La mort est trompeuse

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Je déteste parler de moi alors c'est la seule chose que vous saurez à mon propos  [+]

Image de Hiver 2013
Ce dont je rêve, là, tout de suite, c’est de toilettes. Et pas pour me remaquiller. J’ai beau être une fille, je sais qu’il faut revoir ses priorités en cas d’invasion de zombies. Il m’aurait certainement suffit de sortir sur la route pour régler le problème, c’est ce que je fais la plupart du temps. Ce ne sont pas les zombies qui s’en offusqueront, ils sont très doués pour les trucs dégoutants. Seulement, outre le fait que se faire arracher la tête dans un moment pareil a quelque chose d’absolument pas glorieux ; j’ai toujours la crainte qu’un survivant – par là, j’entends un être humain qui a conservé l’intégrité de sa chair, parce que les zombies aussi survivent, à leur façon – ne débarque à cet instant. Et je n’ai aucune envie de le faire fuir en arborant une vision de moi en train de faire sur le trottoir.
Il me faut cependant être réaliste, je n’ai pas croisé âme qui vive depuis des mois. Il semble que la race des zombies ait anéanti de manière fatalement irréversible l’espèce humaine ; celle qui n’était pas encore totalement cannibale. Et puis, il faut bien l’avouer, il y a une petite différence entre une tribu indienne qui mange ses morts par conviction religieuse et les morts-vivants qui vous sautent dessus et mordent dans le tas sans se poser de question. En général, ils ne commencent pas par les endroits vitaux, si vous voulez tout savoir. Vous assistez en direct à un authentique repas de zombies, sauf que c’est vous qui êtes dans l’assiette.
C’est d’autant plus horrible que c’est probablement la mort qui m’attend. Ne croyez pas que je prends tout ça à la légère, non. En général, je fais un cauchemar différent par nuit – c’est fou le nombre de manières que notre cerveau peut choisir pour mettre en scène nos pires terreurs. Le résultat de tout ça prend la forme de cernes longs comme des intestins sous mes yeux. Ajoutez à cela que je n’ai pas pris de bain depuis que le monde est devenu cinglé, et non, ça ne vous donne pas franchement une bombe sexuelle. Mais je ne l’ai jamais été, même quand je prenais le temps de me coiffer le matin. Cette époque me semble affreusement lointaine. Maintenant, la première chose que je me dis en me réveillant, c’est que je suis toujours en vie, et que ce n’est certes pas grâce à Dieu. S’il est dans le coin, j’aimerais cependant lui dire deux ou trois trucs à propos de l’apocalypse, parce que je l’imaginais plus spectaculaire. Des montagnes qui s’effondrent, tout ça. J’aurais préféré que la Terre s’écroule plutôt que de voir une armée de zombies brailleurs et sanglants me foncer dessus.
Un panneau indiquant une station service passe dans mon champ de vision. C’est une horrible tentation, parce que je sais que j’y trouverais forcément des toilettes. Cependant les zombies n’étant pas (complètement) stupides, ils ont tendance à s’agglutiner dans les lieux où ils sont sûrs de trouver du gibier. Ça paraît évident, quand on sait que leur plat préféré, c’est la cervelle de petite fille. Et on n’en trouve pas beaucoup dans les forêts.
J’ai fêté mes 17 ans il y a trois mois, juste avant que tout ce bazar ne survienne. Alors, non, évidemment, je ne suis pas censée conduire. Je n’ai pas mon permis. Mais quand une horde de monstres décomposés veut votre peau, croyez-moi, on apprend vite. Les zombies ne savent pas conduire, en général. Mais quelques-uns sont encore en assez bon état (j’entends par là qu’il leur reste assez de cervelle pour discerner le gauche de la droite, et qu’ils sont en possession de tous leurs membres) en sont capables. Certains sont même assez malins pour mettre au point des pièges. C’est pour cette raison qu’il faut doublement se méfier des zombies qui ne sont pas trop endommagés. D’abord parce qu’on pourrait faire la stupide erreur de les croire vivants ; et ensuite parce qu’en principe, ce sont aussi les plus intelligents. Je me frotte à eux depuis plus de dix semaines, je sais de quoi je parle.
Vous vous posez certainement la question, alors je vais vous répondre. Non, je n’ai pas eu à tuer mes parents pour les empêcher de devenir des cadavres ambulants. Ou plutôt, je n’en ai pas eu l’occasion. Ma mère a été contaminée, c’est une certitude. Je l’ai vue se faire mordre par ma voisine, Mme Richard. Pas étonnant qu’elle n’ait pas pu lui échapper : Mme Richard est un colosse. Tout en muscle et en graisse. Je crois même que de son vivant, elle était catcheuse. Quant à mon père, il s’est jeté du haut de notre immeuble. Comme beaucoup de gens, il a préféré se donner la mort plutôt que de servir de quatre heures. On ne peut pas les blâmer. Mais ça a quelque chose d’agaçant, quand même. Comme si il n’y avait pas déjà assez de cadavres dans les rues.
