La mort a peur de la solitude

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J’avais l’impression d’être là depuis des heures et des heures, une pelle à la main, à creuser inlassablement, mes pieds s’enfonçant dans la terre meuble. Mais il fallait bien s’en charger. Je n’allais pas le laisser se faire bouffer par les coyotes. Je voulais l’enterrer dignement, dans un endroit qu’il avait tant aimé, où je crois, il avait été le plus heureux. Il reposerait face à l’immensité du désert. Il pourrait ainsi profiter des couleurs chatoyantes de ses magnifiques couchers de soleil.
Je m’arrêtai un instant, me redressant pour éponger la sueur qui coulait de mon front. Je bus une gorgée d’eau, j’avais la gorge si sèche. Le soleil avançait doucement vers le zénith et la chaleur commençait à devenir difficile à supporter. Pas un nuage à l’horizon, comme souvent dans ces contrées arides. J’ôtai ma veste et réajustai mon chapeau pour me protéger des puissants rayons avant de me remettre à l’ouvrage. Cela faisait plusieurs heures que j’étais là. Mes épaules et mon dos commençaient à me faire souffrir et des ampoules étaient apparues sur mes mains moites. Pourtant, je n’y prêtais pas attention. La douleur physique était là, en toile de fond, mais je l’acceptais. Car ce n’était pas la pire.
Je creusai une tombe. Celle d’un ami cher. Rien n’aurait pu être pire.

Nous nous connaissions depuis des années. En fait, j’ai la sensation que nous nous étions toujours connus. Je ne parviens pas à me souvenir de ma vie avant lui. Enfant, je ne passais pas une journée sans lui rendre visite. Je lui confiais tous mes secrets, des plus insignifiants aux plus bouleversants. De mes premiers émois amoureux à la maladie de ma mère. Ce ne fut pas une période de ma vie facile mais il m’a toujours montré un soutien indéfectible, alors que mon père se murait doucement dans le silence. Chaque soir, mon père pleurait de désespoir. Je l’entendais depuis ma chambre et je l’observais, la porte entrebâillée. Il priait quelques fois, suppliant le Seigneur de guérir ma mère. Comme s’il pouvait y faire quelque chose...
Son état empirait de jour en jour et bientôt, elle ne pouvait plus se lever de son lit. Je me forçais à paraître toujours joyeux à cette époque. Je devais avoir 10 ou 11 ans et à chaque fois que je poussais la porte de sa chambre, c’était pour essayer d’amener un peu de joie et d’amour à ma mère. La voir esquisser un sourire malgré la fatigue et l’entendre rire me rassérénait. Elle me demandait souvent de me glisser dans le lit à ses côtés. Elle fredonnait un air que je ne supporte plus d’entendre aujourd’hui ou me lisait des histoires. Lorsqu’elle était très fatiguée, nous ne faisions rien. Je restais à ses côtés, à l’écouter respirer. Elle passait alors sa main dans mes cheveux en me disant que tout irait bien.
Mais je savais que rien n’irait sans elle.
Je n’aurais jamais pu tenir sans mon ami de toujours. Je passais de plus en plus de temps avec lui à mesure que la santé de ma mère déclinait. Elle dormait de plus en plus et ses périodes d’éveil étaient difficiles à supporter tant la douleur la rendait méconnaissable. Elle essayait de paraître forte lorsque je poussais la porte de sa chambre mais c’était de plus en plus insoutenable. J’avais du mal à rejoindre mon foyer et je rentrais le plus tard possible, ne voulant pas affronter la tristesse et l’angoisse de mon père. A cette époque, je m’occupais davantage de lui que lui de moi.
Et un jour, ce qui devait arriver arriva.
Maman mourut et elle emporta l’âme de mon père avec elle. Il essaya vaguement de faire un effort au début mais il se laissa peu à peu aller. Je crois qu’il perdit la tête. Il ne parlait plus, ne s’alimentait plus, il se contentait de regarder la télévision, le regard dans le vide, comme mort intérieurement. Mes grands-parents paternels s’inquiétaient de plus en plus à son sujet et surtout pour moi. Les séances chez le psychiatre ne semblaient pas faire d’effet, il avait besoin d’une aide constante, même pour se nourrir et penser à se doucher. Alors ils prirent la douloureuse décision de le faire interner et vinrent vivre à la maison pour s’occuper de moi. Peu de temps après son départ, mon père trouva le moyen de se suicider. Il n’avait pas eu la force de reprendre goût à la vie depuis la mort de ma mère.
C’était beaucoup à encaisser pour un enfant d’une douzaine d’années. Mes grands-parents m’ont également conduit chez un psy pour parler de tout ce que j’avais vécu et ne pas risquer de me perdre moi aussi. Au début, je n’aimais pas trop aller le voir. Il me demandait de parler et je n’étais pas très doué pour ça, surtout avec les inconnus. Je m’étais enfermé dans mon monde, espérant que ma souffrance et le sentiment d’abandon disparaîtraient comme par magie. Puis, à force de patience, il réussit à m’apprivoiser et à me faire parler de ce que j’aimais faire et de mes amis. Je ne parlais quasiment que de mon ami le plus proche, Jack, le seul qui comptait à mes yeux. J’avais d’autres amis mais ils ne me soutenaient pas aussi bien que lui, ne me connaissaient pas aussi profondément. Le psy voyait cette relation d’un bon œil et a explicitement demandé à mes grands-parents de me laisser passer le plus de temps possible avec lui. Il était sûr que c’était le moyen de me faire remonter la pente et de garder un esprit sain. Rien n’aurait pu me rendre plus heureux. Jack était le seul à me comprendre. Je pouvais rester avec lui des heures, sans parler, simplement en marchant dans la plaine, en jouant ou en regardant l’horizon.

