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La mort d'Hamed

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Hamed regardait droit devant lui. Partir vers des lieux espérés, choisir un autre pays, plus sûr, plus paisible, content, quoi qu’il arrive, d’avoir entraîné son épouse ailleurs, de la guider vers l’inconnu. Le plaisir d’être simplement face au fleuve en sa compagnie, s’évanouit tout à coup. La crue dévastatrice et subite du fleuve anéantissait tous ses espoirs.
Coincés en Syrie, si proches de l’Europe devenue inaccessible.

Deux jours auparavant ils avaient quitté leur ville avec seulement quelques bagages.
Ils avaient passé leurs dernières heures à Damas en compagnie de leur famille. C’était le jour de marché aux épices et des senteurs inoubliables exhalaient de toute la ville. La rue principale grouillait de monde. Ils s’étaient dirigés vers la mosquée puis s’étaient engouffrés dans un taxi qui devait les mener au plus près de la frontière turque. Bien que leur voyage fût réfléchi et organisé, ils allaient plonger dans l’inconnu, commencer une nouvelle vie de réfugiés et n’étaient pas préparés à ce qui les attendait. Sûrement, d’autres avaient dû fuir encore plus précipitamment qu’eux. Hamed et Samia laissaient derrière eux leur famille, leur maison, leur enfance. Mais comment demeurer dans un pays qui n’offrait plus aucune possibilité ? Où le danger était partout, généré par les forces destructrices des rebelles et du pouvoir en place. Le lycée où il exerçait avait fini par fermer ses portes sous la menace des bombes et des snipers.

Hamed se sentait capable d’affronter les eaux tumultueuses à la nage mais comment Samia réussirait-elle ? Elle serait vite épuisée. Et les quelques objets qu’elle n’avait pas voulu abandonner ? Il lui était impossible de rester en Syrie encore moins d’abandonner la femme qu’il aimait.
La nuit n’allait pas tarder à recouvrir la campagne maintenant et il leur fallait du repos. Ils s’allongèrent sur une couverture que Samia avait tirée d’un sac. Hamed inspira profondément. Samia demeurait dans une immobilité complète; il entendait sa respiration douce et régulière. Son parfum qui arrivait jusqu’à lui le ramenait vers les souvenirs de leur amour. Il se mit à flâner parmi les plaisirs qui les accompagnaient. Elle couvrit sa main de ses doigts fins, la pressant légèrement, dans un geste qu'elle voulait rassurant.


Quelqu’un marchait près d’eux. Les pas s’éloignèrent puis se rapprochèrent de nouveau. Hamed resta immobile. Il sentit une main sur son épaule dont il se saisit brusquement avant de se retourner. L’homme était de petite taille. Il lui murmura à l’oreille : « Ne crains rien, je vais vous aider à franchir le fleuve ». Hamed se dressa d’un bond. Il tenta de deviner ses traits dans la nuit sombre. « Allah est grand, ajouta l’homme, il m’envoie vers vous ». Soudain, un coup de feu, très proche, puis un deuxième. Accroupis, ils se rapprochèrent de Samia stupéfiée. Elle se mit à prier en silence jusqu’à ce que les tirs cessent. « Cinq cents Euros chacun annonça-t-il, et vous êtes en sécurité de l’autre côté. » Hamed répondit simplement :
« Cinq cents Euros, c’est d’accord mais seulement pour ma femme.
- Plus cent pour les bagages.
- D’accord, six cents. Je traverserai à la nage. Tu restes avec ma femme jusqu’à ce que j’arrive. »

Après avoir rassemblé leurs affaires, ils suivirent l’homme jusqu’à une embarcation solidement amarrée à un arbre couché sur la rive. L’homme disposa les valises tout autour et pria Samia de monter. Hamed retira ses vêtements et ses chaussures, ne gardant que ses sous-vêtements et ses chaussettes. Il les plia avec soin et les remit à son épouse avant de se jeter à l’eau. On n’entendait d’abord que le silence puis peu à peu le tumulte du fleuve. La barque s’éloigna difficilement, ballotée par les remous puis s’abandonna au courant qui la fit s’évanouir brusquement dans la nuit.


