La meuf à Foucault

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Christian Epalle conçoit ses œuvres littéraires comme des systèmes composites et hybrides : des romans et nouvelles de science-fiction, des ouvrages d’histoire régionale, des recueils de  [+]

Post 0 : Dimanche, 19 h 13

Moi, c’est Benoît. Je viens d’avoir 13 ans aujourd’hui, et je crise ! Mon père m’a interdit de sortir de ma chambre... Tu parles d’un anniversaire !
Pourtant ce matin, c’était plutôt cool. J’ai reçu un ordinateur portable ! Mais c’est pas à cause de l’ordi que je suis puni, non, c’est à cause du cadeau que mon paternel m’a fait. Il aurait pu se le faire tout seul son cadeau, ouais !
En fait, il a voulu me faire une surprise en m’amenant visiter le musée des Arts et Métiers. Mais ç’a été la cata. Il a fini tellement vénère qu’il m’a renvoyé dans ma piaule. J’ai plus le droit de sortir jusqu’à demain matin ! Trop la galère.
Il faut dire que déjà, ça avait mal commencé, la visite. À peine qu’on était entrés, qu’il était attiré par tout ce qui brillait. Il passait des plombes à mater des babioles en métal toutes rouillées ou tordues, des appareils dorés horribles, des machins sans intérêt, et à chaque fois il me bassinait : « C’est fascinant ! Regarde, une clepsydre ! Tu te rends compte comme ça a évolué au fil des siècles ? Ah ! On s’en foutait des secondes à l’époque... Et là, tous ces appareils de mesures ! De la belle mécanique, je te le dis... » et blablabla... Moi, tous ces riblons, ça me gavait. Il aurait mieux fait de m’emmener au Palais de la Découverte, ou à La Villette. Voir des trucs scientifiques modernes quoi !
Et puis on a atterri dans la salle des appareils électroniques. Ça aurait pu m’intéresser un peu plus, mais mon father est resté scotché devant une sorte de clavier obèse, moche de chez moche. Il avait les yeux exorbités. J’ai bien cru qu’il allait faire une attaque !
« Tu vois ça, Benoît, c’était mon premier ordinateur. Un Commodore 64 ! C’était pas comme ta game boy. Il fallait tout se programmer soi-même. On apprenait l’informatique avec ces bécanes, je te dis. Et puis, il fallait être astucieux pour faire tourner un programme avec 64 kilo-octets seulement. Avec tous les mega et tera d’aujourd’hui, on a perdu la notion d’économie !
— Tu l’as gardé, ce dinosaure ? je lui ai fait.
— Malheureusement non. Je l’ai refilé à tonton Fred, qui l’a refilé aussi, je crois... Dire que j’avais en main une pièce de musée ! Il me manque, tu sais, c’était le bon vieux temps... »
J’avais envie de l’arracher de là par sa manche, lui montrer juste à côté les ordis hyperpuissants, tout ça, mais vu comme il était en transe, je l’ai laissé. J’ai continué tout seul.
En cinq minutes j’avais tout vu, les moteurs, les machines, les vélos, les autos, les avions... Pas besoin de s’éterniser devant chaque objet pour se faire une idée du musée. Du coup, je me suis retrouvé dans une salle de ouf, une sorte de vieille église. J’ai squatté la statue de la Liberté miniaturisée et sorti ma DS. Mario kart, c’est quand même ’achement mieux !
Après, je t’explique pas les retrouvailles. Mon paternel était furax !
Damned, je dois couper ! Y’a ma mother qui appelle... À tout’

Post 1 : Dimanche, 21 h 41

Me revoilà. Elle voulait me refiler un sandwich. Elle a peur que je meure de faim ou quoi ? Elle est bien gentille, mais un peu trop collante, ma mère. Elle ferait bien de m’oublier des fois. J’ai dû couper pour un petit moment, pour pas me faire chopper.

