La mort de l'homme le plus riche du monde

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En compétition
Image de Printemps 2021
Edmund de Roschman visionnait un documentaire sur les manuscrits de la mer Morte lorsque la première douleur se fit ressentir au niveau du plexus. Assis sur le fauteuil Busk que lui avait dessiné son ami Herzog, il se passionnait pour l’histoire de rouleaux griffonnés par ces drôles d’esséniens, théologiens à barbe qui avaient érigé l’abstinence en une volupté particulière.
Midi venait juste de sonner. Nous étions lundi.
Edmund, la main sur le ventre, passa son petit déjeuner en revue. Un début d’indigestion ? Pourtant les pleurotes aux noix ou les œufs au fenouil que lui avait concoctés Hiroshi, son cuisinier personnel, paraissaient tout à fait adéquats. Edmund finit son thé, alla faire quelques pas dans le patio principal pour se dégourdir les jambes. Il scruta avec dépit les massifs d’azalées qu’il avait fait planter sous les ordres d’Evelyn, le dernier rejeton de la lignée — une petite pourrie gâtée lunatique, d’une laideur diaphane et distinguée, à qui il vouait un culte idiot.
Il en était convaincu, ce pourpre éclatant et vulgaire déparait complètement les bordures du jardin. Il caressa les tiges frêles, ne put retenir un sourire en se remémorant cette petite conne hystérique et têtue qui lui promit de s’ouvrir les veines s’il n’en plantait pas au moins une centaine. Peut-être qu’il aurait dû la laisser faire.
C’est à ce moment que la douleur s’intensifia, irradiant la poitrine, distillant une pesanteur hostile qui semblait lui pénétrer les os. Décidément, il n’allait pas bien.

Quand Paul Prépi se redressa, il jeta un œil soucieux sur son patient en repliant machinalement son stéthoscope ; médecin personnel, il connaissait par cœur les antécédents d’Edmund, tenait son dossier médical à jour avec une scrupuleuse attention. Pathologies chroniques, allergies, facteurs de risques, prescriptions, il savait tout et restait cependant perplexe devant ce visage jauni et cette respiration devenue difficile.
Il était seize heures.
Le dernier examen médical remontait tout juste à trois jours. Excepté un pH urinaire un peu faible, le diagnostic avait été concluant. Rien à signaler. Prépi pensa d’abord à une intoxication alimentaire, mais un rapide examen l’en détourna. Sur la palpation, Edmund se plaignit d’une douleur grandissante au niveau du plexus ; Prépi pensa à une biopsie, mais l’intervention était un peu lourde, peut-être inutile.
Il décida de le transporter jusqu’à la clinique du domaine, petit bloc de deux étages qui n’avait rien à envier aux hôpitaux les plus sophistiqués. Il fallait une radiographie, puis analyser quelques prélèvements. Attente. Nouvelles palpations. Relecture attentive du dossier médical. Les résultats tombèrent bientôt. Les clichés étaient sans appel. Toutes les membranes autour du plexus cœliaque semblaient nécrosées ; les tissus, adipeux et sombres, se phagocytaient à grande vitesse, corrompant les viscères de l’abdomen supérieur.
Prépi jeta un rapide coup d’œil sur Edmund qui sombrait gentiment dans un semi-coma. Asphyxié, la respiration courte, il avait à présent sur la poitrine des marbrures rouges, des striures malignes qui étaient autant de réponses inflammatoires. Le médecin sentit son estomac se tordre. Il se rappela, jeune étudiant, ses constipations ravageuses qui le pliaient en deux avant chaque examen, le stress emportant tout, lui faisant à moitié perdre la tête.
Seulement, ici, ça n’avait rien d’un examen. Son patient était tout simplement en train de crever et il ne savait absolument pas pourquoi.

