La ministre des trombones

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Patrick Villemin, né en 1966, est romancier. Il a publié quatre romans : La Morsure (Calmann-Lévy, 1997), Jeux d’ombre (Calmann-Lévy, 2000), La Valse des pions (Flammarion, 2005), Classement  [+]

Image de Printemps 2017
Pour un juriste, le comble de l’emmerdement, c’est le conseil d’administration. Deux, trois, quatre fois par an, il est celui qui convoque, qui prépare les procès-verbaux, les résolutions, qui s’assure que la salle est en bon ordre, que les chevalets avec les noms de tout le monde sont disposés à la bonne place, qui assiste silencieux aux débats et qui plus tard les retranscrit par écrit dans un langage d’une pesanteur inouïe. Le juriste ici, c’est un scribe, un scribouillard en fait. Bref, il est le rond-de-cuir de service, la petite main qui écoute les membres du conseil dégoiser, faire les coqs, conjecturer – enculer les mouches, dirait-on dans un langage plus moderne – et finalement aller se goinfrer dans un grand restaurant – Bordeaux grand cru et ravioles de homard au poivre d’Espelette.
Jocelyne était mon assistante « droit des sociétés ». En clair, elle me débarrassait d’une partie substantielle des conseils en prenant en charge l’organisation matérielle des choses – convocation et ordre du jour –, la pré-rédaction de certaines résolutions récurrentes – surtout l’arrêté des comptes – et tout le service après-vente, jusqu’au greffe du Tribunal de Commerce inclus. Juste après mon arrivée, j’eus avec elle une discussion approfondie. Les explications que j’obtins me rassurèrent. Jocelyne avait vingt ans d’expérience ; elle savait de quoi il retournait. Quel soulagement, songeais-je. J’avais au moins quelqu’un sur qui m’appuyer pour gérer ce pensum. Bien sûr jamais je ne lui aurais dit à quel point tout cela m’emmerdait, car pour elle, un conseil d’administration c’était un jour de célébration. Elle accordait à cet exercice une importance très solennelle et lorsqu’elle parlait aux autres de ce qu’elle faisait, elle lâchait toujours cette phrase avec une sorte de suffisance ridicule :
— Je suis responsable des conseils d’administration et de nos relations institutionnelles avec les administrateurs du groupe.

Que mettait-elle derrière le mot « relations institutionnelles » je ne l’ai jamais su. Toujours est-il qu’elle se voyait comme le trait d’union indispensable entre notre entreprise et le monde éthéré de ces « messieurs les administrateurs ».
Jocelyne n’avait pas fait d’études. Elle avait commencé sa carrière dans un pool de secrétaires et avait lentement progressé au fil des années pour atteindre ce poste. Pour elle, il était son firmament, son soleil, la preuve que son mérite, son travail, sa persévérance avaient payé. Oui, elle était l’une de ces personnes mal nées qui avaient su profiter de l’ascenseur social. Elle en retirait une grande fierté, un sentiment qui lui gonflait la gorge, qui donnait à son regard un petit air faussement humble et qui l’avait conduite à nourrir la solide conviction qu’elle était non seulement compétente – ce qu’elle était sans aucun doute – mais aussi totalement indispensable. Je crois qu’elle pensait vraiment que s’il lui arrivait quelque chose, notre société disparaîtrait avec elle. Dans sa fantasmagorie, elle se voyait comme une sorte de clé de voûte d’un système qu’elle imaginait tourner autour d’elle. Si bien qu’à force de se nourrir de pareilles chimères, elle avait perdu le sens des choses, et surtout celui de la réalité. Ce décalage entre ce qu’elle était et ce qu’elle pensait être la rendait condescendante avec toutes ces filles de la même génération qu’elle qui n’avaient pas atteint le nirvana des « relations institutionnelles avec les administrateurs du groupe ». Ce décalage la rendait aussi ridicule et les moqueries circulaient dans son dos où on avait fini par la surnommer « la Ministre des trombones » en référence à ceux qu’elle fixait pour coincer ses procès-verbaux dans les nombreux parapheurs qu’elle utilisait. Jocelyne n’avait conscience de rien, trop occupée à bâtir sa propre légende, pour la vendre ensuite à son mari et à son fils avec lesquels elle entretenait des relations difficiles. Mais bon, elle était ce qu’elle était, et elle me servirait bien pour gérer ce fameux « droit des sociétés ».
Je me souviens encore de son briefing, deux heures avant mon tout premier conseil. J’eus vraiment l’impression qu’elle m’expliquait quelque chose qui se situait entre le sens de la vie et celui de l’univers. Il y avait tant de sérieux que cela excluait de facto toute possibilité de plaisanterie… Nous en étions à la personnalité des différents administrateurs. Jocelyne était tout imprégnée de l’importance de ses propres paroles : elle était là, devant moi, l’air grave, dans son tailleur démodé, un chemisier en soie beurre frais orné d’une lavallière, deux boucles-d’oreilles et ses petites lunettes en écaille.
— Vous verrez, Monsieur Chalumeau est un homme d’une grande classe. Il a occupé plusieurs postes importants, dont celui de Ministre de l’Agriculture. C’est un énarque avisé.
— Et maintenant il fait quoi ?
— Il est passé dans le privé. Il me disait qu’il ne le regrettait pas, même s’il est toujours un peu difficile de faire ce genre de transition.
— Mais vous le connaissez bien ?
— Bien… Enfin, c’est un grand mot. Disons que j’ai eu avec lui quelques conversations intéressantes. Vous verrez, il est charmant. Et…
— Et ?
— Et il a un petit humour pince sans rire que j’aime beaucoup. Vraiment, avec Monsieur Reichenbach, c’est un de nos administrateurs les plus assidus ! Et plus il est très famille, il parle beaucoup de sa femme et de ses enfants. Ils ont une propriété en Bretagne, il y passe beaucoup de temps. C’est le moyen pour lui de se ressourcer. Vous pensez, avec la vie parisienne trépidante qu’il a !

