La montre

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"A la fin tu es las de ce monde ancien" A lire aussi : http://leslevresecarlates.unblog.fr https://santiagocuervo8.wixsite.com/lemoderateur/ https://santiagocuervo8.wixsite.com/cuervo

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Il est bientôt midi. Michel s'apprête à fermer sa boutique. Ils sont de plus en plus rares, les commerçants qui baissent le rideau entre midi et deux. Mais Michel tient à prendre tout son temps pour déjeuner. Il a ses habitudes chez Gino, le restaurateur italien dont la trattoria propose le meilleur risotto ai funghi de la ville. Michel n'est pas non plus obsédé par son chiffre d'affaires. Il aura bientôt soixante ans. Sa boutique de prêt-à-porter masculin marche doucement, mais sûrement ; il peut compter sur les habitués même si, régulièrement, certains d'entre eux revêtent leur dernier costume. Car Entre Gentlemen est une boutique à l'ancienne, dans tous les sens du terme. Le temps s'y est arrêté. La décoration fait penser à la bibliothèque d'une vieille université anglaise. Le choix du style victorien attire parfois des adeptes d'Harry Potter, mais la vue de portants de vestes en tweed ou de commodes bourrées de foulards en soie les refoule assez rapidement.
Michel est connu comme « le vieil emmerdeur » de la rue commerçante. C'est une jolie rue pavée, interdite la plupart du temps à la circulation. Elle se situe à côté du centre historique de la ville. Il y a une belle basilique gothique, une magnifique fontaine en pierre. Michel a longtemps été le président de l'association des commerçants de la rue, mais ses décisions étaient loin de faire l'unanimité. On lui reprochait sa rigidité et son passéisme. Il a dû laisser sa place. Depuis la mort de sa femme, Michel s'est renfermé. Il ne fait aucun effort pour paraître sociable ou fréquenter les nouveaux venus. Il a conscience de jouer le rôle du vieux bougon bien qu'il ne soit pas si vieux que ça.
Michel met un point d'honneur à être toujours très élégant. Sa moustache est parfaitement taillée. Son blazer est toujours impeccablement repassé. Il déteste qu'on qualifie les vêtements qu'il vend de « mode senior ». Le mot « classique » l'insupporte tout autant. Il vend un style ancestral, une marque de goût à laquelle des hommes de tous âges peuvent adhérer.

Juliane vient de fêter ses trente-trois ans. Elle est l'heureuse propriétaire de la bijouterie fantaisie L'Écrin de Loly. Loly était le prénom de sa mère. Dolorès. C'est Dolorès qui a ouvert cette boutique il y a presque vingt-cinq ans. Juliane en a hérité après ses études de marketing et la mort prématurée de Dolorès. Juliane a hérité de ce prénom prophétique dont l'abréviation glamour figure sur l'enseigne clignotante de la devanture.
Juliane est un poème à elle toute seule
Ses longs cheveux qu'elle tresse comme une Indienne
Ondoient derrière elle comme une route sinueuse et mystérieuse
Son teint frais et pailleté, sa joie et ses espérances rieuses
Vous emportent malgré vos réticences, vous le client toujours circonspect
Le monde alors dépend de ses paupières bleues de cien
Son talent et ses réussites ont fait fuir des types particulièrement veules
L'un d'entre eux lui a laissé un cadeau inventif, le plus beau cadeau, paraît-il
Eloan, un merveilleux petit garçon qui passe ses vacances
Quelque part dans la réserve à se raconter des histoires de pierres magiques
Des talismans capables de vous transformer en bêtes féroces
Il préfère les pierres artificielles, il les ramasse sous les cartons
Quand elles sont desserties de leur chaton
Juliane le gronde en réparant les chaines de métal ductile

Mais depuis un an, les affaires ne tournent plus aussi bien
Il y a cette boutique franchisée qui s'est installée à deux rues
Les gens maintenant s'y ruent.
Les dettes commencent à gronder comme une mer hostile qui attend
Que la digue se rompt
Juliane plie et ne tourne pas rond
Ce n'est pas exactement l'expression habituelle, mais La Fontaine nous pardonnera
Et il y a ce lot de montres horribles qu'un vendeur aigrefin l'a persuadé d'acheter
« Des montres que vous écoulerez comme des petits pains »
Elles sont en forme de voitures ! Des montres-voitures ! Hors de prix ! Rien à voir
Avec des petits pains
Juliane adore les petits pains, surtout ceux aux graines de pavot
Ces horribles montres sont invendables
Des milliers d'euros perdus gâchés en forme de voitures