Je me suis peu à peu réouvert au monde extérieur, comprenant que je n’étais en rien responsable de la maladie de ma mère et du suicide de mon père. Ils ne m’avaient pas abandonné. Ils étaient malades, tout simplement et aussi injustement que cela puisse paraître. Mes grands-parents, malgré le chagrin d’avoir perdu un fils, ont joué leur rôle à merveille et m’ont toujours épaulé. Peut-être ai-je remplacé leur enfant à leurs yeux.
J’ai poursuivi mes études, même si mon destin était déjà tout tracé : je voulais reprendre l’entreprise familiale à la plus grande joie de mon grand-père. Oh, rien de bien extraordinaire mais nous avions une petite réputation à tenir dans la région. Mon grand-père avait ouvert un garage lorsqu’ils s’étaient installés dans la région avec ma grand-mère, enceinte de son premier enfant. Il s’était spécialisé dans la réparation de machines agricoles.
Dans la région, le travail ne manquait pas. Et même si nous réparions aussi les voitures, le plus gros de notre chiffre d’affaires se faisait grâce aux agriculteurs du coin. Tout le monde connaissait mon histoire et les gens me regardaient souvent avec tristesse et compassion. Je détestais ça. Mais bon je les comprends. J’aurais sûrement agi de la même manière si j’avais été à leur place.
A la fin du lycée, j’ai rejoint mon grand-père pour apprendre le métier. Il ne savait pas combien de temps il pourrait encore travailler et maintenant qu’il savait que je ne partirai pas à l’autre bout du pays étudier le droit, le commerce ou la médecine comme mon oncle et ma tante, il était soulagé, je crois. Comment aurais-je pu partir ? Ma vie était là. Je ne pouvais pas les laisser seuls ici. Ils m’avaient élevé comme leur propre enfant et donné tout ce dont j’avais besoin. Maintenant qu’ils vieillissaient, c’était dans la logique des choses de leur rendre la pareille. Et puis, je n’aurais jamais pu laisser Jack ici. Il ne m’aurait pas suivi. Cette vie n’aurait pas été faite pour lui.
Non, je savais depuis toujours que je grandirai, vivrai et mourrai au ranch.
Alors quand je me suis rendu compte que Jack était malade lui aussi, je me suis d’abord senti maudit. Est-ce que toutes les personnes que j’aime étaient vouées à souffrir et finalement mourir ? J’aurais préféré prendre sa douleur et quitter ce monde à sa place plutôt que de voir grandir sa souffrance. J’ai beaucoup pleuré, j’ai un peu prié même si je ne croyais guère en une entité qui semblait prendre un malin plaisir à jouer avec le destin de tout le monde sur cette planète.
Jack de son côté ne se plaignait jamais et continuait à se comporter comme il l’avait toujours fait. Mais de temps à autre, je voyais une défaillance qui me brisait le coeur. Une jambe qui flageole, une démarche moins assurée, des difficultés pour se lever et une perte d’appétit qu’il ne pouvait pas me cacher. Il allait mal, la visite d’un spécialiste me le confirma.
- Je peux lui prescrire des calmants pour atténuer la douleur mais la maladie est dégénérative. Il n’y a rien à faire. Je suis désolé.

