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Romane González

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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Persuadé qu'il se transforme progressivement en pigeon, Martin Walker tente de trouver le bon interlocuteur pour stopper la métamorphose ! Une ...

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Le 2 avril 2017, après plusieurs mois de doutes et d’investigations poussées devant le miroir de sa salle de bain, Martin Walker, trente-cinq ans, dut se rendre à l’évidence : ce qu’il redoutait sans oser le formuler, même à voix basse une fois la porte de la salle de bain verrouillée, se produisait bel et bien : il était en train de devenir un oiseau.
Lors des premiers signes, Martin ne s’était pas inquiété. Des plaques d’eczéma étaient apparues dans son cou. Mais tout le monde a, au cours de sa vie, subi ce genre de désagréments. Ensuite, il avait pris du poids. Il faut préciser que le soir, en rentrant de son travail, il aimait s’installer sur sa terrasse et boire une bière ou deux, en écoutant les bruits de la rue. Parfois, il repensait à une jolie patiente qui s’était déshabillée pour le bilan postural et portait un string. Il ramenait chez lui la vision fugitive de deux belles fesses pareilles à des fruits tendres. Tout en sirotant sa bière, il s’autorisait à convoquer l’image mentale, puis, comme s’il avait eu peur de l’abîmer – ou que Judith puisse lire dans ses pensées et découvre qu’elle n’était pas la seule femme présente dans son esprit –, il la rangeait dans sa bibliothèque de souvenirs. Martin était podologue. Ce n’était pas son premier choix, il aurait préféré kinésithérapeute. Il avait passé deux fois le concours et avait échoué à chaque fois. Martin avait arrêté la bière mais les kilos en trop n’étaient pas partis. Le matin, il se plaçait nu, de profil, devant la glace de sa salle de bain et il observait cette protubérance qui ne cessait de grandir, ce ventre informe, difforme, dont les plis tombaient jusque sur le renflement de son sexe. Il n’arrivait plus à fermer ses pantalons. Il se revoyait, à peine cinq ans auparavant, si mince et si beau.
Il crut qu’il était diabétique. Il s’imaginait déjà aveugle ou avec une nécrose du pied. Il s’était même inscrit sur un forum de diabétiques et discutait avec eux comme s’il était l’un des leurs. Judith l’avait traîné de force chez le médecin et une prise de sang avait révélé qu’il était en parfaite santé. Martin, loin d’être rassuré, en avait conclu que si sa maladie ne possédait aucun marqueur physiologique, alors elle était bien plus sournoise et dangereuse que ce qu’il croyait au début. 
Ensuite, il avait perdu ses cheveux. Ce n’était pas une perte progressive, en forme de M ou de U, comme on peut la craindre chez les deux tiers des hommes à partir de trente-cinq ans. C’était une perte brutale. Les autres signes s’étaient étalés dans le temps. Celui-là frappait avec la rapidité de la foudre. 
Pour toutes ces raisons, le 2 avril 2017 à 7h54, ce fut un Martin Walker terrifié qui entra dans la chambre à coucher qu’il partageait avec Judith. Elle se tenait en sous-vêtements devant la penderie grande ouverte.
— Ah, enfin ! Tu te décides à sortir de cette fichue salle de bain ! Qu’est-ce que tu...
— Judith, la coupa-t-il, l’heure est grave. Assieds-toi, c’est important. 
Hésitant entre l’appréhension et la colère – depuis quelques mois, n’était-il pas devenu un insupportable hypocondriaque ? –, elle s’assit sur leur lit. Il tenait le poing fermé. Il l’ouvrit, découvrant une dizaine de petits cheveux entremêlés. Elle trouva cela répugnant. 
— Depuis quelques jours, je perds mes cheveux par poignées ! Est-ce que tu l’as remarqué, toi aussi ?
— Tu exagères, dit-elle, se voulant rassurante. Tu dois être un peu stressé, c’est tout. Et puis je t’assure que cela ne se voit même pas. 
Mais elle avait remarqué que l’abondante chevelure de Martin n’était plus qu’un lointain souvenir. Elle ajouta :
— Tous les hommes, passé un certain âge, perdent quelques cheveux...
— Non ! Pas tous ! s’indigna-t-il. Ce Jonathan Keller là, qui travaille avec toi, il ne perd pas ses cheveux, lui !
Il se souvenait d’un repas de Noël organisé par la banque dans laquelle travaillait Judith. Il les avait vus flirter, Judith et ce Jonathan Keller, un grand type brun aux petits yeux de renard. Judith portait une robe en lamé or, beaucoup trop voyante pour un dîner de travail (on aurait dit qu’elle allait jouer au casino) et elle avait posé sa main sur le poignet de Jonathan Keller pendant qu’elle lui parlait. 
Il se trouvait stupide. Pourquoi était-il jaloux en un moment pareil ? Le monde était en train de perdre tout son sens. Non. Il savait que c’était pire que cela. Rien n’avait changé. Il jeta un regard autour de lui : lampe de chevet, lit, tapis, pantoufles abandonnées près de la porte, tous ces objets gardaient leur rassurante familiarité – excepté lui. 
— Ne commence pas, hein, avec Jonathan ! Je t’ai déjà dit cent fois qu’il n’y a rien entre nous. Et c’est tout à fait logique qu’il ne perde pas encore ses cheveux, il n’a que vingt-sept ans !
Alors, il se mit à haïr Jonathan Keller. Huit ans ! Il restait à ce type huit longues années avant d’atteindre son âge à lui, trente-cinq ans. Et lui-même, à vingt-sept ans, était bien loin encore de ce mal étrange qui s’attaquait à son corps. Il venait de s’installer à son compte, n’avait pas encore rencontré Judith. La vie était pleine de possibles. 
Quelque chose se rompit en lui, peut-être un reste d’espoir, une lueur minuscule qui lui promettait qu’il se trompait. Ses épaules s’affaissèrent. D’une voix tremblante, il prononça enfin la phrase fatidique :
— Judith... je, je suis en train de devenir un oiseau. 
Elle le regarda, incrédule, puis éclata de rire et lui donna une tape sur l’épaule. 
— Tu es stupide ! Si tu voulais faire une farce, il fallait la faire hier. Maintenant, c’est trop tard !
Et comme il ne disait rien et conservait cet air hagard, elle s’énerva :
— Mais tu le penses vraiment ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ?
Il lui raconta tout, énumérant les signes qui s’étaient accumulés. Il lui montra les plaques d’eczéma sur sa gorge. 
— Mais... mais, c’est ridicule, bégaya-t-elle. Et pourquoi un oiseau ? Pourquoi pas un chat ou un perroquet ou un babouin ? Tu n’aimes même pas les oiseaux !
Sans pouvoir l’expliquer de façon scientifique, il savait, au plus profond de sa chair, que c’était en oiseau qu’il était en train de se transformer. 
— Attends, dit Judith pleine d’espoir, tu as peut-être une maladie auto-immune. Tu sais, quelque chose comme ma cousine Jeanne.
— Une spondylarthrite ankylosante ? 
— Oui ! Enfin, pas celle-là, mais une autre ! Il faut retourner voir le médecin. Va travailler, et n’y pense plus. Je vais te prendre un rendez-vous. 
Elle déposa un rapide baiser sur son front et revint se placer devant sa penderie. Il n’osa pas lui demander si elle l’aimerait toujours, une fois qu’il serait devenu un oiseau. La question lui paraissait ridicule et en même temps d’une importance capitale.