Ne me demandez pas pourquoi, mais un jour, Michel pénètre dans la boutique de Juliane, d'un pas hésitant, comme un athée rentre dans une église un jour de tempête. La nécessité de faire un cadeau à un petit neveu, l'attente oisive qui précède la réouverture de sa boutique après le repas ou bien l'enseigne clignotante et hypnotique vestige des années quatre-vingt-dix ? La vérité, c'est que Michel a bien connu Dolorès. Une brave femme, un peu folle, « originale » selon l'euphémisme consacré. Son épouse était même une cliente assidue de L'Écrin de Loly. La nostalgie ne prévient pas. Parfois, on a besoin de revoir un bout de son passé pour se sentir plus heureux. L'endroit a bien changé. Une musique un peu sirupeuse poisse sous les pieds du visiteur. Le morceau s'appelle Blu, c'est une pop légère et Lo-fi que Michel décide de détester immédiatement.
Michel se promène dans la boutique, les mains dans le dos. Il s'arrête parfois devant un bijou ou un objet décoratif qui lui semble particulièrement laid. Qui peut bien acheter ces horreurs ? Soudain, une voix féminine le tire de sa réflexion moqueuse. Il reconnaît Juliane. C'est une jeune femme charmante qui irradie la douleur comme le soleil par une belle journée d'hiver. Il ne l'a pas vue depuis plusieurs années. Il en serait presque troublé. Mais Michel fuit ses pairs. Surtout les nouveaux visages de la rue commerçante.
— Puis-je vous aider ?
Juliane, elle, n'a pas reconnu Michel. Elle ne l'a vu que deux ou trois fois dans sa vie. C'est plutôt la femme de Michel qui fréquentait Dolorès et sa bijouterie au temps où Juliane était une petite fille sage et passionnée par les pierres précieuses. Michel doit trouver quelque chose à dire. Il déteste les relations humaines, même quand elles consistent à parler de la pluie et du beau temps – ou bien à mentir par politesse.
— J'ai besoin d'une montre.
Le visage de Juliane s'illumine.
— Je reviens dans une minute.
Michel s'en veut d'avoir menti à la jeune femme, mais il ne pouvait pas lui dire qu'il était rentré dans sa boutique pour retrouver l'ombre de sa chère épouse disparue. Il fait un pas vers la sortie, mais Juliane se met en travers de son chemin. Elle lui présente un plateau rempli de montres hideuses en forme de voitures. Des miniatures de collection sur le toit desquelles un écran de montre a été incrusté. Les trois aiguilles clignotent sur l'écran en cristaux liquides, encadrées de fonctions sibyllines, chiffres, formes géométriques et émoticônes pixélisés. L'écran est illisible.
— J'ai reçu cette collection de montres. Je suis sûre qu'elles pourraient vous intéresser.
Juliane ne sait pas mentir à ses clients, mais elle essaie. Son sourire navré a quelque chose de captivant. Michel temporise. Il n'achètera pas cette monstre — oui, avec un s entre le n et le t. Mais il ne veut pas décevoir tout de suite la jolie vendeuse.
— Je vais réfléchir.
Il pousse un peu Juliane pour rejoindre la sortie. Le parfum acidulé de la jeune femme rentre dans ses narines, comme les fumées douées de vie de certains dessins animés, il s'insinue jusqu'à son nez et pénètre dans son cerveau. Michel bredouille un « bonne journée » et disparaît dans la rue.