La situation était sous contrôle. Jocelyne était un roc ; elle maîtrisait son sujet, notre sujet devrais-je dire. Rasséréné, je relisais mes notes, retournais dans la salle du conseil m’assurer que tout était en ordre et tout l’était, bien entendu.
L’heure approchait. Les administrateurs arrivèrent. Jocelyne s’était éclipsée. Elle était dans son bureau et m’avait laissé le soin de les accueillir. Je me disais qu’il était étonnant que cette femme préparât depuis si longtemps ces conseils et qu’elle n’en assistât pas à un seul. Elle était tant investie qu’elle m’avait presque fait oublier qu’elle était l’assistante en charge de ces conseils et qu’elle n’en était pas elle-même un de ses membres éminents ! Lorsque tout le monde fut présent – les administrateurs et notre équipe de direction –, je fermais la porte et la séance commença.
Deux heures plus tard, tout s’était très bien passé. J’avais suivi les débats, pris mes notes et rédigerais la semaine suivante le compte rendu. Les administrateurs avaient tous joué leur partition, prodiguant des conseils avisés, évaluant l’avenir, pronostiquant des temps de plus en plus difficiles. Il faut dire qu’ils touchaient une somme rondelette pour assister à ces séances pendant lesquelles il fallait bien justifier leurs émoluments. Après chaque conseil, il y avait un déjeuner lequel était toujours précédé d’un apéritif dans la salle de notre réunion. Quelques bouteilles de champagne et des petites choses à picorer. On bavardait, entre gens de bonne compagnie. Plusieurs administrateurs vinrent discuter un peu avec moi. Après tout j’étais le petit nouveau et c’était surtout moi qui superviserais désormais le paiement des jetons de présence.

Pierre Chalumeau vint à son tour.
— Eh bien, quelles sont vos premières impressions ? me demanda-t-il.
— J’ai trouvé le conseil très intéressant.
S’ensuivit une conversation polie pendant laquelle je faisais de mon mieux pour donner le change. Au bout de cinq minutes, Jocelyne fit son apparition. Telle une fleur s’épanouissant au contact de la rosée du matin, elle fit son entrée sur scène affichant un visage radieux. Elle se faufila dans le groupe, disant bonjour par-ci, disant bonjour par-là. Je compris que son objectif consistait non pas à venir prendre un verre avec nous – ce qui aurait été un peu curieux puisqu’elle n’avait pas assisté à la réunion –, mais plutôt de récupérer les parapheurs qui contenaient les résolutions signées du précédent conseil. Elle arriva à côté de moi, se tourna vers Pierre Chalumeau et lui dit un bonjour plein d’émotion, et en même temps très discret auquel il répondit lui-même par un « bonjour Madame ». Elle alla chercher ses parapheurs, vérifia deux trois choses, puis repassa devant nous. Elle regarda encore Pierre Chalumeau et lâcha cette fois un « excusez-moi, c’est la dernière fois que je vous dérange ». Il se poussa un peu pour la laisser passer et répondit « mais je vous en prie madame ».
Après quoi Jocelyne disparut.
C’est alors que Pierre Chalumeau, comme intrigué, regarda par la porte, puis se pencha vers moi son verre de champagne à la main et me demanda :
— Mais… Mais qui est cette dame ?

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