La journée de travail de Martin Walker fut morose, mais pas davantage qu’une journée morose ordinaire. Elle n’eut pas cette gravité qu’on est en droit d’attendre lorsque notre univers s’écroule pour une raison inédite. Le soir, Judith lui annonça qu’il avait rendez-vous le lendemain matin et qu’elle viendrait avec lui.
— Bien, dit Martin.
Il ne pouvait qu’acquiescer à ce qui se passait. Les mois précédents, quand il n’était pas encore sûr, il s’était révolté. Pourquoi moi ? se disait-il. Pourquoi pas plutôt mon voisin, Monsieur Lelongue, ce vieux veuf bougon qui ne sourit jamais ? Puis : Ce n’est pas possible, il doit y avoir un moyen d’empêcher ça, un antidote, comme quand on se fait mordre par un serpent ! 
Ce soir-là, il tapa sur le moteur de recherche d’Internet : « Au secours, je suis en train de me transformer en oiseau ». Il tomba sur l’histoire d’une petite fille, en Côte d’Ivoire, qui disait pratiquer la sorcellerie et pouvoir changer d’apparence. Elle se métamorphosait à sa guise en tigre ou en oiseau. Mais ce n’était pas le même mal. Il savait qu’il ne retrouverait jamais sa forme humaine initiale. Dans un besoin de s’épancher, il se reconnecta sur son forum de diabétique et n’y laissa finalement que cet adieu laconique : « Les amis, j’ai fait des tests, je ne suis pas diabétique, non, je suis en train de devenir un oiseau ». Il dormit mal et le lendemain, en se levant, il était courbaturé. Sa nuque et son dos lui faisaient mal. Il s’aperçut qu’il marchait voûté, comme un vieillard. 
Ou comme un oiseau. 
— Judith ! Je ne peux pas me redresser ! C’est comme si ma colonne vertébrale avait pris cette position et ne pouvait plus en changer. 
— Bon sang ! dit Judith. Pas de doute ! C’est une sclérose en plaque. 
Martin n’osa pas la contredire en lui rappelant qu’il était en train de devenir un oiseau. 
Le docteur Maintenon était le praticien que Martin Walker consultait depuis des années. Il ne l’avait pas choisi parce que c’était un bon médecin. Plutôt parce qu’il était disponible. Martin vivait dans une petite ville et il faut bien avouer que les petites villes ne sont pas très attractives pour les jeunes médecins. Les rares qui s’y aventurent encore sont débordés et beaucoup n’acceptent pas de nouvelle clientèle. Ce n’était d’ailleurs pas un mauvais médecin. Il avait simplement la manie de classer bon nombre de symptômes dans les choses de l’esprit, qui ne relevaient donc pas de son domaine. Il était âgé d’une soixantaine d’années et attendait la retraite en ne travaillant plus que trois matins par semaine. Pauvre docteur Maintenon, pensa Martin qui s’apprêtait à remettre en cause sa vision du monde et de la science. 
— Docteur, dit Judith, regardez comment il marche ! Depuis ce matin, il est tout voûté ! 
Il examina Martin, lui prit la tension, le pouls, lui palpa le dos, le fit inspirer, expirer. 
— Cosa mentale, marmonnait-il entre ses dents, cosa mentale.
— Docteur, vous parlez italien ? lui demanda Judith. Que dites-vous ?
— Oh non, c’est juste le refrain d’une chanson, que je chantonne. Écoutez monsieur Walker, je ne vois rien, vous êtes sûr que vous n’êtes pas surmené en ce moment ? Vous sentez-vous anxieux, déprimé ? (Devant les gros yeux de Judith, il changea de discours.) Bon, nous allons faire quelques examens, mais c’est une simple précaution. Je suis sûr qu’on ne trouvera rien. 
Il étala devant Martin et Judith plusieurs ordonnances. Par-dessus ses lunettes, il leur lança un regard sournois, ses petits yeux noirs de fouine semblant dire : « Si vous voulez des examens, je vais vous en donner, moi ! ».
— Revenez me voir avec les résultats.