Edmund exhala son dernier souffle exactement à midi, le lendemain. Vingt-quatre heures l’avaient tué. À son chevet, Prépi et toute une flopée de spécialistes venus en jet privé express scrutaient d’un œil hagard la dépouille de l’homme le plus riche du monde.
La nuit entière, ils avaient tout tenté, tout ce que leur praxis clinique et l’incalculable fortune de leur patient pouvaient leur permettre. Augmentation du volume sanguin, vasopresseurs, antibiotiques par voie intraveineuse, antibiothérapie ; ils pensèrent même à une intervention chirurgicale d’urgence, mais le foyer « infectieux » s’étant généralisé, une opération aurait tout simplement achevé le vieil homme, déjà très affaibli.
D’heure en heure, la gangrène monta jusqu’à envahir tout le corps, les germes se multipliant sans aucune difficulté. Les tissus nécrotiques constellèrent bientôt son corps de grandes plaques blanchâtres, grumeleuses et friables. Les cellules de la peau, désintégrées, laissaient directement voir par endroit les membranes musculaires ou les os. Edmund souffrit bientôt d’un choc septique accompagné d’une défaillance multiviscérale. Son agonie fut épouvantable, et personne ne put le soulager.
Son visage, devenu violet, parsemé de taches noires, témoignait une totale incompréhension. Les artères, chargées d’athérome, se bouchaient en cadence, accélérant la congestion généralisée de l’organisme. Impossible de parler, sa voix graillonnant en un filet presque inaudible. Le lent travail de l’étouffement serrait sa poitrine comme un étau. Muqueuses, viscères, tissus, tout s’étiolait en un concert de pourrissement cellulaire.
La souffrance, atroce, traversait ce vieux corps décharné de spasmes profonds et réguliers. Ses mains se crispaient sur les draps, tremblotant dans une litanie de tourments indicibles. Des larmes coulèrent bientôt sur les pommettes craquelées du vieil homme, des larmes suintantes, jaunies, mélangées à une sécrétion grasse et puante qui lui auréolait les paupières.
Edmund se mit bientôt à psalmodier, doucement, dans un souffle. Prépi se pencha à ses lèvres.
— Ô Ludwig, je vous en prie, aidez-moi... Ô Ludwig, je vous en prie, aidez-moi... » répétait-il, la voix brisée, secouée par les élancements affreux de son agonie.
On assistait à un effondrement, le collapsus foudroyant d’un métabolisme encore sain quelques heures auparavant.
Le corps médical restait pétrifié ; le mal, dévorant, avait fait de ce corps, encore athlétique malgré ses soixante-huit-ans, un amas purulent de chair en décomposition. Ils pensèrent à une nécrose caséeuse, causée par une infection bactérienne ou fongique qu’il leur était impossible de déterminer malgré la somme des prélèvements. Mais une telle virulence, ils n’avaient jamais vu ça.
Edmund pourrissait. Littéralement.

Prépi constata la mort, s’appliquant aux dernières vérifications sur un corps passé de quatre-vingt-deux à cinquante-quatre kilos en vingt-quatre heures. Il s’était véritablement consumé de l’intérieur, rongé par des germes d’une voracité inconnue.
La peau exhalait une odeur pestilentielle, à peine supportable. Les masques n’y faisaient rien. L’air se trouvait vicié, totalement corrompu par cette infection. Certains vomirent. D’autres praticiens durent sortir, ne supportant plus les émanations.
Le manoir semblait entièrement voué à cette pestilence ; domestiques, jardiniers, intendants, tout le personnel avait suivi l’affreuse agonie de leur maître, s’informant d’heure en heure sur son état, se préparant bientôt au pire. Quand cette odeur de cadavre pénétrante se répandit, annonçant le décès, il y eut comme une terreur panique, une sorte de frayeur superstitieuse qui contamina les esprits.
Plusieurs membres du personnel voulurent fuir la propriété, mais le service d’ordre était catégorique. Personne ne part. Prévention sanitaire. On ne savait toujours pas à quoi on avait affaire.