Après le premier contact rude, Hamed tenta de suivre le bateau comme un poisson-pilote jusqu’à l’autre rive. Il était primordial et pourtant impossible de garder le cap. S’il allait trop loin, il risquait de ne pas pouvoir remonter. Il ne voyait strictement rien, même pas sa main qui entrait dans l’eau. Il lui fallait nager avec sa tête, piquer vers le large pour ne pas être ramené. Une odeur bizarre venue d’ailleurs, le courant et les tourbillons du fleuve... bien sûr qu’il allait y arriver ! Au fil des mètres qu’il parcourait contre le fleuve, son corps, ses jambes le rappelaient à l’ordre. La vigueur avec laquelle il luttait contre les eaux finissait par l’épuiser et venait à bout de son courage. Ses forces déclinaient puis revenaient lorsque le visage de Samia jaillissait tout à coup. Le courant trop fort le déportait et la bataille était exténuante.


Enfin, à bout de résistance, ravagé par l’effort qu’il venait d’accomplir, Hamed s’écroula sur la berge. Gisant à plat dos au milieu des roches, incapable de se remettre debout, il n’arrivait plus à ordonner ses pensées. Mais son entêtement, cette envie irrésistible d’aller plus loin, de découvrir une nouvelle vie, le poussa à se lever. Il lui fallut s’y reprendre à trois fois pour enfin parvenir à se dresser. Il mit plusieurs minutes à se repérer et finit par apercevoir, au loin, des silhouettes imprécises. Ce devait être Samia et son passeur. C’est alors qu’il lui sembla entendre des cris. Il distingua Samia qui courait, poursuivie par l’homme. Il l’entendit appeler. Une seule chose comptait alors, secourir Samia ! L’instinct, en dépit de l’épuisement et de l’inquiétude le poussa à courir. Se rapprochant du couple, il comprit que l’individu ne tarderait pas à la maîtriser. Le vent dégagea les nuages et la lune lui offrit un appui inespéré. Il tira son couteau de sa chaussette. La lame finit sa course entre les omoplates de l’homme qui s’écroula sur la jeune femme. Samia comprit dans la fixité de son regard que la mort était là. Pourtant, le moribond, dans un ultime effort, extirpa le couteau. Il essuya la lame sur son mouchoir qu’il enfouit au creux de la main de la jeune femme et lui murmura quelques mots à l’oreille. Hamed enjamba les pieds de l’homme et délivra Samia de son lourd fardeau. Il était comme hébété et n’arrivait plus à mettre de l’ordre dans ses idées. Maintenant, il fallait partir, ne pas regarder derrière soi, rejoindre la ville la plus proche, gagner le nord de l’Europe, travailler, mettre Samia à l’abri... il lui restait tant à accomplir !
Quinze années déjà que Hamed et Samia vivaient en Provence. Leur fils Assâad poursuivait ses études et Hamed travaillait dans le même restaurant depuis dix ans comme serveur. Tous les matins, il prenait le bus puis il marchait une vingtaine de minutes. La rue était étroite, coincée entre deux immeubles. Le restaurant était situé en face du bureau de Béatrice. Chaque jour, il la voyait à travers l’immense baie vitrée, assise devant l’écran de son ordinateur ou en rendez-vous avec un client. A force de la voir, il avait fini par l’observer puis par l’espérer. Quelque temps plus tôt, il n’aurait pu imaginer cette situation. Maintenant, il ne la trouvait pas si extraordinaire. Plus il y pensait plus il voyait que ça n’avait pas d’importance. L’important, aujourd’hui, c’était Béatrice. La semaine dernière, il avait dansé avec elle. La main posée au creux de ses reins, il l’avait serré contre lui. Il sentait encore le parfum de ses cheveux. Il ne s’était rien passé et pourtant cette danse avait été érotique. Il continuait à penser à Béatrice, à cette fugace étreinte. Elle occupait toutes ses pensées ou lui arrivait par bouffées, au moment où il ne s’y attendait pas. Ce bouleversement le perturbait.
Samia sentait bien qu’il se passait quelque chose. Le matin, Hamed ne paraissait pas l’entendre. Il ne paraissait pas la voir non plus. Parfois, il s’asseyait sur le canapé, le regard dans le vague. Il semblait avoir perdu le sens de la réalité. Au début Samia avait été inquiète pour sa santé puis elle envisagea une autre hypothèse : Hamed était infidèle. Elle n’était sûre de rien. Elle se mit à l’épier. Son agenda, son téléphone, son ordinateur, les poches de son blouson, la boîte à gants de sa voiture... elle avait tout contrôlé mais n’avait rien trouvé. Son mari, pourtant, lui échappait.