Pour ma part, si on m’avait annoncé étant petite que, devenue grande, je zigouillerais des zombies pour sauver ma peau, que le monde entier serait dévasté par le virus de la folie la plus pure, soit je n’y aurais pas cru, soit je me serais enfermée dans un bunker avec des vivres pour les cinquante prochaines années en espérant ne rien voir du carnage. Mais en fin de compte, ce n’est pas ce que j’ai fait. On croit se connaître, mais en réalité, on n’a aucune idée de ce dont on est capable. Quand tout ce merdier – passez moi l’expression, je suis un peu à cran – m’est tombé dessus, je n’ai pas sauté d’un immeuble pour fuir l’horreur. J’ai découvert un puissant instinct de survie en moi, le genre qui vous pousse à vous accrocher à votre existence de toutes vos forces. J’ignore si je dois en retirer de la gloire ou non, et de toute façon personne n’est plus là pour m’acclamer. Au moins, quand je dégommais des morts-vivants sur ma console, j’obtenais de nouvelles armes. Ici, tout ce que j’ai, c’est un flingue lourd et laid qui est devenu mon meilleur ami. Et toute une montagne de charges bien au chaud dans mon coffre. J’ai trouvé ça dans un magasin abandonné. Je m’en souviens, il y avait du sang partout. Ça me choquait encore, à l’époque.
Si je devais me présenter, je vous dirais que j’aime les fast-foods, le foot et les groupes de rock. Ce n’est pas très féminin, mais je n’ai aucun petit copain qui puisse me le reprocher. Je vous dirais aussi que je suis du genre solitaire : pas d’attache, pas de sentimentalisme. Ça s’est révélé être un véritable atout.
Je n’ai jamais été très proche de mes parents, cependant oui, si vous me le demandez, je vous dirais qu’ils me manquent. Mais bon, les hamburgers aussi me manquent.

Je décide finalement qu’une petite pause me ferait du bien. Je suis un peu perdue au milieu de nulle part, alors il y a peu de chance de tomber sur des zombies. Et un seul serait facilement gérable, pourvu qu’il soit en mauvais état.
Je bifurque donc et me gare sur le parking, le plus près possible du magasin. Personne ne viendra râler parce que je suis mal garée. Il n’y a ici que des épaves, deux ou trois corps, et cette odeur omniprésente de chair en putréfaction. Mais on s’habitue.
L’une des vitres de la bâtisse est brisée. Autant passer par là. J’arme mon flingue (ça aussi, c’est le genre de chose qu’on apprend avec un zombie collé aux fesses) et descends prudemment de voiture.
Il fait chaud. Dehors, l’odeur est encore pire. Mais ça n’a pas d’importance, l’aspect positif étant qu’il n’y a pas un zombie en vue. Néanmoins je sais par expérience qu’il vaut mieux ne pas relâcher son attention. J’enjambe la vitre cassée et me glisse à l’intérieur. Des mouches tournent autour de la carcasse du caissier, reconnaissable à sa casquette éclaboussée de sang. Je parcours les rayons du regard, à la recherche de la porte des toilettes. Et soudain je les vois : une ribambelle de cœurs suintants épinglée au mur. J’ai un mouvement de recul et heurte le corps du caissier. En baissant les yeux dessus, je m’aperçois qu’on lui a arraché le cœur.
Et merde. Ça ne peut signifier qu’une chose.
Il y a un zombie ici. Et il a un sens de l’humour assez perturbant.
Tout mon corps se tend. C’est ce qu’il y a de pire, d’après moi. L’attente. Quand on sait que le danger arrive, mais pas par quel côté.
En l’occurrence, il arrive par la gauche. Et malheureusement, il court sur ses deux jambes. Il n’a plus qu’un bras, et un pan entier de sa mâchoire a été arraché. L’un de ses yeux regarde inexplicablement vers le haut. Je vise sa tête (parce qu’elle me fait vraiment peur). Je tire.
Je dois avouer que je suis devenue plutôt bonne à ce jeu là, et j’atteins ma cible. Le sang gicle d’un trou rouge qui s’est ouvert dans le front du zombie. C’est marrant, on dirait maintenant que son œil le regarde. Comme il s’avance vers moi, je tire une seconde fois. Mes oreilles bourdonnent. Mais mon ami Je-Collectionne-Les-Cœurs-De-Mes-Victimes ne semble pas en avoir eu assez. Là, je sens la vague de panique habituelle m’envahir.
– Mais tu vas crever, espèce de monstre ! je hurle, en tirant une troisième fois.
Sauf que cette fois, mes mains ont tremblé et ma balle s’enfonce dans son épaule. Ça le ralentit quelques secondes, et j’en profite pour me mettre à l’abri derrière la caisse. Bon sang, je déteste quand ces saletés refusent de mourir. Je veux dire, pour de bon.
En réponse à mon cri, le zombie pousse un râle de cauchemar. Il y a vraiment des fois où j’aimerais voir le prince charmant accourir pour me sauver.
Et soudain, un coup de feu retentit, et le monstre s’écroule.

Je me relève, en proie au doute. Est-ce que cette créature est assez intelligente pour simuler ? Méfiante, je m’approche du corps distordu et une voix s’élève dans mon dos.
– Es-tu fascinée par les morts-vivants ou tu as juste des envies de suicide ?
Une main se tend sous mes yeux. Je la prends – par réflexe – et lève la tête. Un garçon se tient face à moi. Mignon, sûr de lui et moqueur, il arbore un tee-shirt à l’effigie de Bob l’éponge et un jean troué taché de sang. Son visage est avenant, entouré de cheveux châtains un peu longs qui tombent devant des yeux verts lumineux.
Je me suis souvent dit que le jour où ça arriverait – le jour où j’aurais la preuve que je ne suis pas seule au monde – je serais ébahie, ravie ou folle de joie. Un truc dans ce goût-là. Mais en fait je me trouve juste exaspérée par sa remarque.