Quand Prépi acheva l’autopsie, l’incompréhension fit place à une vague de frayeur. Les germes avaient disparu, le principe actif de la nécrose avait cessé à la seconde même de la mort d’Edmund. Plus rien. Il n’avait plus devant lui qu’une carcasse décatie, la silhouette momifiée d’un homme qu’il avait connu bien portant.
C’était le trou noir sémantique. Prépi faisait face à une énigme tandis que les rumeurs les plus folles planaient. Hantavirus, Ebola, forme ultra-virulente de peste bubonique, virus de Marbourg ; les suppositions allaient bon train, quand le cordon sanitaire fut levé. Plus de contamination à l’ordre du jour. À la place, un contrat de confidentialité imposé à tout le personnel, affichant la mort d’Edmund par infarctus. Interdiction de s’épandre sur autre chose. Tout devait rester sous contrôle.
Dans la presse, peu de gros titres. Quelques mentions nécrologiques d’une platitude académique. Rien d’autre. Une espèce de black-out dialectique s’était abattu sur cette mort. Seul un journal d’extrême gauche se hasarda à un article d’enquête. On se pencha alors un peu plus sur la personnalité du défunt, son sens maladif du secret, ses lubies, ses réunions discrètes avec les hommes les plus puissants de la planète. De l’extérieur, tout concourait à faire d’Emund de Roschman une ombre, une silhouette confuse et dominatrice. Alors, meurtre politique ? Guerre de pouvoir en haut lieu ? Empoisonnement ?
De Roschman avait bâti sa fortune sur le terrain de la finance. Descendant lui-même d’une puissante lignée de banquiers et d’investisseurs, il avait démultiplié sa richesse, déjà monstrueuse, en prenant des parts massives dans des activités bancaires, chapeautant des institutions supranationales et prestigieuses. Il actionna avec un talent incomparable un des leviers d’enrichissement les plus puissants : la dette.

Mais cet homme n’était plus.
L’enterrement fut sobre. La famille proche et seulement une centaine d’invités.
Les discours se succédèrent dans la chapelle. La femme d’Edmund, ses trois ex-femmes, ses enfants et sa garde rapprochée, ainsi qu’une flopée de parasites plus ou moins estampillés. Tous se partageaient la peine d’avoir perdu un si grand homme, se gargarisaient en chuintements polyphoniques, tissant la mythologie de ses accomplissements. L’humanité venait de perdre une de ses lumières. À les entendre, les petits chantres furent bientôt persuadés que le soleil venait de perdre une partie de sa phosphorescence.