Il n'y a aucun client dans la boutique pour le moment. Juliane discute avec son amie Rachel derrière le comptoir. Rachel est vendeuse dans la boutique d'en face. C'est une femme assez forte, une quinquagénaire qui respire la joie de vivre. Les épreuves de la vie n'ont aucun effet sur elle. C'est un roc, une ancre pour ses amis. Elle a cette capacité enviable à dédramatiser n'importe quelle situation. L'antidote parfait. Juliane a besoin de la voir régulièrement, elle ne s'en cache pas, un téléphone portable accro aux prises électriques. Rachel éclate de rire. « On ne m'avait jamais traité de prise électrique avant toi. »
Juliane explique à Rachel... Tu comprends, il n'a jamais travaillé de sa vie... Il adore son fils, ce n'est pas le problème... Eloan va finir par croire que c'est moi la méchante... Mais non, je ne suis pas trop gentille, mais il a besoin qu'on l'aide... C'est quand même le père de mon fils... Non, pas simplement un donneur de sperme... Non, je ne suis plus amoureuse de lui... Ce n'est pas si rare, une femme qui verse une pension alimentaire à son ex-mari... Il est handicapé... Tu dis des bêtises, il a sa carte d'invalidité... Je lui ai prêté deux mille... J'ai déjà connu des situations plus précaires, je vais m'en sortir... Ma mère avait ses défauts, mais elle savait gérer son commerce... Elle m'a légué ça, je vais m'en sortir... Je vais même te dire, je compte...
À ce moment-là, un homme entre dans la boutique sans mot dire. Il porte un costume bon marché froissé dans le dos. Il est chaussé de mocassins éculés qui crissent dangereusement sur le carrelage. Il tient fermement son attaché-case. Juliane a compris immédiatement. Elle laisse Rachel en plan et s'approche de l'homme insignifiant.
— Je peux vous aider ?
— Xavier Ventura, huissier de justice. Je suis mandaté pour procéder à la saisie de votre marchandise semi-précieuse ainsi que d'une série de...
Il se met à chercher quelque chose dans son attaché-case.
— Je ne comprends pas.
— Je représente le créancier Or Évasion. Vous leur devez la somme de huit mille six cent sept euros et huit centimes. Vous avez été prévenue de ma visite à plusieurs reprises. J'aurais préféré être attendu.
Juliane reste interdite. Elle fait obstacle à l'huissier avec son corps diaphane, transparent, mais il est suivi par deux autres hommes autrement plus imposants qui savent exactement ce qu'ils doivent saisir. Juliane fond littéralement, sa silhouette liquide se faufile entre les présentoirs. Rachel connaît quelqu'un qui pourrait empêcher les huissiers de mettre à sac la bijouterie de Juliane. Un homme qui lui est venu en aide il y a plusieurs années de ça. Un bon samaritain qui saura quoi faire.
Les hommes sont toujours dans la boutique, à la recherche notamment d'une série de montres insolites Belle Forme, quand Michel entre à son tour. Il est renfrogné, il n'a pas envie d'être là et le manifeste clairement. Il se dirige directement vers l'huissier. Il lui prend des mains l'avis de saisie et dit d'une voix rauque :
— Bon, vous avez le titre exécutoire ?
— Qui êtes-vous ?
— L'homme qui vous demande si vous avez un titre exécutoire.
— Madame Guillemin est ici présente, je n'ai donc pas besoin d'être en possession d'un titre exécutoire...
— Sauf que ce n'est pas Madame Guillemin, c'est sa fille Juliane Richard.
— Je ne comprends pas.
— Sur votre avis, je lis qu'Or Évasion vous a mandaté pour procéder à une saisie auprès de Madame Dolorès Guillemin. Or Madame Guillemin n'est clairement pas là. Donc, sans titre exécutoire, je vous prierai de sortir immédiatement de cette boutique avant que nous ne portions plainte pour vol à l'étalage et violation de la vie privée.
— C'est n'importe quoi...
L'huissier en perd son droit. Dans le doute, il bat en retraite en murmurant : « Je reviendrai ». Michel s'apprête à sortir à son tour, mais Rachel lui hurle dessus :
— Mais ça va pas, tu ne vas quand même pas t'enfuir ! Depuis quand le chevalier servant disparaît-il après avoir occis le méchant dragon ?
Michel fait volte-face et se présente en bougonnant devant les deux femmes. Juliane est redevenue solide, la craie est redevenue falaise. Elle ne réalise pas trop ce qui vient de se passer. Soudain elle saute au cou de Michel :
— Merci beaucoup Monsieur !
Rachel tique :
— Monsieur ? C'est Michel, l'heureux propriétaire d'Entre Gentlemen, le doyen des commerçants de la rue.
— Doyen, n'exagérons rien. Tu n'es pas toute jeune toi non plus.
Juliane réalise soudain à qui elle a affaire :
— Michel ? Le mari de Babette. Désolé, je ne vous avais pas reconnu.
— Il n'y a pas de mal. Vous étiez jeune quand j'accompagnais mon épouse.
— Je suis désolée pour Babette. Je vous présente mes plus sincères condoléances, avec beaucoup de retard, je sais.
— Merci.
Michel bredouille encore quelques mots, mais les deux femmes ne les comprennent pas, ce qui ne les empêche pas de lui sourire gentiment. Rachel rappelle Juliane à la réalité en lui disant que les huissiers reviendront. Il faut trouver un moyen de calmer leur ardeur, mais comment se débarrasser d'un lourdingue en soirée qui a trop bu et qui s'incruste à votre table ? Excellente métaphore, même si Xavier Ventura ressemble plutôt au petit timide qui vous mate dans un coin et profite que vous dansiez pour mettre du GHB dans votre verre. Excellente métaphore encore.
— Vous devez leur donner dès demain la moitié de la somme.
— Je n'aurai jamais quatre mille euros pour demain. Je sais, ça peut vous sembler peu, mais...
Michel rectifie :
— Quatre mille trois cents euros.
Juliane s'affale sur son tabouret industriel à base roulante. Elle glisse sur un mètre. Rachel l'arrête en appuyant fermement avec le pied sur une des roulettes. Michel demande :
— Combien coûtent vos affreuses montres ?
Sans le contredire, Juliane répond :
— Cent cinquante euros pièce.
— Je comprends mieux d'où vous viennent vos dettes. Ce sont des réglages, vous allez apprendre...
Michel sort son chéquier de la poche intérieure de son indéfectible blazer croisé, gribouille dessus, arrache un chèque d'un geste assuré et tend le rectangle de papier à Juliane :
— Je vous en prends trente, les moins laides s'il vous plaît, enfin celles qui ne sont pas en forme de Fiat 500.