Bon, j’en étais où ? Ah oui, le musée et la première engueulade...
« Benoît ! Je t’ai cherché partout ! ’tain ! Ça fait une heure que je tourne ! Je t’avais pourtant prévenu de rester avec moi ! Ah ! Ça ! Ça vaut le coup d’essayer de te faire plaisir ! »
Euh... c’est plutôt lui qui s’était fait plaisir sur ce coup, non ? Moi, il m’avait même pas demandé mon avis. Il faudra que je lui dise, au paternel, quand il sera calmé, qu’on n’est plus à l’âge de la pierre. On est à l’heure de la Hi-Tech !
« Bon, on a quand même de la chance, qu’il me fait, c’est juste l’heure de la démo du pendule de Foucault...
— Le pendule de quoi ?
— De Foucault. Tu verras, c’est ce qu’il y a de plus intéressant dans la visite... »
Aïe... Le plus intéressant pour mon père, eh ben, je me suis dit, c’est pas gagné... Je pouvais m’attendre au pire. Et quand il m’a montré ce qu’était ce fameux pendule, j’ai su que j’avais complètement sous-estimé le pire.
« Quoi ? Ça ? Cette grosse boule pendue au bout d’une ficelle, le plus intéressant du musée ? »
Il a serré les mâchoires et fait comme s’il m’avait pas entendu. Le pire du pire, c’est qu’il y avait vachement de monde qui s’entassait à cet endroit, autour d’une drôle de fille qui avait des dominos à la main.
« Eh l’autre ! » que j’ai failli hurler, pété de rire, « elle a trouvé ses fringues chez sa mémé ou quoi ? »
M’enfin, j’aurais jamais pensé qu’une nana aussi mal fagotée et un truc aussi nul pouvaient attirer autant de monde.
Alors elle a commencé son speech tout en plaçant ses dominos debout au bord d’une grande table ronde en verre. Avec tout un historique sur le pendule et pourquoi il était d’abord au Panthéon et puis venu ici et pourquoi les catholiques, ou les protestants peut-être, m’en souviens plus... n’en voulaient plus et que moi non plus d’ailleurs ! C’était carrément trop barbant, pire qu’un cours de Monsieur Clément...
C’est au moment où la bonne femme a commencé à expliquer la physique du truc que mon père a pété un câble. C’est dommage, parce que c’est justement là que j’ai commencé à kiffer la visi

Post 2 : Lundi, 7 h 26

Scusez-moi pour hier soir, il a fallu que je coupe le blog en catastrophe. Y a mon père qui est venu m’cracher sa haine. Waouh ! Que j’ai trop flippé, il a failli voir ce que j’écrivais ! La prochaine fois, j’te jure, je ferme ma chambre à double tour !
Il m’a fait : « T’as pas vu l’heure ? Tu devrais déjà être couché ! Il va falloir que tu apprennes à être raisonnable, mon grand, si tu veux pas qu’on te confisque l’ordi ! »
Bon, apparemment, il avait pas encore digéré sa visite au musée et mon sabotage.
Mais quoi, enfin, elle racontait n’importe quoi, l’autre, hier, ça tenait pas debout son truc. Elle racontait que des conneries !
Tu me crois pas ? Attends, tu vas voir. Elle disait que si le pendule tournait sur lui-même, c’était un effet d’optique ! C’est à partir de ce moment-là que j’ai compris qu’elle se fourrait le doigt dans l’œil, et qu’elle essayait de le fourrer dans le nôtre aussi. Parce que je suis pas myope, moi, je voyais bien que la trajectoire du pendule, elle tournait petit à petit. Si ses dominos qu’elle avait placés tout autour de sa table ronde étaient bousculés par le pendule, c’est justement que c’était pas un effet d’optique, mais un effet bien mécanique ! Ça craint, elle y connaît rien à ce qu’elle raconte !
Et puis elle a posé une question :
« D’après vous, c’est le pendule ou c’est le sol qui tourne ? »
J’ai levé le bras, mais elle a préféré interroger une feum à la tignasse en choucroute et en robe rouge flashy à côté d’elle.
« Le pendule, bien entendu, qu’elle a répondu ».
L’explicatrice l’a gratifié de son dentier Colgate et d’un air de je-sais-tout. C’était évidemment la réponse qu’elle attendait.
« Eh bien non, Madame, qu’elle a miaulé. C’est la Terre ! Et c’est justement cette expérience qui a servi à Foucault de démontrer scientifiquement que la Terre tourne...
— C’est faux ! »
Là, y a eu un silence de mort... J’étais bidonné. Enfin, qu’à moitié. Parce que c’était moi qui venais de sortir ce blasphème. Véridique ! Et aussi de faire que mon père devienne plus rouge que la robe de la feum en rouge. Mais quoi, elle me prenait la tête à la fin, elle se la pétait trop, cette speakerine à la noix ! Alors elle s’est raidie, s’est tournée vers moi et m’a fusillé de son rimmel, fumasse qu’elle était qu’on la contredise.
« Et qu’y a-t-il de faux dans ce que je viens de dire ? »
Tout le monde s’est alors penché vers moi. Mon père plus vite que les autres, tu penses bien. Il aurait voulu se faire tout petit, j’en suis sûr. Mais moi, je sentais la pression monter, mes joues qui chauffaient. Il fallait pas que je me débine. Je devais sauver la foule du mensonge !