– Ni l’un ni l’autre, je réponds, irritée. Qui es-tu ? D’où est-ce que tu viens ?
– Eh, doucement ! On ne t’a jamais appris la politesse ? Une question à la fois. Ça s’appelle une conversation.
Je pousse un soupir exagéré.
– Désolée. Ça fait trois mois que j’ai pas parlé à quelqu’un d’autre que moi-même. Faut croire que j’ai un peu perdu l’habitude.
A dire vrai, étant une asociale de nature, on ne peut pas réellement parler d’ « habitude ».
– Ouais, c’est pareil pour moi. Je m’appelle Tony.
– Moi c’est Sam.
– Sam ? répète-t-il, amusé. C’est un nom de mec ça, non ?
– C’est le diminutif de Samantha, imbécile.
– Oh, comme cette blonde à la télé qui...
– Ouais, le coupé-je. Malheureusement.
Il sourit. Ça a l’air de lui plaire.
– Jolis tirs, au fait, me complimente-t-il. Tu as quoi comme flingue ?
Bonne question. Je n’en ai strictement aucune idée. Ce n’est pas le genre d’attirail qu’on trouve dans les jeux vidéos. Je lui montre mon arme. Il secoue la tête d’un air désapprobateur.
– Comment tu fais pour tirer avec un truc pareil ? Et pour toucher ta cible, surtout ?
Je hausse les épaules.
– Je dois aller aux toilettes. Tu surveilles le coin ?
– Et puis quoi encore ? Il y a pas marqué « chien de garde », fait-il en suivant le tracé de son front, dérangeant quelques mèches de cheveux au passage.
– Sois sympa, on est peut-être les derniers êtres humains sur la Terre. On doit se rendre service.
– On n’est pas les derniers. Il y a les survivants de Vincennes.
Je fronce les sourcils.
– Vincennes ? Ça doit être bourré de zombies, là-bas. C’est une grande ville. Pourquoi tu veux qu’il y ait des survivants ?
– Parce qu’il paraît que le fort qui abrite le camp militaire a été défendu. Des civils s’y sont réfugiés.
– En admettant que ce soit vrai, comment tu pourrais être au courant ? m’enquis-je d’un ton soupçonneux.
Tony brandit un téléphone portable sous mon nez.
– Avant que le réseau soit hors-service, mon frère m’a contacté. Il faisait sa journée d’appel au camp quand la ville a été envahie. Il m’a dit qu’il fallait que je l’y rejoigne. Qu’il y avait des armes, de quoi manger et communiquer. Il m’a dit aussi que l’enceinte était sûre.
Je réfléchis quelques secondes. L’idée qu’il existe peut-être quelque part une oasis de paix où la peste des morts-vivants n’a pas encore frappé me remplit d’un espoir fou. C’est dangereux. Il faut garder les pieds sur terre. Premièrement, une ville comme Vincennes doit pulluler de zombies. C’est donc peu probable qu’il y ait réellement des survivants. D’un autre côté, les militaires ont des armes de pointe. Ils sont entraînés à résister à un siège. Même s’il est mené par des cadavres en décomposition.
Je m’efforce de respirer calmement.
– C’est là que tu te diriges, n’est-ce pas ?
Tony hoche la tête.
– Je veux retrouver mon frère. Il est le seul parent qu’il me reste.
En d’autres circonstances, j’aurais dit que j’étais désolée. Mais je ne le suis pas. Moi aussi, j’ai perdu mes parents, mes cousins, mes grands-parents, mes oncles, et... bref, la liste est longue. Je ne peux pas dire que je les connaissais tous vraiment, mais ils étaient ma famille. Je me sentais unie à eux, d’une certaine manière. On formait un tout ; on représentait quelque chose. Maintenant qu’ils sont tous morts, ou transformés en zombies assoiffés de sang, c’est un peu comme si je n’existais plus vraiment. Alors, non, je ne suis pas désolée pour un parfait inconnu, même s’il est peut-être la dernière personne que je verrai de ce monde avant de mourir déchiquetée par un monstre. Comme je l’ai dit, pas de sentimentalisme.
– A ta guise, je réponds.
J’allais filer vers les toilettes quand Tony m’a retenue par le bras.
– Attends, m’arrête-t-il. Tu pourrais venir avec moi.

On ne m’a jamais invitée à un bal de fin d’année. Mais j’imagine que ça me ferait le même effet : un mélange de flatterie et d’embarras. Avec un soupçon de pitié pour le type que je m’apprêterais à éconduire.
– Non merci. Je n’ai pas envie de mourir. Ça fait trois mois que j’évite soigneusement les grandes villes, c’est pas maintenant que je vais commencer à me jeter dans la gueule du loup. Ou du zombie.
– Ne sois pas ridicule ! s’énerve Tony. Tu vas pouvoir survivre encore, quoi, deux semaines ? Te fais pas d’illusion. Ils finiront par te bouffer. Si je n’avais pas été là, celui-là l’aurait fait, ajoute-t-il en désignant la carcasse de l’ex-psychopathe zombie.
– Je m’en sortais très bien, répliqué-je avec une absolue mauvaise foi.
Tony lève les yeux au ciel.
– On peut s’entre-aider. Vincennes, c’est notre chance.
– Tu es complètement inconscient. Ou fou.
– OK, on va faire un pacte. Tu vas pisser. Je surveille tes arrières. En échange, je te refile des armes dignes de ce nom, et je te laisse une seconde chance de décider de m’accompagner à Vincennes.