Ignacio Ramon dévorait à pleines dents un shucos dégoulinant de sauce piquante, savourant dans un pur moment de délectation le chou farci de jambon, tartiné d’un onctueux guacamole. Perclus de rhumatismes, propriétaire d’une hypercholestérolémie dont il était très fier, il se foutait pas mal des recommandations de Gomez, son médecin, qu’il hésitait à couler dans une salvatrice épaisseur de béton chaque fois qu’il voyait sa gueule de faux-cul à diplômes.
Il jeta un œil gourmand sur le grand brasero qu’il avait fait installer ici, à Inmà, en plein bidonville, dans ce quartier considéré comme le plus pourri de Tuicaché, elle-même étant une des villes-frontières les plus pourries du Guatemala.
C’est là qu’il était né, entre deux tôles, élevé sur une paillasse, le pas de porte donnant directement sur une petite rigole qui fleurait bon le tout-à-l’égout. Ignacio avait fait installer plusieurs stands de rue, garni les étals de churrascos, de cebollines grillées, de patates et de tortillas au maïs. C’était bombance. Tous les habitants du barrio étaient invités. Ils pouvaient se servir, à volonté, aux frais d’El Chino, comme tout le monde l’appelait ici.
Car la légende voulait que son père fut un trafiquant de Macao, venu en goguette, ayant culbuté sa mère lors d’un grand moment d’appréciation alcoolique. Cette dernière hochait vaguement la tête quand on lui en parlait, ne sachant pas non plus très bien ce qui s’était passé, les dossiers en paternité se mélangeant à foison sur les gueules des sept garçons qu’elle avait engendrés entre deux tôles, toujours sur la même paillasse.
El Chino, qui avait pourtant une foutue tronche de Guatémaltèque, avait commencé ici. Très précisément. Entre la place Fueron – plus ou moins le dépotoir du quartier – et la calle Augustina — du nom de la paysanne qui y vendait ses pains de banane, et qui avait un jour planté un flic qui n’avait pas voulu lui payer son produit. Ramon avait vite compris, du haut de ses huit ans, qu’utiliser la colle pour juxtaposer deux pièces de papier était une insulte à l’esprit d’entreprise le plus basique. L’investisseur qui sommeillait en lui avait saisi toutes les potentialités de ce produit de base. La colle était promise à un grand avenir et tous les junkies fauchés de Tuicaché furent reconnaissants au petit Ignacio. Ce bambin avait eu une vision ; grâce à lui, ils en eurent eux aussi.
De meurtres en règlements de comptes, d’assassinats en coups de force, il se rendit bientôt compte que la cocaïne, c’était quand même plus chic que la colle. Reconversion, organisation pyramidale, élimination systématique des concurrents, corruption industrielle des autorités locales. Ignacio Ramon devint millionnaire à dix-neuf ans.
Midi venait de sonner. Mardi étalait ses grillades tandis que le soleil dardait ses rayons à pic, frappait les têtes avinées, excitant les soifs de sa pesanteur métallique.
Ignacio Ramon contemplait avec des yeux gourmands le scintillement des braseros, quand une pointe de douleur émergea au niveau de son plexus. Il l’ignora, se resservit une louche de Moza, bière brune légèrement acidulée, puis jeta un œil sur la petite foule crasseuse qui se pressait devant les étals. C’était son petit peuple, les siens, à qui il offrait chaque mois ce banquet gargantuesque. Toutes ces gueules recuites par la misère exprimaient un contentement dur, une joie soiffarde à venir s’empiffrer jusqu’au vomissement.
Ignacio les observait avec une tendresse enroulée de mépris ; comment pouvaient-ils encore accepter de vivre dans toute cette merde ? Comment pouvaient-ils encore supporter les jours sans pain ? Les nuits sans sommeil ? Cette pesanteur crasse qui les écrasait dans cette désespérance muette qu’on appelle pauvreté ?
Trois policiers, têtes nues, képis à la main, vinrent présenter leurs respects, baisant le pied droit d’El Chino, qui leur proposa de se joindre à la fête. Ils déclinèrent gentiment, remontèrent dans leur véhicule pour reprendre leur patrouille. Ignacio échangea un coup d’œil goguenard avec ses hommes de main – une trentaine disséminés tout autour de la place – lorsque la douleur dans sa poitrine se fit plus pressante.

Ignacio Ramon était étendu dans la case où il était né ; devant son malaise grandissant, il s’était dit qu’un petit somme lui ferait du bien. À cinquante-huit ans, l’idée de retourner là où tout avait commencé lui picota l’imagination.
Ses hommes de main firent sortir la petite famille qui habitait les lieux à présent et y étalèrent un matelas un peu plus confortable que l’increvable paillasse ; pour ces pauvres gens, qu’il daigne ronfler dans leur cahute était un honneur et Ignacio y alla de son billet.
Il s’assoupit quelque temps pour ouvrir soudain les yeux ; une lame profonde, un pic de souffrance venait de lui déchirer le ventre. Il se sentait oppressé, ayant de plus en plus de mal à respirer. Il hurla qu’on aille lui chercher cet enculé de Gomez.

Il était midi, le lendemain. Gomez constata avec effroi le cadavre décati d’Ignacio Ramon. El Chino venait de lâcher son dernier souffle. Dans la petite cahute, ahuris, se serraient ses principaux lieutenants, un chiffon sur le nez. La puanteur était indescriptible.
Tuicaché bruissait depuis vingt-quatre heures de l’agonie de l’homme le plus riche du monde. Le quartier s’était pétrifié. Le bienfaiteur n’allait pas bien. Un chœur de vieilles édentées s’était mis à prier spontanément la vierge et Saint-Basile. Elles furent rejointes bientôt par des centaines de va-nu-pieds, femmes, vieillards, enfants qui voyaient dans le sanguinaire baron de la drogue un philanthrope acharné du brasero.
Dans un coin, une petite colonie de notables, les plus importants de la ville. Le maire de Tuicaché était là, qui savait trop bien ce que devait son élection triomphale à la silhouette informe et horriblement déformée qui gisait maintenant à ses pieds.
Gomez annonça la mort. Mosquito Ariaché, le bras droit d’Ignacio, fou de douleur, lui tira aussitôt deux balles dans la tête. Le médecin s’écroula. Il avait failli, c’était normal qu’il meure. Personne n’y trouva à redire. Il fallait à présent trouver le chantier dans lequel on allait couler son cadavre.