Ce jour-là, Samia était seule. Allongée sur le canapé, elle écoutait le bruit. Elle se leva pour jeter un coup d’œil à l’extérieur. La rue était vide. Elle erra d’une pièce à l’autre puis monta dans sa chambre. Son regard balaya les murs et s’arrêta sur le dernier tiroir de la commode. Elle le fouilla avec précipitation et en extirpa un petit paquet de tissu qu’elle enfouit sous son oreiller.
La nuit était encore emplie du soleil qui avait pesé sur la terre. Elle s’étalait sur la ville ; l’ombre submergeait la rue engourdie. Samia avait chaud et pourtant elle serrait tout contre elle le corps moite de Hamed. Elle le tenait collé à elle comme si elle allait le perdre. Elle sentait sa peau humide contre la sienne, les muscles de son dos griffé contre ses seins, la rondeur de ses fesses contre son sexe. Hamed demeurait dans une immobilité complète; elle entendait sa respiration douce et régulière. Puis les pensées qui avaient défilé s’évanouirent dans la moiteur de la nuit, Samia se perdait dans l’ombre comme dans un océan alors que raisonnaient en elle les bouleversements de ses émotions. Les yeux fermés, Samia leva la main et tâtonna sous son oreiller. Elle nicha sa tête au creux de l’épaule de son mari et caressa son dos blessé du tissu néfaste.
***
Assâad entra dans la chambre de son père. Hamed avait beaucoup maigri. En nage et grelottant, il ne pouvait empêcher ses dents de s’entrechoquer. Sa bouche était entr’ouverte et un râle résonnait dans sa poitrine au rythme de sa respiration. Au-dessus du lit, une poche suspendue distillait au creux de son bras le liquide qui le maintenait en vie. Dans l’autre main, il serrait le livre sacré. Le regard d’Assâad explora lentement la pièce puis revint au corps endolori de son père. Un sanglot secoua son corps tout entier. La colère envahit son visage. Il s’essuya les yeux avec le revers de sa manche puis dans un cri déchirant, il sortit brusquement : « C’est ta faute ! Maman ! C’est ta faute ! ». Il s’enferma dans sa chambre pour cacher son désarroi, sa colère, sa solitude. Effondré sur le lit, les yeux fermés, dans un murmure, il implora Allah. Un bruit sourd le sortit de sa prière puis un silence épais recouvrit la maison. Inquiet, Assâad écouta ce silence qui annonçait la mort. Il hésita à sortir de sa chambre, s’avança prudemment dans le couloir et s’immobilisa derrière la porte de la chambre de sa mère. Après une longue pause, il tourna la poignée. Il entra. Il parcourut rapidement la pièce et s’arrêta sur la fenêtre grande ouverte. Assaâd ne se précipita pas, il mit simplement sa main sur sa bouche. Sa mère gisait sur la chaussée. Le sang ruisselait sur sa chevelure ébène.
***
Assâad marchait péniblement, accablé par le poids de son père et par le chagrin. Les sentiers de son enfance n’existaient plus et pourtant d’autres étaient apparus, plus inquiétants. Il prit à droite, le chemin caillouteux qui l’amena à un replat. Après une longue montée pierreuse, la pente s’atténua puis reprit jusqu’au sommet de la colline. C’est à cet endroit précis que son père avait fait vœu de mourir. Dominant la plaine le jeune homme aperçut plus bas la silhouette d’Aymen appuyé sur un gourdin et parcourant l’horizon que rien n’occultait. Le vieil ami se remit en marche, contournant quelques buissons desséchés à pas lents et affaiblis.

Assâad, le corps abattu, fit un dernier effort pour déposer son père sur la terre aride. Il drapa le corps dans un linge immaculé, étendit les bras inertes le long du corps, effleura les paupières closes puis alla se recroqueviller sur un petit rocher. Il posa l’inquiétante bouteille à ses pieds et se mit à prier. Il n’entendit pas Aymen qui se pencha sur lui, la main suspendue au-dessus de son épaule. Il se retourna et son regard eut du mal à contenir l’égarement et la détermination qui le tenaillaient. Il se leva et récita un long verset du Coran. Sans un mot, il saisit la bouteille qu’il venait de poser, contourna le corps de son père, et en vida le contenu. Il tendit la boîte d’allumettes à Aymen et cacha son visage avec les mains.

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Image de Lumiyah
Lumiyah · il y a
extrêmement touchant !!!!
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Patrick · il y a
la vie n'est pas un long fleuve tranquille.
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