A mon tour de lever les yeux au ciel. Le marché me semble un peu trop intéressant pour moi. En fait, il n’y gagne rien. Où est l’arnaque ? D’un autre côté, je me sentirais plus en sécurité avec un bon gros bazooka.
– Ça marche.
Pendant que je me soulage (dans des vraies toilettes ! avec du vrai papier !), Tony en profite pour récupérer de la nourriture. C’est du vol, c’est vrai, mais le caissier aura du mal à porter plainte.
Il faudrait déjà qu’il récupère son cœur épinglé au mur.
Cette pensée morbide m’arrache un gloussement. J’ai un peu honte, mais pour être totalement franche, j’ai besoin de décompresser.
En sortant, Tony m’attend avec un énorme sac sur le dos. Il tient une grosse arme à feu dans la main, mais il n’a pas l’air plus inquiet que ça de voir surgir un zombie. C’est vrai qu’il est peu probable d’en débusquer un autre ici, en plein milieu d’une autoroute déserte.
Tony me conduit à sa voiture, un gros 4x4 bien viril. Après avoir balancé son chargement à l’arrière, il ouvre le coffre et je découvre la plus belle collection d’armes que j’aie jamais vue. Il a même trois bidons d’essence – une denrée qui commence à se faire rare, même si les zombies n’en consomment pas (en principe).
– Où est-ce que tu as trouvé tout ça ? m’exclamé-je, sidérée.
– C’était déjà là.
Il choisit ce que je reconnais comme étant un fusil d’assaut pour en avoir déjà vu dans mes jeux vidéo.
– C’est un FAMAS, m’explique Tony. Un G2. Avec ça, tu peux effectuer trente tirs, d’accord ? Après, tu recharges avec ces cartouches (il m’en fourre un paquet dans les mains). Tu vois ce cylindre-là ? Grâce à lui, tu peux sélectionner trois positions : coup par coup, rafale, ou sécurité. Là, il est sur sécurité. Ne touche à rien d’autre, OK ?
– Ouais. J’ai pigé.
J’ai l’impression d’être une gamine qui vient de recevoir un nouveau jouet pour Noël.
– Prends soin de toi, lance Tony avant de prendre place derrière le volant.
Je reste plantée derrière. Un zombie pourrait se jeter sur moi n’importe quand. Ce n’est pas dans mes habitudes d’être aussi peu vigilante, mais je ne peux pas détacher mon regard de celui de Tony dans le rétroviseur. C’est sûrement le dernier être humain que je verrai, merde. Et je le laisse filer, comme ça. Quelle imbécile.
Et brusquement, l’idée d’être de nouveau toute seule dans cette horreur de Zombieworld qu’est devenu le monde m’insupporte.
Je me mets à courir derrière le 4x4.
– Tony ! crié-je. Attends ! Nom d’un chien, t’as gagné ! Attends !
La voiture ralentit.
Je me précipite pour monter côté passager. Tony me sourit, satisfait.
Ah, elle était là, l’arnaque.

Tony conduit vite. Comme moi. On n’a plus à se soucier des limitations de vitesse, maintenant.
– On y sera ce soir, me prévient-il. Vers... (Il jette un coup d’œil à l’horloge intégrée à la voiture) dix-neuf heures.
Je hoche distraitement la tête. Ça n’a pas vraiment d’importance, l’heure à laquelle on va mourir.
– Parle-moi de toi, lance Tony tout à coup.
– Il n’y a pas grand-chose à dire, je réponds avec lassitude.
Les doigts de Tony tapotent le volant. La route défile autour de nous, avec son lot de voitures abandonnées et de cadavres à moitié dévorés. Le FAMAS pèse lourd sur mes genoux, alors je le pousse et il tombe sur le côté du siège.
Tony se racle la gorge.
– Pas très bavarde, hein ?
Comme je ne prends pas la peine de répondre, il enchaîne :
– Tu es plutôt mon genre, tu sais ?
Il n’y a pas manière plus macho de formuler la chose. Je laisse s’exprimer mon agacement par un soupir.
– Désolée, pas intéressée.
La route est droite, et Tony en profite pour tourner la tête vers moi. Il a ouvert la fenêtre de son côté et ses cheveux volent, dévoilant son visage et le vert lumineux de ses yeux.
– Oh, allez, fait-il avec un détachement étudié. Tu as eu une veine incroyable que je débarque à temps pour te sauver, non ? Tu pourrais m’exprimer ta reconnaissance...
– Tony, je préfère les filles.
J’éclate de rire en voyant sa tête. Les commissures de ses lèvres tressaillent, comme s’il voulait rigoler avec moi.
– C’est une blague ? demande-t-il, plein d’espoir.
– Non, absolument pas. Et regarde la route, tu vas finir par percuter quelque chose.
S’ensuit un long silence lourd d’embarras. Pour ma part, c’est plutôt de la jubilation – rien que d’y repenser, je sens le fou rire monter en moi.
Le soir finit par tomber. Il est bientôt dix-huit heures. Je n’aime pas beaucoup ce moment de la journée, où les ombres étendent leurs voiles obscures sur le paysage. Croyez-moi, la vue d’un zombie au beau milieu de la nuit est une scène à laquelle vous ne voulez pas assister.
Je m’aperçois que Tony ralentit et se gare sur le côté de la route. C’est une très mauvaise idée, d’autant qu’on est maintenant dans une petite ville déserte et flippante. Le bruit du moteur a dû suffire à attirer les quelques monstres qui traînent dans le coin.
– Qu’est-ce que tu fabriques ? m’exclamé-je, paniquée.