Loi des séries.
Chaque jour, midi s’ouvrait avec son lot de pourrissement cellulaire. Chaque jour, midi s’achevait avec la mort de l’homme le plus riche du monde.
La panique d’abord. Fantasme de complot international ? Vendetta altermondialiste ? Attaques ciblées d’une secte millénariste ? Toutes les élucubrations venaient s’agglutiner contre les cadavres décatis qui s’enchaînaient en perle, parsemaient l’atmosphère de cette pestilence flasque, reconnaissable entre toutes.
Et la litanie s’égrainait, rythmique, impitoyable.
Chaque jour, midi s’achevait avec la mort de l’homme le plus riche du monde. Chaque jour, midi commençait avec l’agonie de son successeur au titre.
Trois autres succombèrent encore. Carlos Chanô, le maître du prêt-à-porter, Lary Doyle, un magnat informatique, et Biyu Ka-Shing, une Hongkongaise ayant hérité de deux gigantesques conglomérats.
Une vague de terreur superstitieuse monta. La souple tranquillité des milliardaires fit place à un affolement circonstancié : la continuation ou non de leur existence. Fini le regard tendre posé sur les linéaments harmonieux de l’immense jardin de leur villa, finie la lecture tranquille des exercices comptables où ils constataient avec une joie pleine de tact l’augmentation frénétique de leur fortune, finie la délicieuse sensation de faire partie de ce club fermé de demi-dieux.
Ils étaient démunis face à ce mal qui les rongeait en festival. Ils ne mourraient pas, ils pourrissaient dans une agonie sordide et irrémédiable. Leur fièvre prométhéenne s’évanouissait. Ils luttèrent cependant, attachés à leur peau, scrutant dans la glace, en se rasant le matin, ce pauvre hère hagard, confit d’inquiétude et d’amour de lui-même.
Il y eut d’abord un exode massif.
Agrippant femmes et enfants, ils enfourchèrent jets privés et Boeing pour aller se barricader dans ces bunkers géants qu’ils se firent construire en prévoyance d’une troisième guerre mondiale qui, décidément, n’était plus à l’ordre du jour.
Se cacher. Attendre que ça passe. Cela finirait bien par se tasser. L’exode s’intensifia. La pampa argentine, certains coins de la forêt amazonienne, jusqu’au fin fond de l’Alaska, tout était bon pour fuir cette malédiction. Peine perdue. Irrémédiablement, l’être humain qui se retrouvait chaque midi être le plus riche de la planète, s’arc-boutait soudain, assaillit par les vagues d’un mal qui, en vingt-quatre heures, le rongeait jusqu’à la moelle.
Lloyd Emans, inventeur du Système Birdman de gestion de données, fut le plus radical. Il était le prochain : les classements Forbes et Bloomberg étaient sans appel. C’était son tour. Il allait crever. Il prit alors la décision. Assis à son bureau, face à deux contractants, un assesseur ainsi que trois avocats représentant les deux-cent-quarante-deux associations concernées, il signa en bas de page un document qui le débarrassait des quarante-huit milliards de dollars qui lui pourrissaient la vie depuis quelque temps.
Ne gardant pour lui qu’un petit million, il solda tout avec une joie vorace, une espèce de délire du délestage. Ses obligations, ses actions, CDS et PUT, les deux tonnes d’or disséminées dans ses douze propriétés, ses yachts, voitures de collections et le défilé complet des cinquante-quatre Modigliani qu’il avait mis tant d’années à réunir. Il donna tout.
Mais ça en valait la peine, pensait-il.
Il respirait à nouveau.
Il attendit cependant le midi suivant avec une légère fébrilité. L’œil braqué sur la grande horloge de son salon, entouré de toute sa famille, la dernière minute fut un calvaire. Puis les douze coups sonnèrent. Attente. Circonspection. Puis rien, le cours normal des choses, la respiration souple et le délicieux sentiment d’avoir échappé au pire.
La nouvelle déroula comme une traînée de poudre. Il allait falloir s’arracher un ou deux testicules. Question de survie. Pas le choix. Certains experts comptables s’apprêtaient à un mal de crâne effroyable, les audits se succédant les uns aux autres.