Hein ? Quoi ? Déjà l’heure d’aller au collège ? J’y crois pas !
Bon alors, à ce soir les gens !

Post 3 : Lundi, 19 h 58

Je suis vanné ce soir. En plus, je me suis fait exploser par Monsieur Clément ! Pff...
Avec Seb, on avait un exposé à faire. On avait choisi de faire quelque chose sur le nombre d’or. Pourtant on a tout expliqué, son équation, x² - x - 1 = 0, on a démontré que (1 + √5) / 2 était la solution, tout ça. On a même fait des super-figures géométriques au tableau, des triangles, des rectangles, des pentagones, des spirales. La totale quoi. Ils ont bien kiffé, les copains. Les filles un peu moins, et le prof, pas du tout... À l’écouter, il aurait fallu qu’on parle que de trucs inutiles, j’te jure, comme de l’utilisation du nombre d’or dans la peinture, la musique, l’architecture, et dans la Nature aussi ! Oui, mais non. On n’allait pas bêtement lui refaire Wikipédia quand même ! Nous, on voulait faire un truc interactif, pas un truc ésotérique !
Ah ouais, j’oubliais. Monsieur Clément, c’est notre prof de français. Il doit pas aimer les maths...
Du coup, je me demande si c’est lui ou la miss des Arts et Métier qui est le plus barbant. Ils sont peut-être de la même famille, les pauvres...
OK, je vais pas vous embêter plus avec le collège, on va revenir à la visite du musée. Parce qu’en plus, c’est là que ça devient trop mortel.
Donc, à sa question, sur ce qui allait pas dans ce qu’elle venait de dire, j’ai répondu :
« En fait, c’est pas plus faux de dire que c’est le pendule ou la terre qui tourne, ça dépend juste du repère qu’on choisit. »
J’ai vu la face de la meuf à Foucault se liquéfier. Mais elle a vite repris en changeant de sujet pendant que mon paternel suffoquait et essayait de déglutir tout ce qu’il pouvait.
« Nous disions donc que si on fait l’expérience aux pôles, le pendule aura fini sa révolution en 24 heures. À l’équateur, il ne tourne pas... et ici, à Paris, un tour complet prend environ 32 heures. D’ailleurs, regardez, presque tous mes dominos ont été renversés...
— Et comment il a fait pour prouver que la Terre elle tourne, si le pendule fait son tour en 32 heures ? 32, c’est pas 24 ! Je vois pas le lien ? »
Ben oui, c’était encore moi qui venais de flinguer l’ambiance. Sauf que cette fois, l’assistance semblait plutôt soulagée par ma question. On aurait dit qu’ils étaient tous largués, mon père y compris, mais que personne osait poser de questions de peur de passer pour un ignare. Alors, la fille, elle s’est mise à carrément délirer :
« En fait, c’est comme si le pendule était influencé par le centre de l’univers, et par rapport à ce centre, la trajectoire est toujours orientée de la même façon... Pour corser le tout, un autre phénomène s’ajoute, lié à la rotation de la Terre, une force invisible qui entre en jeu, la force de Coriolis. »
Ben voyons, que je me suis dit, si elle croit qu’elle va me faire gober ça... Elle ferait mieux de réviser ses cours de physique !
En parlant de réviser, je dois vous laisser. Parce que c’est pas tout, mais demain, y a cours et j’ai pas encore fini mes devoirs ! Alors pour la suite, si je veux pas me faire enguirlander, faudra attendre demain matin. Je vous raconterai la fin de la visite, promis !

Post 4 : Mardi, 17 h 25

Comme promis, voici la suite tant attendue ! Enfin attendue, c’est vite dit. J’ai l’impression que ça intéresse personne mon histoire. J’ai même pas eu un seul commentaire... J’aurais dû faire un blog sur les sorciers ou les dragons, je suis sûr que ça aurait été une tuerie ! M’enfin, c’est pas de ma faute si les gens préfèrent les mensonges à la vérité scientifique...