– On doit établir un plan d’action. Tu l’as dit toi-même, Vincennes pourrait être rebaptisée en Zombiecity.
Je récupère aussitôt le FAMAS et le cale sur mon épaule. Je défais la sécurité et sort de la voiture prudemment.
Tony est déjà dehors, il étire tout son corps. Il n’a aucune arme sur lui mais ça ne semble pas le déranger.
– Détends-toi, me lance-t-il d’un ton moqueur. Le temps qu’ils se pointent on sera déjà partis.
J’abaisse mon arme mais ne la lâche pas pour autant. Et je fais bien, parce qu’un hurlement retentit dans mon dos, et les yeux de Tony s’éveillent, m’apprenant que le danger est bien là. Je fais volte-face et tire immédiatement dans la silhouette massive qui se dirige en boitant vers moi. Quelque chose vole, et je mets une seconde à comprendre qu’il s’agit de la tête de ma victime. Il n’était vraiment pas solide, celui-là. Le reste du corps s’effondre sur la route avec un bruit sourd.
– Bon, avec le boucan que t’as fait, ils vont tous rappliquer. On n’a plus beaucoup de temps.
Il s’approche du coffre et je le suis.
– Alors, ce plan ? m’enquis-je.
– Très simple. Tu conduis, et moi, je descends tous les zombies qui se mettent en travers de notre route.

Je le regarde comme s’il avait perdu la tête.
– Tu appelles ça un plan ? éclaté-je. Tu veux vraiment nous faire tuer, c’est ça ?
Tony hausse les épaules. Ce geste plein de nonchalance m’énerve.
– Je le savais ! m’exclamé-je en jetant les bras en l’air (ce qui n’est pas facile avec la lourde arme que je tiens). Je n’aurais jamais dû te suivre. Tu es barge.
Tout en laissant s’exprimer ma peur déguisée en colère, je surveille les alentours, à l’affût du moindre mouvement. Mes doigts sont tellement serrés sur le FAMAS que ça me fait mal.
Tony ne semble même pas m’écouter. Il a sorti une bouteille de Vodka de son coffre et l’ouvre comme si de rien n’était.
– Mais qu’est-ce que tu fabriques ?
Je suis bien trop sidérée pour être furieuse.
– Un cocktail Molotov, répond-il. Tu sais ce que c’est ?
Un coup de vent chargé d’odeur de cadavre en putréfaction vient secouer mes cheveux. Je frissonne.
– Evidemment, affirmé-je. Un truc qui explose, non ?
Tony secoue la tête.
– Ils n’explosent pas tous. Et ceux qui le font sont bien trop dangereux à réaliser. Le mien va simplement enflammer la cible.
Je le regarde faire attentivement. Ma colère s’est envolée, remplacée par l’intérêt soudain que j’éprouve à l’égard de cette nouvelle arme qui me semble assez efficace pour me redonner espoir.
Tony vide la moitié de la bouteille par terre, puis il me la tend.
– Tu en veux un peu ?
Je dirais bien oui, mais tuer des zombies en état d’ivresse, c’est comme conduire, ça se finit mal en général.
– Je passe, décliné-je.
Tony boit quelques gorgées puis remplit la bouteille d’essence à l’aide des bidons que j’ai repérés la première fois qu’il a ouvert son coffre. Puis il arrache un morceau de tissu à une vieille couverture, et l’imbibe d’essence, avant de l’enrouler autour du goulot. Le liquide jaunâtre vient tacher ses longs doigts – je m’étonne de remarquer ce détail chez lui.
– Voilà, conclut-il. Il suffira de l’enflammer et de bien viser. Mais ça, je crois que tu maîtrises.
– Effectivement, crâné-je. Tu peux en faire combien comme ça ?
– J’ai cinq bouteilles. (Il en place deux devant moi). Tu crois que tu peux t’en occuper ?
En guise de réponse, je me mets aussitôt au boulot. Rien que d’imaginer mes chers zombies griller comme des torches me procure une satisfaction immense.
Tony et moi sommes obligés de nous interrompre à deux reprises pour dégommer les morts-vivants que le bruit des armes à feu attire.
Une fois que nous avons terminé, nous remontons en voiture et je prends le volant (conformément au brillant plan de Tony). Ce dernier m’indique que nous serons à Vincennes dans vingt minutes, mais que les ennuis risquent de commencer plus tôt. Je m’en doute – en fait, je n’arrête pas de slalomer entre des silhouettes sombres biscornues. Mais pourquoi les zombies ont-ils donc tous l’air d’être passés sous un bulldozer ? Ne pourrait-il pas y en avoir un qui soit sexy pour une fois ?
D’un autre côté, si les monstres étaient séduisants, ce ne serait pas des monstres.
Involontairement, je regarde Tony du coin de l’œil, et croise son regard. Je m’empresse de reporter mon attention sur la route, mais le mal est fait. Il m’a vue l’espionner. Je sens qu’il sourit à côté de moi.
– Tu m’observes à la dérobée ? s’enquit-il, narquois.
Mes doigts se resserrent sur le volant.
– Pas du tout.
Il n’a pas le temps de répliquer. Quelque chose percute l’arrière de la voiture et nous sommes projetés vers l’avant.
– Bon sang, qu’est-ce que c’est ? crié-je en m’efforçant de redresser ma trajectoire.
– Il y en un a qui grimpe sur la caisse ! Surtout, évite de tourner brusquement, d’accord ?