C’était injuste, la maladie l’est toujours. Il était encore bien trop jeune pour mourir mais je n’avais pas le cœur de le voir souffrir. Parfois, il semblait me supplier du regard d’achever ses souffrances, même s’il ne l’aurait jamais demandé ouvertement. Je ne pouvais pas rester là, impuissant à le regarder mourir à petit feu. C’était au-dessus de mes forces. Ma décision n’était pas facile à prendre mais c’était la moins pire des options. Je décidai de mettre un terme à son mal, à contrecœur parce que je savais que ce serait déchirant. Mais je n’aurais laissé personne d’autre s’en occuper à ma place. J’étais son acolyte, son alter ego, la seule personne en qui il vouait une confiance absolue.
Alors, ce matin, je pris mon courage à deux mains. Après avoir avalé une bonne lampée de whisky pour me donner du courage, je me rendis auprès de lui. Je lui expliquai ce que je m’apprêtai à faire, m’efforçant de retenir mes larmes. Il ne réagit pas, se contentant de se lever, non sans difficulté. Je le suivis. Il savait exactement où il souhaitait aller. Je le pris dans mes bras une dernière fois, m’obligeant à être fort. Ce n’était pas le moment d’éclater en sanglot. Je lui mis un sac sur la tête, je ne voulais pas voir ses yeux lorsque je presserai la détente. Il avait l’air calme, prêt à affronter l’inconnu. Il ne bougea pas et resta digne. Je reculai, soulevai mon arme avec difficulté. Mon bras semblait peser une tonne. Je me concentrai, les sourcils froncés, la gorge serrée. Je visai la tête et le coup partit. Il s’effondra au sol instantanément.

J’en étais là. A finir de creuser sa tombe. Je n’aurais jamais imaginé devoir faire ça un jour. Mais c’était la meilleure chose à faire, l’option la moins douloureuse des deux. Je remontai hors du trou, pris une profonde inspiration et le poussai, non sans mal jusqu’à ce qu’il tombe au fond. Je restai là quelques minutes, à l’observer. La coutume veut qu’on prononce quelques mots. Mais la vérité, c’est que je ne savais pas quoi dire. Je ne parvenais pas à réaliser mon geste. Je n’arrivais pas à me dire qu’il ne serait plus jamais là, que je ne pourrais plus jamais le voir et lui parler.
J’avais cueilli une rose ce matin, dans le jardin. Je la jetai au fond de la tombe et l’observai descendre doucement avant de me décider à reboucher le trou. J’avais prévu de faire une petite stèle, sobre et sans fioriture religieuse. Je l’aurai dans quelques jours. Je me redressai, le dos douloureux et observai le monticule de terre fraîche au milieu de l’herbe desséchée par le soleil, la mâchoire et les poings serrés. Je m’empêchai de pleurer. Pas tout de suite.
Une fois ma sale besogne terminée, je poussai la porte du ranch, ôtant mon chapeau et mes bottes pleines de terre. Je passai ma main dans les cheveux en soupirant. J’avais bien besoin d’une bière. J’en sortis une du réfrigérateur et allai m’installer sous le porche. Je décapsulai ma bière et bus une longue gorgée. Le soleil se couchait doucement. Je levai ma bouteille, rendant un dernier hommage à mon cher ami. Mon grand-père me rejoignit. Il me regarda d’un air tendre, bien conscient de la difficulté de la tâche que je venais d’accomplir. Il m’avait proposé son aide mais j’avais besoin de le faire seul. Il posa sa main sur mon épaule.
- Tu es bien comme ton père, murmura-t-il comme pour lui-même, avant de rentrer.

Et c’était vrai. Je n’avais pas perdu ma femme mais j’avais l’impression d’avoir perdu mon frère et la douleur était tout aussi intense. J’espérais réussir à surmonter cette énième épreuve dans ma vie mais une question tournait en boucle dans ma tête : qu’allais-je devenir sans mon bel étalon, mon fidèle destrier à mes côtés ?
Plus de balade dans le silence de la nuit à ses côtés. Plus de chevauchée au galop dans les plaines pour m’éloigner de mes soucis. Plus de confident toujours à l’écoute. Je devrais désormais apprendre à vivre seul. Je soupirai en me frottant les yeux. Mes joues étaient humides. Mon cheval était mort. Mon corps et mon esprit devaient se faire à cette douloureuse réalité.
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