La donne était en train de changer.
Impossible d’endiguer le flux de ces morts subites. Il y eut un grand vent de tristesse. Les jeunes prétendants milliardaires perdirent d’un coup toutes leurs belles espérances. Prospérer sur la sueur de ses congénères devenait une voie sans issue, le mouroir d’espoirs indéfinis. La poétique de l’enrichissement et du partage du monde avait définitivement perdu sa superbe.
Être l’homme le plus riche était devenu le fardeau, la malédiction, la hantise. Il y eut alors partout dans le monde une orgie de donations, de potlatch, d’investissements spontanés. Certains firent construire des quartiers entiers qu’ils allouèrent ensuite aux sans-abris, d’autres offrirent des primes gigantesques à leurs employés, participèrent spontanément au financement des services publics, d’autres encore vinrent grossir le nombre de chefs-d’œuvre qui se bousculaient dans les musées. Le grand patron d’une fabrique de processeurs redistribua à ses employés l’intégralité de ses actions et finit, en signe de contrition absolue, par répartir égalitairement sa collection de slips de luxe ; il trouvait le symbole fort. Ils auraient tout, et lui garderait le sourire.
Il y eut un sauve-qui-peut général, désordonné ; les signes somptuaires étaient fuis comme la peste et l’on retrouva plusieurs clochards titubant sur le trottoir, Rolex flambant neuve au poignet, leurs doigts de pieds terreux frétillants dans une paire de Marvin & Co à peine étrennée. Les conseils d’administration se vidaient les uns après les autres au point de devenir le point de rendez-vous de quelques irréductibles nostalgiques, qui se gargarisaient de Château-Latour en chantant les joies à présent révolues de l’optimisation fiscale et des montages financiers complexes. L’avidité crasse s’était tue. La jouissance arithmétique de la rente et de l’accumulation se dégradait lentement dans un égalitarisme morbide qui déprimait les plus solides.
Politique, industrie, finance, leurs bataillons gominés, à talonnettes sonnantes, s’amenuisaient à mesure. L’élite se reniait elle-même en sabordant les branches à maximalisation sur lesquelles elle avait l’habitude d’assujettir tous les autres. Elle se ratatinait sous les coups de cette malédiction qui élisait chaque jour les meilleurs d’entre elles. On assistait à une totale inversion des valeurs. Tout se renversait, et la pyramide sociale patiemment érigée à coups de lobbying, de détournements, de falsifications, de propagandes, de coups de force, de pots de vins, d’élections « démocratiques » et de manipulations multiples se craquelait sous les coups de boutoir d’un virus homicide et vraiment pas poli.
Partout, l’argent affluait, venait gonfler les exercices des gouvernements, des ONG. Les soupes populaires devinrent des banquets, les hôpitaux ouvraient de nouvelles succursales en systématisant la gratuité des soins. Le salaire moyen, partout dans le monde, augmentait irrémédiablement.
Il suffisait de crever quelques milliardaires et ce pont entre Terre et Eden se tendait à nouveau dans le bruissement pastoral de la redistribution des richesses.

Vases communicants. La substance des milliers de comptes off-shore cachés à la populace commençait à s’épandre partout sur la planète. Il y eut un signe quand le premier habitant de Calatagan, aux Philippines, s’acheta son propre yacht, se pavanant sur une des rades, un sourire fat incrusté sur la face.
Par l’effet automatique de redistribution, le salaire moyen au Bangladesh passa de quarante à trois-cents dollars. C’était une révolution. Le niveau de vie connut un essor rapide et chaque habitant de ce bout de terre sablonneux s’accorda bientôt qu’il lui fallait impérativement son micro-onde, sa mobylette, son moule à gaufres et sa télé.
Partout dans le monde les commandes explosèrent. Cette portion congrue de sept milliards d’êtres humains qui s’était gentiment contentée de deux dollars par jour pour survivre découvrait les joies du consumérisme, de l’achat pulsionnel et du shopping crapuleux. De nouvelles perspectives s’ouvraient. Des fortunes s’érigeaient englouties aussitôt par l’impératif de dépense et de dépouillement. Plus personne ne voulait devenir riche, mais tout le monde voulait consommer. Furieusement.

