l’action... Quoi que vous fassiez, vous êtes prisonniers, captifs dans la maison ou captifs dans la prison... tout comme moi dans ce corps qui n’est plus le mien et qu'on me force à accepter.

Je te demande alors de faire des recherches sur le « suicide assisté »... Tu ne veux pas, tu t’énerves, tu t’en vas, je crie après toi :
— Regarde ce que nous sommes devenus, regarde-nous et dis-moi que tu aimes ce que tu vois... Je ne peux pas le faire sans toi. C’est un projet que tu dois partager avec moi. Je n’y arriverai pas sans toi …
Nous partageons ces valeurs-là mais quand nous les avions évoquées, nous étions loin de nous imaginer que nous y serions confrontés un jour. C’est facile d’y penser, mais si difficile à réaliser...

De semaines en semaines, je me livre à un jeu de nerfs avec toi... Je te fais tourner en bourrique, je fais la tête, je te parle n’importe comment, je te réveille la nuit pour un oui, pour un non. Tu as compris. Tu essaies de ne pas céder. C’est ma douceur qui l’emportera. Un matin, je te regarde. Surpris, tu y vois tout l’amour que j’ai pour toi comme ce premier jour durant lequel, nous nous sommes vus pour la première fois. À genoux, la tête sur mes jambes inertes, tu pleures et tu acceptes. Je voudrais te caresser les cheveux, t’embrasser, tu le vois dans mes yeux.

Les jours suivants, je me sens bien, comme libérée, soulagée d’un grand poids. Je ris parfois. Tu t’occupes des démarches et notre départ pour la Suisse se fait un matin d’été. Nous avons choisi l’été car nous nous sommes rencontrés un été. La boucle est bouclée. Les enfants sont du voyage évidemment. Je veux mourir avec vous tous à mes côtés.

Sur le lit dans cette chambre sans âme, dans ce bâtiment triste et sans confort que l’association met à notre disposition, j’ai avec chacun d’entre vous une longue discussion... puis c’est l’heure. On m’injecte le produit qui va m’endormir pour toujours. Tu tiens ma main, mes enfants sont accrochés à mon bras, jusqu’au bout, mes yeux dans les vôtres je revis, tous ces instants magnifiques que j’ai partagés avec vous ; je revis ces deux jours d’accouchements durant lesquels je vous ai donné cette vie miraculeuse ; je revis les moments que tu as pu, que tu as su me donner, ils défilent devant mes yeux...

Alors, je meurs, ici, doucement, tendrement dans votre amour le plus complet... moi qui suis pourtant déjà morte, seule... sans toi... sans vous... ce jour-là sur la nationale quarante-trois un certain matin d’été...

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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Clemy · il y a
J'ai pleurer a la fin. Je vote
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Nadège Roche · il y a
Les mots qu'il faut pour toucher le cœur... bravo.
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Vesperide Vesperide · il y a
Merci
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Clemence Grenier Chalut Natal · il y a
C'est immensément bien écrit. J'en ai les larmes aux yeux.
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Bachir Attoura · il y a
trěs touchant...et bien ěcrit. merci. je vote.
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Chantal Hardouin · il y a
très ému, je suis allée voir le film avec Vincent Lindon qui parlait d'un sujet presque identique, sauf, que c'est sa mère qu'il emmène en suisses. J'ai la gorge serré et les yeux très humide.
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Grégory Parreira · il y a
Whaa, Ça brasse... C'est magnifique Lô, très émouvant!
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Michel Drouet · il y a
Un gros coup de poing dans l'estomac...
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Élodie Lécrit · il y a
Très émouvant.
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Muriel GT · il y a
Oui, j'ai aimé aussi ! Ecriture sensible...
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Élodie Lécrit · il y a
Oui moi aussi, elle est dans mes favoris ;)
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Lilie Emme · il y a
J'adore cette fille. Elle avait 3 textes en compét', j'ai beaucoup aimé son style et suis devenue une fervente lectrice de son blog.

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