La mort amoureuse

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Depuis L'océan indien ma prose voyage du battant des lames au sommet des montagnes et je me souviens de mes vies antérieures  [+]

Image de Été 2018
" La soif insatiable de tout ce qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. " Théophile Gautier



Je regardais distraitement le corbillard gris. Il remontait silencieusement l'allée principale. A un certain moment, la grosse Mercedes grise accéléra pour quitter le cimetière. Le chauffeur semblait pressé. Il avait du baisser les vitres teintées et j’entendais comme une musique qui s'éloigne.
J’étais à l’ombre d’un immense flamboyant dans cette douce lumière d’une fin d’après midi qui éclairait encore les tombes. J'ai toujours aimé flâner dans les vieux cimetières, peut être parce que j'aime la solitude et que le monde des vivants m'ennuie. Ce jour là une tombe attira mon regard. Une tombe que je n'avais pas remarquée en entrant. Je n’étais pas seul. Sur une stèle toute blanche était fixé le portrait d'une femme. Je ressentis alors une vive émotion comme si les yeux de cette inconnue instillaient en moi quelque chose que je ne pourrais plus jamais effacer. Un trouble s’enfonça jusqu’au plus profond de mon âme. Je n'osais m'approcher davantage et à partir de cet instant, ma vie fut bouleversée à jamais.
J'étais fasciné par sa beauté, une beauté surprenante. J’avais l'impression qu'elle m’attendait depuis toujours. Jamais je n'ai connu un tel bouleversement.... elle entrait dans ma vie, elle entrait dans mes rêves.
Pourquoi aucune inscription sur cette tombe ? Je ne le saurai jamais. Une voix me fit sursauter dans ma rêverie solitaire. Le gardien des lieux m'invita à sortir du cimetière :
" On ferme Monsieur ! "

Je regagnais ma voiture, j'avais les jambes en coton, le cœur palpitant et j'ai dû rester une heure assis le regard dans le vague avant que je ne puisse démarrer. Aucun éclairage sur ce petit chemin bitumé. Les phares de l'auto n'arrivaient pas à percer cette nuit noire et profonde. J’apercevais les premières lueurs de la ville au détour d'un virage et un quart d'heure plus tard j'étais chez moi. J'avais besoin d'une bonne rasade de rhum pour me remettre de mes émotions. Mon imagination avait du me jouer un mauvais tour. Cette femme, cette créature n'existait pas ou n'existait plus...qu'importe. Tout cela était tellement irréel ! Une telle beauté...comment était-ce possible ?
Demain j'oublierais peut-être cette promenade dans le cimetière...la photo d'une disparue...j'ai dû être frappé par sa jeunesse....
C'est difficile de mourir au printemps de sa vie...et mon cœur a voyagé comme toujours quand je rencontre une belle personne car je suis si seul en ce monde !

Je n'avais plus trouvé le sommeil, et je pensais à cette rencontre insolite, assis sur mon balcon en cherchant dans le ciel une réponse à mon angoisse existentielle. Cette nuit le ciel était d'une grande pureté, comme souvent dans l'hémisphère sud. Il me semblait voir cette femme parmi cette infinité d'étoiles au firmament. Chacun à peut être son étoile et si cette personne n'est plus, sa lumière existe encore. Mystère de l'univers infini...le silence de ces espaces infinis m'effraie disait Pascal.

J'ai cinquante-huit ans et je travaille dans le bureau d'une compagnie d'assurances au service des sinistres. Je n'ai pas d'amis, une vie sentimentale inexistante, je déteste les animaux de compagnie, j'aime la marche et la lecture.
Je suis un être tout à fait ordinaire, et je me demande ce que je fais sur cette terre. Je n'ai aucun talent, aucune passion et sincèrement j'aurais préféré ne pas être né. C'est ce que je pensais jusqu'à ce que je rencontre Clara.

La première nuit fût paisible et au petit matin j'avais presque oublié mon aventure de la veille.