On en était donc à Coriolis, encore un grand mot... La femme savante des Arts et Métiers a essayé de nous l’expliquer :
« La force de Coriolis, c’est cette force qui explique pourquoi les rails des TGV sont plus usés à l’est qu’à l’ouest, pourquoi les cyclones de l’hémisphère nord tournent à droite et ceux du sud à gauche. C’est le même phénomène que vous pouvez observer avec l’eau de votre lavabo, vous pourrez faire l’expérience en rentrant chez vous. Elle s’écoule en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre dans l’hémisphère sud et dans le sens inverse dans l’hémisphère nord.
— Oui, mais c’est quoi le rapport avec les 32 heures de ce pendule ? »
Je pouvais plus la lâcher, je voulais lui faire cracher son incompétence. Et puis, j’aime trop la science pour laisser raconter n’importe quoi.
— Ce serait trop long à expliquer. Les formules physiques qui démontrent tout ça sont très compliquées et...
— Mais si, ça m’intéresse les formules !
— Je n’ai pas le temps...
— En fait, vous savez pas ! C’est ça, hein ? Je suis sûr que c’est rien que des bobards ! »
Et j’en aurais dit bien plus encore, des vertes et des pas mûres, si mon père ne m’avait pas attrapé par le colbac et tiré vite fait jusqu’à la sortie.
Je vous passe l’engueulade, tout le long du retour jusqu’à l’appart. La honte de sa vie, qu’il m’hurlait d’ssus, que c’était la dernière fois qu’il m’amenait quelque part, ah ! qu’elle était belle la nouvelle génération, que je lui préparais un bel avenir, tiens, et tout le tsoin-tsoin. Mais lui non plus, il a pas su me prouver que c’était pas une imposture. Il me faisait : « Mais si, Coriolis, il a existé, je te dis, c’était un ingénieur, je crois. » Mais il a pas su mieux m’expliquer.
« T’es qu’un complice de l’obscurantisme ! » que je lui ai envoyé. Il a fini par me foutre une baffe au milieu des passants, en plein métro, et de m’envoyer dans ma chambre dès le retour. Après, eh ben, vous savez.
En tout cas, tout n’a pas été négatif. J’ai la preuve que la bonne femme du musée racontait n’importe quoi. J’ai fait l’expérience dans la salle d’eau. En plus, c’est facile, on a deux lavabos. J’ai laissé couler les robinets. Et ben vous savez quoi ? Il y en avait un où l’eau coulait à gauche et l’autre à droite !
Alors Coriolis, fallait pas m’la raconter ! C’était rien qu’une invention de l’autre nulle, j’en suis sûr maintenant !
Moralité : faut jamais croire les adultes, ils racontent n’importe quoi pour ne pas avouer qu’ils ne savent pas.

Post 5 : Quelques jours plus tard 22 h 50

J’ai trop la rage, ce soir... J’ai envie d’tuer tout le monde !
D’abord, il y a eu tout un pataquès sur un drôle de cambriolage qui en fait en est pas un, dans l’immeuble. Il paraît que c’est l’appart à la mademoiselle Cassandre qui a été visité. C’est notre voisine du dessus, un peu paumée, mais sympa. Monsieur Abib, le gardien, il était dans tous ses états quand j’suis rentré du collège. Il m’a même demandé si c’était pas moi qui avais fouillé chez elle. Y m’prend pour d’la racaille ou quoi ? J’suis pas d’la zone, moi, merde !
Du coup, mon paternel aussi, il était mal luné pendant tout le repas. Il disait que ça devait arriver, tout ça, qu’il fallait qu’on change de serrure. Là, j’étais pas contre, c’est sûr, il manquerait plus que je me fasse tirer mon ordi !
Mais ça, j’te dis, c’était rien. Parce qu’après, ça lui a repris, à mon father, il a pas arrêté de me gaver avec l’autre bouffon de l’antiquité et son pendule :
« Je suis allé voir sur Wikipédia. Tu devrais aller y faire un tour aussi, qu’il m’a fait, il y a tout plein d’explications bien faites sur le pendule simple et la force de Coriolis. Lis tout, je suis sûr que ça t’aidera à comprendre et à changer d’avis ! »
Changer d’avis ? Changer d’avis ? Hé ! Y va pas m’lâcher à la fin ! C’est lui, ouais, qui doit changer d’avis, nom d’unch ! Pas moi ! C’est bon, quoi ! C’est classé ! L’autre greluche s’est plantée, basta !