Michel chantonne en faisant sa comptabilité. Que lui arrive-t-il ? L'espace de quelques minutes, il se sent satisfait de son sort. Il tourne cette sensation dans son esprit comme s'il s'agissait d'un Cognac millésimé dans un beau verre tulipe. Sa boutique déborde d'invendus. Les étagères sont tellement remplies que la poussière n'a pas la place de s'y incruster. Michel porte une des montres-bracelets en forme de voiture, une DS de 1957, celle-là même dont parle Roland Barthes dans ses Mythologies. La montre se met à sonner. Michel appuie sur plusieurs boutons, mais elle continue de tintinnabuler, un bip régulier, horripilant. Son naturel grincheux revient vite. Il ne prend même pas la peine de fermer boutique. Il file comme un boulet de canon à travers la rue. Il n'a qu'à faire deux cents mètres pour se retrouver dans L'Écrin de Loly, au milieu de bijoux ethniques, de bracelets en cuir et de boucles créoles.
— Il faut que vous arrêtiez ce machin infernal !
— Bonjour Michel. Comment allez-vous ?
Les deux passent en revue la notice, tentent des combinaisons de boutons ; mais rien n'y fait. La montre sonne toujours. Juliane finit par enlever la pile. Le silence les surprend tous les deux. Michel est comme en apesanteur, en suspension ; Juliane lui prend le poignet et y attache délicatement la montre. Michel frissonne et quitte la boutique sans un mot. Juliane reste un instant songeuse. Puis elle retourne à ses étiquettes.

Michel et Juliane se revoient souvent. D'abord aux réunions syndicales que Michel fréquente à nouveau. Puis aux pots de départ. Rachel est l'axe de symétrie étincelant qui partage la table en deux parties supposément superposables. Michel parle peu. Il a rasé sa moustache. Il porte un costume slim Prince de Galles qui le gêne un peu aux entournures. Juliane le regarde à la dérobée. Parfois elle pense : « George Clooney a bien cinquante-neuf ans ». Et elle se met à rire, à se moquer tendrement de sa lâcheté. Michel, que l'émoi rend paranoïaque, lui demande alors ce qui ne va pas. Il est persuadé que ce costume validé par Rachel est une source de dérision. Un homme qui ne sait pas qu'il est craquant est irrésistible. N'est-ce pas Rachel ?
— Tout à fait.
— Et tu ne trouves pas ça déplacé ?
— Pardon ? La Terre a plus de quatre milliards d'années, le séquoia peut vivre trois mille cinq cents ans — j'ai vu ça sur National Geographic. Alors franchement, qu'est-ce qu'on en a à faire que vous ayez vingt ans de différence ? Qu'est-ce que ça représente à l'échelle universelle ?
— Tu es gentille.
— Non, simplement rationnelle.
L'amour est très rationnel, quoiqu'on en pense. Juliane se demande si l'inverse aurait été vrai, si Michel à trente ans aurait été sensible au charme d'une sexagénaire — très bien conservée c'est vrai. Et pourquoi ne serait-on pas bien conservé à soixante ans ? Même les femmes adoptent le male gaze. Mais peut-on aussi reprocher à un homme d'avoir soixante ans ?
Michel lui ne se pose pas autant de questions
À vrai dire, il ne s'en pose aucune.
Il bâillonne ses sentiments — On les entend sous le comptoir qui battent la cadence.
Ce matin, il a vendu un ensemble prune
À un homme invité à une soirée costumée.