Le lendemain soir je me couchais de bonne heure. J'avais laissé ma fenêtre ouverte pour laisser entrer cette nuit d’été parfumée. Je ressentais un immense bien être. Je ne tardais pas à m'endormir non sans avoir déposé un verre d'eau sur ma table de chevet. C’est cette nuit que Clara est venue, c'est cette nuit qu'elle m'a murmurée pour la première fois :

" Je suis la beauté, je suis la jeunesse, je suis la vie ! "

Je sentais monter la vie en moi comme un lac intérieur qui s’enfle et qui déborde, j’oubliais mon âge, j'avais l'impression de n'avoir jamais vécu avant elle. Oui j’ai aimé cette femme d'un amour insensé ! Pouvais-je croire que cette femme puisse être morte à la vie ? Seul l'amour qui dépasse la raison est plus fort que la mort.
D'où venait-elle ? Du ciel ou de l'enfer ? Je succombais aux charmes de cette ténébreuse épouse...
Non je n'ai pas rêvé... ce verre d'eau toujours vide au petit matin... je n’étais pas seul à le boire... ces traces de rouge à lèvre sur le verre et ce parfum de femme qui reste sur les draps...

Je ne vivais que pour la retrouver chaque soir et j'aurais préféré mourir que de renoncer à mes rêves...

Chaque matin était un nouveau monde d'ennui où je devais me tenir éveillé jusqu'au soir. Mon travail de bureau était vide de sens et dénué d'intérêt, mais il me permettait de gagner ma vie. Mes collègues étaient tous d'un conformisme affligeant et contagieux et j'échappais difficilement à cette routine. Les heures, les jours, les mois et les années s'écoulaient tristes et monotones...

Ma liaison avec Clara devenait ma seule raison de vivre et de mourir. Mais je savais ou plutôt je pressentais qu'un jour ou peut être une nuit elle disparaîtrait à jamais...

Nous approchions des fêtes de fin d’année, c'est une période que je redoute, Je ne suis jamais invité et je n'invite personne, je n’ai pas de famille et rien à célébrer. Je reste chez moi et n'ouvre ma porte à personne. Comme j'ai toujours eu quelques jours de congé entre Noël et le jour de l’An je me retire du monde pour être seul avec moi-même évitant toutes ces festivités. Je préfère marcher dans ce parc tout près du cimetière, écouter le vent dans la bambouseraie...
...J'allais souvent m'assoir sur un banc à côté d'une vieille bâtisse en ruine envahie de ronces et de roses sauvages. C'est un endroit propice à la méditation, à la lecture...


Et si j’invitais Clara pour Noël ou le jour de l'an ? Pourquoi pas... c'était la femme de mes rêves après tout... lui offrir un cadeau, lui verser une coupe de champagne... je devenais fou, cette femme n'était plus de ce monde !
Je dressais une table comme si nous allions réveillonner...
Le soir de Noël un peu avant minuit je levais mon verre à la santé de Clara. J'avais un peu trop bu, le champagne me tournait la tête et avant de me coucher je posais sur ma table de chevet une coupe pour elle.

Elle entra un peu après minuit et je vis dans une clarté lunaire sa silhouette. Elle avait pour tout vêtement une fine étoffe translucide qui sublimait son corps céleste. Elle esquissa un pas de danse d'une grande sensualité avant de s'approcher doucement vers moi. Son voile tomba à ses pieds : elle était nue. Puis elle porta à ses lèvres cette coupe de champagne avant de se glisser dans mon lit.
Comme d'habitude au petit matin elle avait disparu aussi mystérieusement qu'elle était venue.

La coupe portait l'empreinte de ses lèvres et le lit contenait encore son odeur et son parfum.


La veille de la nouvelle année – je ne sais pas pourquoi – je décidais de me rendre au cimetière.
On a parfois de drôles d'idées, et on se demande si tout ce que nous faisons ici-bas a du sens...peut être sommes nous gouvernés par nos chimères...pourquoi retrouver sa photo parmi les tombes alors qu'elle s'offrait à moi toutes les nuits ?

Ne dérangeons pas ceux qui dorment...


Je n'ai jamais retrouvé la stèle de Clara. Le même corbillard a remonté lentement l'allée avant de prendre la route à tombeau ouvert. Clara n'est plus revenue et la nuit de la Saint Sylvestre fût la plus triste et la plus lugubre de ma vie...