La rage, j’te dis même pas !
Parce qu’en plus, j’y suis allé, y faire un tour, sur son site de propagande !
Tiens, je te copie-colle c’te torchon :
« Un pendule de Foucault, du nom du physicien français Jean Bernard Léon Foucault, est une expérience conçue pour mettre en évidence la rotation de la Terre par rapport à un référentiel galiléen. Elle s’explique par l’existence de la force de Coriolis dans le référentiel non galiléen lié à un observateur terrestre. »
Je sais pas si ça te parle, mais moi, j’y comprends que dalle...
T’en veux un autre ? Au cas où ça te suffit pas. Tiens, sur Coriolis, piqué-chopé aussi, et hop :
« En mécanique newtonienne, on qualifie la force de Coriolis de force fictive, ou inertielle, en vertu du fait qu’elle n’existe que parce que l’observateur se trouve dans un référentiel en rotation alors qu’aucune force ne s’exerce pour un observateur dans un référentiel galiléen (ou référentiel inertiel). »
Une force fictive ? Ben voyons, il manquait plus que ça. C’est du grand n’importe quoi ! C’est pas possible, c’est tout aussi débile ! P’tain ! C’est l’autre miss Arts et Métier qui a écrit c’te connerie ou quoi ?
Fait chier à la fin ! J’ai envie de comprendre, moi, pas d’me prendre la tête ! Y a forcément une explication simple et logique ! Forcément ! C’est juste un bout de ficelle et une masse, merde !
Ah bravo ! Je le remercie le paternel avec ses conseils à la mors-moi-le-nœud ! Tout c’qu’il a réussi à faire, c’est d’me faire péter un câble !

Merde !
Chier !
Ouais, j’en ai ras le cul ! Ils racontent tous que des conneries ! D’abord cette pouffiasse, puis mon buté de père, et même sur Internet ! Ça m’gave, quoi ! Y croient tous que des conneries ! Y s’en foutent de la Science, y s’rendent même pas compte qu’ils s’font manipuler.
P’tain ! Y m’font chier ! Merde !

Bon, j’arrête. J’suis trop vénère. J’dérape.
Et puis d’abord, j’arrête tout... Ouais ! Parce que j’en ai plus que marre d’ce putain de blog à la con ! Tout le monde s’en fout de c’que je raconte. Y s’en foutent de croire des conneries !
J’vais tout foutre par la fenêtre !
P’tain ! J’vais tout casser !
Fait chier ! Merde !

Post 6 : 12 ans plus tard...

Le soleil déploie ses premiers rayons estivaux sur le boulevard du Temple. Mon ordinateur portable ouvert sur la table de bistro, je prends un café chez le Gros Raymond, juste à côté du fameux théâtre Déjazet. Ce fidèle vestige du boulevard du Crime est la preuve que bien qu’en éternelle mutation, le quartier a su garder la mémoire de son histoire. N’empêche, en douze ans, même si les façades sont les mêmes, le quartier a sacrément changé ! C’est sûr, bien des choses ont changé...
J’ai profité de mes vacances pour retrouver Paris et rendre visite à mes chers parents. Il y a longtemps que je n’avais pris le temps de discuter avec eux, de les observer, trop occupé que j’étais par mes études. Leurs cheveux gris, leurs rides plus prononcées, leurs yeux plus mouillés, leurs gestes plus sages, ils m’ont déchiré. Mais le temps n’a heureusement pas réussi à estomper la joie de nous revoir.