Le paradigme du temps muait de manière inattendue. La vulgate marchande avait érigé la masse en une puissance incontrôlable. Toutes ces années de propagande ultra-consumériste portaient enfin. Sept milliards d’âmes lorgnaient à présent sur les fruits défendus ; la volonté divine les avait arrachés à la misère. Ils voulaient jouir à présent, jouir avec cette violence de pauvres trop longtemps comprimée, avec cette rage panique des affamés et des insignifiants. Embrasser le progrès, quitte à lui arracher la gueule. Les convoitises moites. Les appétits. La gloutonnerie affolée. Profiter sans contraintes de cette ouverture sur tous les possibles. Un nouveau jean, une autre paire de baskets, quel beau cellulaire ! Pourquoi pas cette jolie montre ? Je veux un break !...
Quelques voix s’élevèrent contre ce qui venait. Écologistes hors chapelle, responsables associatifs, gouvernants soucieux, toute personne assez paranoïaque pour envisager froidement le pire.
Le niveau de vie augmentait, certes, mais pas le niveau moral. On essaya d’infléchir le mouvement. De grands forums internationaux furent organisés afin de canaliser cette croissance inéluctable. Des réunions au sommet où les chefs d’État glissèrent l’idée que, peut-être, malgré ce déferlement de bien-être, il serait loisible de changer d’agenda. Paris organisa avec faste les états généraux de la décroissance et de la transition énergétique. Succès d’estime. Énorme impact promotionnel.
Mais rien ne changea. Au contraire. Une sorte de vertige morbide s’était emparé des esprits. Chaque jour, à midi, l’homme le plus riche du monde mourrait. Cette mise à mort des puissants, inéluctable, instilla un relativisme particulier, parce que médiatique, télévisuel, accoté à des critères mesurables. Une mort arbitraire à laquelle personne n’échappait. Une mort d’impact qui gangrenait les cervelles en pointant ces agonies affreuses ; elles faisaient maintenant partie du quotidien.
Bien sûr, il y eut toujours des guerres, des famines, des meurtres, mais ces nécroses voraces étaient devenues des espèces de jalons, une rythmique nouvelle où la souffrance et la mort prenaient les habits d’une libération de masse. « Qu’ils crèvent puisqu’ils ont tout ! ». Sournoisement, l’avenir se teintait de cette contradiction : je vais jouir et je vais le payer.
Cependant, tout le monde s’en foutait éperdument.
Ils voulaient jouer leur chance jusqu’au bout. L’hubris était lâchée ; il semblait que plus personne n’avait la force de la museler.
Les flux commerciaux commencèrent une sarabande folle ; les échanges de produits, denrées, matières premières se démultiplièrent dans une spirale inimaginable. Viandes, cuirs, cobalt, voitures, uranium, bois, poissons, or, avions, pétrole, blés, gaz de schiste, camions, portables, cuivre, maïs, méthane, tanker, motos, alcools...
Produits manufacturés, matières premières, produits combustibles.
Impossible d’arrêter la cadence. Plus ils jouissaient, plus ils avaient besoin de jouir. Religieux, directeurs de conscience, leaders d’opinion, sommités intellectuelles, hommes politiques furent tous balayés par le désir universel de s’y vautrer jusqu’à la garde. Fascination morbide et vertige de la consommation pulsionnelle. Tout était en place.
Et apparut bientôt le Grand Oui. D’abord sur les réseaux sociaux, puis monté en brèche, s’immisçant au milieu des articles de presse, des dépêches locales, des chroniques de petits journaleux conspirationnistes. Le Grand Oui hanta ensuite les forums, les groupes de paroles, les réunions secrètes. Il gagna enfin le plein jour par des émissions de télé qui lui étaient consacrées, des articles de sociologues très très intelligents et des réunions au plus haut sommet de ce qu’il restait des États.
Le Grand Oui était ce mouvement de pensée unique dans l’histoire, cette conjonction mondiale des esprits qui s’accrochait à cette certitude : nous allons crever comme des rats et nous l’acceptons avec extase. Aucune limite. Libéré du poids de la morale ou de la transmission, braqué exclusivement sur nous-mêmes, l’extension du domaine de la surconsommation avait phagocyté tous les districts de l’existence. Plus rien d’autre ne comptait. Devant l’impossibilité d’arrêter la machine infernale, l’humanité fut prise d’une sorte d’hypnose collective. Plus personne n’avait la force de lutter, la fascination du Grand Oui était trop grande. Partouzes consuméristes, orgies du gaspillage, Éros et Thanatos s’enfilaient en cadence en lorgnant sur des boutures d’apocalypse.
Même l’instinct de survie ne faisait plus le poids. La redistribution violente de toutes ces richesses par virus interposé avait désamorcé la moindre lutte sociale. Ne restait plus que la lutte avec soi-même et le désir insatiable de jouissance. Sécheresses, cyclones, famines, effondrement social... Plus rien n’importait.
Le Grand Oui comme une anesthésie universelle, une sidération des âmes qui nous plaquait irrémédiablement vers l’abîme.
Il était déjà trop tard, le Grand Oui était devenu cette longue plage symphonique. L’opéra préparait en sourdine son grand final. Sept milliards de choristes articulaient leurs gammes pour fournir la note la plus vibrante de leur existence.
Nous allions disparaître, avec vulgarité et avec emphase.
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Annabel Seynave- · il y a
Ce texte est-il inspiré de "La leçon de 1980" de Dino Buzatti ?
En tout cas l'écriture est foisonnante et riche ...