Serait-il indécent de parler d'histoire d'amour entre ces deux-là ?
La différence d'âge vous gêne ? Michel est presque sexagénaire après tout.
Vous aimez la précision, alors je vous dirai que Juliane et Michel ont vingt-quatre ans
Et huit mois de différence.
Quelle différence ?
Non, vous imaginiez plutôt une relation de confiance entre un père et sa fille
Juliane, déçue par la gent masculine qui reconquiert le mordant de la lumière
Grâce à cet homme mûr et meurtri
Et mon histoire prend fin quand elle rencontre un jeune homme sensible et bellissime
Le prince charmant en Lacoste
Je ne vous cacherai pas que je suis un grand fan de Lost in Translation
— Bill Murray mon dieu !
Que se serait-il passé si Bill était resté avec Scarlett au milieu de cette avenue tokyoïte ?
Je sais, c'est le nom des acteurs pas des personnages, je fais ce que je veux.

Un soir, alors que la ville a organisé une « nocturne » et que les boutiques restent ouvertes jusqu'à vingt-deux heures sur arrêté préfectoral, Michel profite que L'Écrin de Loly soit rempli de curieux pour emmener Juliane sur le pont Alfred de Musset. Rachel se charge de la boutique pendant ce temps-là. Son visage rayonnant est un immense clin d'œil complice. Juliane se laisse faire, elle ne s'est jamais sentie aussi légère, même après le burger au maroilles qu'elle a avalé avant le rush.
Le fond de l'air est un peu froid. L'eau fait des clapotis embarrassants contre les piles du pont. Des gens passent derrière eux, à quelques centimètres parfois, alors qu'ils ont l'espace suffisant pour respecter ce moment solennel et incommode et s'en aller plus loin voir si j'y suis. Michel est angoissé comme au temps de ses premières déclarations, dans un épisode précédent de sa vie, une partie hermétiquement close qui suinte par l'écoutille de la mémoire. Juliane se laisse faire encore. L'avantage avec un homme qui a fait l'essentiel de sa vie amoureuse au vingtième siècle, c'est qu'il s'oblige par devoir à faire le premier pas. Michel et Juliane se sourient. Ils sont face à face, à quelques centimètres l'un de l'autre. Juliane trouve Michel très séduisant. Michel se rapproche un peu plus, il lui susurre quelque chose à l'oreille tout en caressant ses cheveux. J'ai cédé mon fonds de commerce. Je vais devoir partir... J'ai décidé de ne pas partir... Je suis trop vieux pour aimer comme ça... Je suis trop vieux, mais c'est comme ça... Ne laissons rien se mettre entre nous... Nous ne sommes pas maîtres de tout... Je vous aime
Qu'a-t-il bien pu lui dire sur le pont Alfred de Musset ?
Un ingénieur du son pourrait-il nous éclairer, s'il vous plaît ?
Ces gens bavards qui traversent les ponts, quelle plaie !
On devrait se taire à la ville comme au musée
Je suis frustré et je répands mon fiel
Sur les passants
Ça brûle vite un peu de miel
Michel embrasse Juliane, il pose ses lèvres sur les siennes
Leurs bouches restent fermées, baiser maladroit décevant
Urgence qui dure sur la bouche dure d'un homme subjugué par des paupières bleues de cien
L'histoire s'arrête ici sur un pont de béton
Où des cyclistes insultent des piétons
Vous pouvez mettre de la musique
Et imaginer le générique
Personnellement, je verrais bien un zoom arrière
On survolerait la ville et son artère
Commerçante où coulent des gens pressés de vivre ou de consommer
Digital Love de Daft Punk en fond sonore, vous connaissez ?
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