Je n’ai pas l’occasion de répondre que déjà il défait sa ceinture et passe sur la banquette arrière. Le bruit assourdissant des coups de feu suivi d’une vitre volant en éclat retentit dans l’habitacle.
– Tu l’as eu ? je demande en hurlant.
– Apparemment ! me répond-il, sur le même ton.
– Et merde, juré-je en voyant un attroupement de zombies se former devant moi.
– Fonce dans le tas, me lance Tony.
J’obéis. Les zombies sont beaucoup plus fragiles que les humains, un peu comme des constructions de lego qu’on aurait mal enfoncés entre eux et qui se brisent au moindre choc. C’est exactement ce qui arrive aux zombies : je vois des bras et des jambes jaillir autour de moi comme un feu d’artifice.
– Joli ! s’amuse Tony.
Il y en a au moins un que ça fait rire.
Nous progressons tant bien que mal. Je suis les indications que me donne Tony, d’après lui nous sommes tout près du fort. A deux rues, à peine.
Cependant les monstres sont de plus en plus nombreux. Ils s’accrochent à la voiture et mon compagnon a du mal à les tenir à distance. L’un deux parvient à se faufiler jusqu’à l’intérieur, en passant par une vitre brisée. J’entends Tony proférer un chapelet de jurons derrière moi, et me retourne.
Je me suis trompée. Ce n’est pas à proprement parler un zombie qui est entré. C’est une moitié de zombie. Il n’y a que le buste ; ses jambes se sont probablement détachées pendant qu’il grimpait, emportées par la vitesse.
Je me concentre sur la route. Tony s’occupe de notre nouvel ami le cul-de-jatte, et bientôt ses grognements s’éteignent. Mais savoir qu’il y a un cadavre, même s’il ne bouge plus, sur la banquette arrière ne m’aide pas vraiment à garder mon calme. Je me raisonne en me répétant que j’ai déjà vu bien pire, et que je ne suis pas seule. Je ne suis pas seule. C’est ce qui compte le plus.
– Attention, virage serré, préviens-je.
C’est le dernier et nous sommes dans la rue du fort. L’excitation gonfle mes veines au point que je me sens sur le point d’exploser.
Et l’horreur apparaît.
Ma mère m’a un jour affirmé que si le pire était de ce monde, alors le meilleur devait forcément l’être aussi. Eh bien, si c’est le cas, je ne l’ai toujours pas trouvé. Le pire en revanche, il se tient juste devant moi.

Ils doivent être au moins deux cents. Et ils nous barrent le passage. Ils nous ont attendus ici. Ils savaient que c’était notre destination. Je distingue un zombie qui parmi eux se tient en avant. C’est leur chef, aucun doute là-dessus. Ce qui signifie qu’il est intelligent, et donc encore plus dangereux que les autres.
Je freine brusquement. Une sueur glacée descend le long de ma nuque et dans mon dos. Je sens Tony qui retient sa respiration derrière moi. Il se glisse à l’avant, et fixe l’armée de morts-vivants qui nous fait face. La rue monte, et, au bout, il y a le fort. Une promesse. Un espoir fou.
Parce qu’il n’y a aucune chance pour qu’on l’atteigne. Parce que survivre à deux cents zombies est impossible.
Pour l’instant, ils nous regardent. Leur chef nous défie, pourtant rien dans sa posture un peu voûtée n’indique qu’il va attaquer. Je comprends qu’il attend que nous lancions l’offensive. Ça doit l’amuser de penser que nous allons nous-mêmes nous jeter dans les bras de notre propre mort.
– Ok, lâche Tony tout à coup. Voilà ce qu’on va faire. On laisse tomber la caisse ou elle va devenir notre tombeau. (Il me donne les cinq cocktails Molotov que nous avons préparés). Tu montes sur le toit et tu balances ça dans le tas, c’est compris ?
Je hoche doucement la tête. Bizarrement, je n’ai plus peur. Une fois que l’on s’est figuré ce qui nous attend, il n’y a plus de raisons de craindre l’avenir.
– On va y arriver, me promet Tony, et je tourne la tête vers lui.
– On va y arriver, répète-il. Tout ce qu’on a à faire, c’est se frayer un passage jusqu’aux portes. C’est réalisable. Je sais qu’on en est capable.
Je le dévisage. Ses yeux verts sont plongés dans les miens et j’ai l’impression qu’ils ne veulent plus refaire surface. J’admire ses traits réguliers, sa mâchoire carrée, sa peau lisse et pâle. Ses cheveux châtains, dont la couleur assombrie par l’obscurité semble irréelle. Il n’y a plus que ses yeux verts qui luisent, ils brillent si fort que je veux bien emporter cette dernière vision avec moi dans la mort.
Alors je fais une chose à laquelle je ne m’attendais pas. Je me penche vers lui, et il m’imite aussitôt, comme s’il avait deviné mes pensées. Ses lèvres se posent sur les miennes. Tout mon corps s’embrase et ses mains enserrent mon visage brûlant. Il m’embrasse plus fort. Mes bras viennent s’enrouler autour de sa nuque. J’ai la sensation que chaque parcelle de mon corps s’éveille. J’ai soif de sa bouche, son souffle est devenu mon oxygène. Il n’y a plus rien au monde qui compte, à part lui.
Et puis soudain un rire s’élève. Nous nous séparons immédiatement, et je reprends conscience du monde qui nous entoure. C’est le chef des zombies qui semble trouver notre baiser très drôle. Si le diable a un rire, je suis à peu près sûre qu’il a celui-là.