Le jour de l’An – je l'ai passé sur ce banc – à lire et à relire ces mots de Nerval car je venais de perdre la femme de mes rêves pour toujours !



Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé...
Ma seule étoile est morte....
... Et je porte le soleil noir de la mélancolie.

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Agnès BERGER · il y a
Merci pour m'avoir fait découvrir ce texte. Mystère surnaturel.
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Charles Dubruel · il y a
les morts-vivants...on n'est pas loin de Maupassant...
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Dranem · il y a
Merci de votre lecture ! Le Horla n'est pas loin !
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Guy Bellinger · il y a
Comme d'autres lecteurs, je ferai une petite réserve sur la forme (l'usage des temps ; une intensité inégale selon les paragraphes) et tout comme eux je vous louerai sans retenue pour le romantisme ténébreux dont vous avez su colorer ce conte d'amour fou - façon Nerval qui vous l'a inspiré, pas indigne non plus d'Edgar Poe traduit par Baudelaire (je pense en particulier à "Ligeia)".
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Dranem · il y a
Merci pour vos remarques : toute œuvre est inachevée... J'aime beaucoup l'univers d'Edgar Poe et Baudelaire bien sur puisque je viens de publier l'Invitation au voyage, lecture baudelairienne en Mascareignes. La mort amoureuse est surtout inspirée par la morte amoureuse de Théophile Gauthier , Le poète impeccable salué par Baudelaire.
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Guy Bellinger · il y a
Intéressant. Je réalise que je n'ai rien lu de Théophile Gautier, même pas "Le Capitaine Fracasse". Il va falloir remédier à la chose.
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Dranem · il y a
J'ai eu la chance de voir le Capitaine Fracasse dans une pièce de théâtre de Marcel Maréchal avec Jean- Claude Drouot , mais ça date ! Je vous conseille de lire Le roman de la momie et cette fameuse Morte amoureuse.
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Marie · il y a
Un joli parfum nervalien dans ce texte qui est sans doute un premier jet que vous aimerez peut-être retravailler pour en faire un petit bijou...
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Dranem · il y a
Merci d'aimer Nerval ! Oui, remettre cent fois sur le métier mon ouvrage, vous avez raison !
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Marie · il y a
C’est si rare un auteur simple et naturel ! Surtout, continuez !
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Dranem · il y a
Merci Marie !
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Sylvie Talant · il y a
J'ai eu un peu de mal au premier démarrage du corbillard ( verbes " être " peut-être trop nombreux dans le premier paragraphe ) mais cette impression se dissipe vite car ensuite la nouvelle comporte de belles images et se fait de plus en plus prenantes. Par manque de temps j'hésite à lire sur Short les nouvelles de 5 minutes mais ici je n'ai pas décroché, ni vu le temps passer. La thématique et la façon dont l'intrigue est menée sont dignes des plus grands romantiques.
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Dranem · il y a
Merci pour votre précieuse lecture, j'apporterai certainement quelques modifications à "La mort amoureuse" qui fait parti d'un recueil de nouvelles " LE VERTINGO" pour une part inspiré du HORLA de Maupassant . Le romantisme, ce désespoir lumineux n'est pas mort !
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PierreYves · il y a
L'écriture un peu hâtive manque de maturation et de finition, mais le mystère est là et le contenu tient la route. Ce texte, encore au stade du prototype, est prometteur !
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Dranem · il y a
Merci pour votre lecture ! votre critique est constructive et je tiens compte de votre avis... A bientôt
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Dranem · il y a
Merci d'avoir découvert mon texte , l'autre monde est parmi nous et l'imaginaire nous permet d'ouvrir les portes du rêve...
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Violette · il y a
J'ai bien aimé ce récit qui nous entraîne dans un autre monde, mais qui sait si seule l'imagination
peut nous le faire entrevoir ?

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Dranem · il y a
Merci d'avoir aimé ce récit ! L'imagination est une porte "induite" sur d'autres mondes parallèles et les rêves nous permettent de voyager au cœur de nos propres ténèbres. Pour revenir à ce texte, je fait référence à " la morte amoureuse " de Théophile Gauthier que je vous conseil de lire .
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Violette · il y a
Je suis bien d'accord avec votre pensée et je vais m'intéresser à l'ouvrage que vous
citez