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Tascha Hurioglu · il y a
waouw et moi qui espérait et qui espère encore à un monde meilleur en redistribuant les capitaux vous me faites douter..... pourquoi ne pourrions nous pas tous avoir la même chose ? En tout cas si l'on le désire? Je ne veux rien imposer à personne mais pfff dur dur en qq sorte mais tellement réaliste aussi. car ne plus avoir de défi et juste recevoir c'est mortel... MERCI Pour votre vision d'un monde 'meilleur' et cela me fait réfléchir vraiment à comment changer le monde sans en faire cela... merci!
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette imagination foisonnante et captivante, Rachid !
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Rémy Becquart · il y a
A la lecture de la première partie, j'imaginais déjà une fin plus optimiste où le monde aurait trouvé son équilibre. Le choix final de cette orgie consumériste est plus réaliste.
Votre idée de depart est bluffante portée par une richesse de vocabulaire impressionnante

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Laurence DEBRIL · il y a
Oui moi aussi, j'avais imaginé une fin plus "juste", enfin. Bravo pour cet excellent texte !
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Lyne Fontana · il y a
Une apocalypse originale pour une Humanité qui ne tire aucun enseignement des événements. Bien vu.
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Sylvie Sperandio · il y a
Bravo! C'est très bien mené. On veut toujours en lire plus, encore et encore. Un vocabulaire riche et adéquatement utilisé. Je voterais pour vous n'importe quand ;-)
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Carl Pax · il y a
Très bien orchestré, en crescendo jusqu'au bouquet final, d'une qualité d'écriture que je vous envie, j'ai beaucoup apprécié votre nouvelle qui m'a intrigué et ravi par ses phrases riches et son humour bien pesé. Moi aussi je vous donne mon Oui ! donc.
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Pascal Y. Bossman · il y a
Oui !
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Champolion · il y a
Hello Rachid!
Comment ça, zero voix?!
Ce texte est brillant .Cette fable littéralement" voyante" a dù en rebuter beaucoup par sa longueur
Beaucoup de lecteurs fuient les textes longs...
Cette nouvelle extrèmement riche m'a beaucoup plu
Champolion

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Vertigineux . Espérons que cela n'arrivera pas.

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