Même dans une situation pareille, je suis rouge de honte. Je n’avais jamais embrassé personne avant aujourd’hui. Mais si tout le monde embrasse comme Tony, je me rends compte de ce que j’ai manqué.
Il est un peu essoufflé, à côté de moi. Ses joues ont rosi – il est vraiment mignon.
– Je croyais que tu préférais les filles, lance-t-il en souriant.
Je lui rends son sourire. Ça me fait presque bizarre. Depuis combien de temps n’ai-je pas souri ainsi ?
– C’était pour que tu me laisses tranquille, j’explique.
Il rit.
– Bon. En tout cas, ça me paraît correct comme dernier baiser.
– Correct ? je relève, vexée.
Son sourire s’élargit, et soudain il enferme ma nuque dans le creux de son coude et dépose un petit bisou sur mon front, avant de glisser ses lèvres jusqu’à mon oreille. Il chuchote :
– Je plaisante. C’était carrément dément.
Et il se redresse, enfonçant une cassette dans le lecteur de la voiture. Je reconnais les cloches de Hell Bells. Quelle chanson de circonstance !
Il monte le volume au maximum.
– Tu sais ce que tu dois faire, lance-t-il.
J’empoigne du mieux que je peux les bouteilles et me glisse dehors. C’est le coup d’envoi pour les zombies et ils se ruent sur nous. Tony est sorti lui aussi. Le fracas de ses coups de feu parvient à peine à masquer la musique d’AC/DC.
Je mets quelques zombies au tapis en balançant des coups de pied à l’aveuglette, et grimpe sur le toit, en prenant appui sur les rebords de fenêtres cassées. Je me place en équilibre debout, et enflamme le premier cocktail à l’aide d’un briquet. Il s’embrase d’un coup, éclairant la scène d’une clarté sanglante. Je vise un monstre et lui envoie ma bouteille de toutes mes forces. Elle éclate et le zombie prend feu en hurlant de colère. Je recommence jusqu’à ce que je n’aie plus de munitions. Alors je saute du toit et balance mes bras et mes jambes dans tous les sens pour récupérer mon FAMAS. Dès que je l’ai en main, je m’en donne à cœur joie. Quand on a une bonne arme, ça a quelque chose de plaisant de zigouiller du zombie. C’est presque aussi cool que sur la console.
Je commence à fatiguer. Il en vient toujours plus, c’est comme s’ils se reproduisaient sur place. Ils sont de plus en plus nombreux à utiliser des couteaux et des gros morceaux de... de je ne sais quoi, mais qui font très mal quand ils vous frappent avec. Je commence à être couverte de blessures. Mais la souffrance est endiguée par l’adrénaline. J’ai arrêté de réfléchir. Je ne fais que tuer. Même si d’un point de vue purement technique, les zombies sont déjà morts.
A plusieurs reprises, je cherche Tony des yeux. Je l’aperçois, avec son T-shirt Bob l’éponge au milieu de la mêlée.
On avance lentement. Trop lentement. C’est qu’une question de temps avant qu’on se fasse massacrer.
C’est à cet instant que Tony hurle.

Je me tourne dans sa direction sans réfléchir, et les zombies en profitent. L’un d’eux érafle ma joue avec son couteau, j’ai le temps d’esquiver avant qu’il ne fasse d’autres dégâts. Mais un autre abat son gourdin sur ma tête, et c’est à mon tour de crier en m’effondrant. Je crois que je perds conscience quelques instants, car quand j’ouvre les yeux, je vois le visage de Tony. Il a des entailles partout, la lèvre fendue, et il saigne du nez.
– On peut pas continuer comme ça, crie-t-il pour couvrir le vacarme des zombies autour de lui. Je remarque qu’il n’y a plus de musique – je n’ai aucune idée du temps qui s’est écoulé.
– Sam, écoute-moi. Tu m’écoutes ?
Je me redresse et hoche la tête. Soudain je prends conscience que nous sommes dans une voiture, à l’abri. Pour l’instant.
– Je vais utiliser cette bagnole pour faire diversion. Toi, tu cours jusqu’aux portes du fort et tu ramènes les secours, d’accord ?
Je suis peut-être encore étourdie, mais je suis assez éveillée pour comprendre que, dans le cas où j’atteindrais les portes, il sera bien trop tard pour appeler à l’aide. Ce que Tony veut faire, c’est se sacrifier.
– Non ! On y va ensemble. On a commencé tous les deux. On finit tous les deux.
Je vois qu’il a les larmes aux yeux, et du coup je sens les miens s’embuer à leur tour. Je n’ai pas envie de l’abandonner. Je ne le connais que depuis quelques heures, mais c’est comme s’il avait déjà pris une place irremplaçable dans ma vie. Je l’ai compris au moment où je l’ai vu s’éloigner dans sa voiture, à la station service. Il est l’arnaque. A cause de lui, je refuse ma propre survie s’il n’en fait pas partie.
Autour de nous, les zombies hurlent et frappent la carrosserie.
– On ne peut pas faire ça. Tu le sais. En revanche, si je t’offre assez de temps pour prévenir les survivants, on a une chance. Tu m’entends, Sam ? On peut vivre. Alors, fais ce que je dis.