Si je rouvre ce blog que j’avais quasiment oublié, plus de douze ans après, c’est pour refermer une page de ma vie laissée en suspens. C’est aussi grâce à mon père qui m’a proposé, hier, non sans une certaine malice, de retourner au musée des Arts et Métiers, me rappelant ainsi ce vestige inachevé de mon passé. J’ai accepté, sans hésiter.
La visite s’est déroulée sans incident, dans une tranquillité reposante. J’ai redécouvert, sous un jour nouveau, tous ces objets précieux et fascinants. Et c’est avec un pincement au cœur que j’ai assisté, pour la seconde fois de ma vie, à l’expérience du pendule de Foucault.
Ce n’était plus le même guide. J’ai à peine écouté ce qu’il racontait, tellement j’étais préoccupé par le tsunami d’émotions qui remontait du plus profond de mes souvenirs...
Je me suis revu, douze ans en arrière.
Je me suis rappelé la révolte que m’avait provoquée cette démonstration, cette volonté impérieuse de faire éclater une vérité que je croyais occultée, et cette débauche de violence verbale sur mon blog contre un bouc émissaire qui ne le méritait pas.
Et puis surtout, je me suis rappelé la honte rétrospective et l’immense déprime qui avait suivi, quand je me suis rendu compte que la jeune femme qui présentait l’expérience du pendule n’était pas aussi fautive que je le prétendais, quand je me suis rendu compte qu’en fait, c’était moi qui avais sous-estimé l’interprétation d’une expérience qui paraissait si simple. Pensez donc, une masse banale au bout d’un fil ! L’explication ne pouvait être que triviale !
Eh bien non, elle me dépassait amplement.
Quand on se penche sur cette expérience, avec un œil un tant soit peu averti, on tombe dans un gouffre de complexité physique inimaginable. Quand on explore le phénomène, on voyage autour des pôles, de la Terre, du soleil, des étoiles lointaines, puis des galaxies, de l’amas de galaxies et même jusqu’au rayonnement fossile de l’univers ! C’est ça la magie du pendule, une magie que je n’avais pas su percevoir à l’époque. Au final, il n’y a aucune formule mathématique capable de décrire le mouvement du pendule de Foucault, si ce n’est des formules plus ou moins approximatives. Une vérité qui était inadmissible pour mon esprit adolescent en pleine construction.
Je l’avoue, il ne m’avait pas été facile d’admettre mon ignorance...
Je me suis aussi rappelé la patience infinie de mon père, quelque temps après, une fois que j’eus fini par digérer la visite et ma honte, quand il m’a aidé à déchiffrer les formules occultes de Wikipédia et à installer un pendule dans ma chambre. A-t-il lu mes billets d’humeur ? Il ne m’en a jamais parlé, mais je le soupçonne d’y avoir puisé la persévérance à m’ouvrir les yeux.
Je me suis rappelé, enfin, le visage à la fois sévère et dépité de la demoiselle des Arts et Métiers, me fusillant du regard. Aujourd’hui, je comprends son désarroi et éprouve toujours quelques remords quand j’y repense. Avec le recul, je me rends compte combien j’ai été injuste et abject avec cette dame. Peut-être sa présentation était-elle trop approximative ? L’avait-elle trop axée sur l’historique et pas assez, à mon goût, sur la théorie scientifique ? Peut-être, mais en aucun cas elle ne méritait un tel courroux.
J’avais focalisé toute ma haine sur elle, l’accablant des pires qualificatifs, la traitant d’incompétente, d’imposteur... Pourquoi elle ? Je ne sais pas. En fait, je n’étais pas conscient que la haine qui enflait en moi était une haine contre moi-même. Je n’arrivais pas à admettre et je m’en voulais de ne pas comprendre, de ne pas tout maîtriser. La démonstration et ses quelques maladresses furent sans doute les éléments déclencheurs qui transférèrent sur elle mon trop-plein de rancœur, mon incapacité à comprendre une expérience prétendument toute bête.

En quittant le musée, hier, je me suis retourné sur le pendule, avec un dernier espoir, un dernier regret. J’aurais voulu la revoir, lui parler.
J’aurais tellement voulu lui présenter mes excuses, lui dire combien je regrette. Mais aussi, j’aurais voulu lui dire que je lui dois beaucoup, que c’est grâce à elle si je suis devenu ce que je suis aujourd’hui.
En effet, si j’ai développé un esprit scientifique à la fois plus rigoureux et plus humble, c’est grâce à elle. Car des leçons comme ça, on ne les oublie pas...
C’est grâce à elle si j’ai eu la hargne de vouloir comprendre les mystères de l’univers. C’est donc un peu elle qui, involontairement, m’a poussé à choisir ma voie.
Alors oui, en quelque sorte, c’est grâce à elle si, il y a une semaine à peine, j’ai reçu mon diplôme d’astrophysique, avec mention...
Aussi, ne sachant comment la joindre, ai-je rouvert mon blog, à tout hasard, à son attention, pour simplement lui dire : « Merci. »
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