Comme dans un rêve, je le vois me pousser de la voiture. Dès que je suis plongée dans la réalité, j’agis instinctivement. Je tire sur tout ce qui me parait menaçant ou j’utilise le FAMAS pour assommer les monstres qui sont trop proches. Derrière moi, un moteur vrombit. Les vociférations des zombies se font plus intenses. Je tente d’accélérer. Je n’ai que cette idée en tête : je dois me dépêcher. Pour Tony. Les portes ne sont plus très loin, maintenant. J’aperçois des tanks, postés à quelques mètres des murs. On a dû les abandonner là. Tout à coup, un couteau s’enfonce profondément dans mon bras gauche. La douleur vive se répand dans tout mon corps. Mais je me mords les lèvres pour ne pas gémir. Grâce à Tony, les zombies sont plus attirés par le bruit de la voiture que par moi. Et je progresse plus rapidement. J’arrive à hauteur des tanks quand j’entends le pire hurlement de souffrance que je n’aie jamais entendu de toute mon existence. C’est la voix de Tony. Mon sang ne fait qu’un tour, et je me retourne.

Ils l’ont traîné hors de la voiture. Ils ont dû le battre, parce qu’il est à terre et qu’il ne ressemble plus qu’à un amas de chair ensanglantée, mais il bouge encore.
Et je vois le chef des zombies, penché sur lui. Il me regarde. Il sourit.
Et il le tue. Comme ça, en enfonçant sa main dans sa poitrine pour arracher son cœur.
Je ne crie même pas. Je suis trop hébétée pour ça. Je n’arrive pas à croire ce que j’ai vu. L’évidence ne s’impose pas.
Mais je ressens de la colère. Pire, de la fureur. Ça monte en moi comme si j’étais un thermomètre dont le mercure deviendrait subitement fou.
Je m’avance vers le chef des zombies. Je lui tire dessus sans m’arrêter. Il est sûrement malin, mais il ne peut plus se défendre maintenant. Et de toute façon, il sait pertinemment qu’il a gagné. J’arrive à quelques centimètres de lui. Il est encore debout. Humain, il devait être un beau jeune homme. Peut-être même était-il d’une extrême gentillesse. Mais à présent, ce n’est plus qu’un démon en décomposition à qui un virus, ou la radioactivité, que sais-je, a accordé une seconde chance de vivre.
Il ne m’attaque pas. Je relève mon FAMAS, et tire. Sa carcasse est projetée en arrière sous l’impact, mais je ne fais déjà plus attention à lui. Parce qu’une horde de zombies se jette soudain sur moi, me cachant la vue du corps de Tony. C’est peut-être mieux ainsi. Je me défends du mieux que je peux, mais je me rends soudain compte que je n’ai plus de munitions. La panique et la terreur m’envahissent. Je frappe avec mon arme tous ceux qui m’approchent en cherchant une échappatoire des yeux. Et puis j’avise les tanks. Si les portes sont encore trop loin, je peux éventuellement les atteindre, eux. Alors je m’élance. Avec toute l’énergie que confère le désespoir.
Les zombies tirent mes cheveux, agrippent mes vêtements, mais je ne ralentis pas. Je me hisse sur le premier tank, et grimpe. Mes poursuivants ne sont ni assez agiles, ni assez coordonnés dans leurs mouvements pour me suivre. Mais ils y parviendront sans aucun doute.
Je me laisse glisser dans l’énorme véhicule et referme vite derrière moi. Le silence m’assourdit. Je frotte mon briquet pour apporter un peu de lumière. Il y a un cadavre dans un coin, mais ça n’a pas d’importance.
– Allo ? Vous me recevez ? À vous.
Je sursaute. La voix provient d’une radio intégrée au tank. Un soulagement démesuré m’envahit. Sauvée. Je suis sauvée.
– Oui ! Je suis là, je vous en prie, aidez-moi ! Je suis dans le tank le plus éloigné des murs. Oh, vous n’imaginez pas à quel point je suis heureuse de vous entendre.
Il y a une longue pause angoissante avant que la voix ne retentisse de nouveau.
– Si, j’imagine, affirme-t-elle. Il va nous falloir un peu de temps pour venir vous cherchez. Vous êtes en sécurité ? À vous.
– Si ceux qui sont dehors ne bouffent pas le métal blindé, ça devrait aller. À vous.
– Ne craignez rien. On arrive. Terminé.
Avec l’impression qu’on vient de m’ôter un poids de dix kilos des épaules, je m’assois. Je ne sais pas combien de temps va durer mon briquet, mais j’espère que les secours seront là avant qu’il ne s’éteigne. Je n’ai pas envie de me retrouver dans le noir.
Malgré moi, je regarde le cadavre. C’est celui d’un soldat – du moins c’est ce qu’indique son uniforme. Il est salement amoché. Cependant je n’ai encore jamais vu de mort séduisant. Ces pensées me conduisent à Tony, mais tout à coup, mon œil perçoit quelque chose. Un mouvement. Le cadavre bouge.
J’ai ma réponse. Les zombies peuvent simuler.
Je me retrouve dans le noir.

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Lou-Ana Thirache · il y a
Génial! Suspens, humour et surprise bravo!
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Emilie Soranzo · il y a
J'adore! On est très vite embarqué dans cette aventure, très bien écrit, à la fois frissonnant et drôle! Continues comme ça!
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François Davier · il y a
Bravo, très accrocheur, pas de temps mort, aucun répis. Comme dirait un zombie: BROOOAAARR.
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David Thirache · il y a
bravo une vrai plume : un véritable écrivain est en train de naitre du suspens de l'humour vivement la prochaine la famille Thirache.
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Alicia Marchand · il y a
merci!
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Jacques Suzanne · il y a
Montrueusement bien, beaucoup d'action :)

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