Martin entreprit de faire ses examens alors que son état continuait à empirer. Au réveil, il émettait désormais un petit toussotement somme toute assez mélodieux, qui ressemblait aux gazouillements d’un oiseau, mais qui avait le don d’énerver Judith. Deux mois plus tard, Martin se trouvait à nouveau dans le cabinet du docteur Maintenon, avec une pile de bilans médicaux. 
— Je le savais ! exulta le docteur. Vous n’avez rien ! Pas le moindre petit problème de santé, même pas le début d’une hypercholestérolémie. 
Judith, qui avait beaucoup misé sur ces examens, parut brusquement abattue :
— Mais alors, docteur, qu’est-ce qu’il a ? 
— Je suis en train de devenir un oiseau, murmura Walker. 
— Pardon, vous dites ? dit le docteur. 
— Je le sais, ce que j’ai. Je suis en train de devenir un oiseau !
Judith baissa la tête, rouge de honte. 
— Ah, vous voyez ! dit le docteur, nullement surpris mais triomphant. C’est bien ce que je pensais. Vous n’êtes pas à la bonne adresse, mon bon monsieur. Ce qu’il vous faut, c’est un...

Il jaugea son homme du regard avant de se décider entre le psychiatre, le psychanalyste ou le psychologue. Devant les pupilles atones de Martin, il lâcha enfin :

— Un psychiatre !
— Un psychiatre ? répéta Judith, incrédule. Puis elle reprit espoir : Vous pensez ?
— Oui, vous faites un burn-out. Je vous arrête pendant deux semaines et tenez, voici le numéro d’un confrère. 


Ainsi, le 8 juin 2017, à 17h30, Martin Walker se trouvait-il dans le cabinet du docteur Grimbert, psychiatre recommandé par le docteur Maintenon, non en raison d’une quelconque renommée mais parce qu’il était le petit-neveu de sa femme Dorothée. Le docteur Grimbert avait une abondante chevelure bouclée, un nez, des oreilles, attributs qui bientôt feraient défaut à Martin Walker et suffisaient, lorsqu’ils étaient présents chez autrui, à attiser sa jalousie. La séance avait commencé depuis dix minutes et ni l’un ni l’autre n’avait encore prononcé une parole. Au bout de vingt minutes, Martin conclut que ce devait être à lui de parler en premier. Il se racla la gorge.
— Je... euh...
Il décida qu’il n’y avait plus de temps à perdre.
— Je suis en train de devenir un oiseau.
— Depuis combien de temps ?
— Pardon ? 
Il s’était attendu à de la surprise ou à de la moquerie. Judith lui avait d’ailleurs interdit d’ébruiter sa transformation. Il lui avait pourtant désobéi en avertissant ses parents, deux retraités de l’Éducation nationale. Leur vie tournait autour d’un cavalier King Charles appelé Quentin qu’ils avaient eu comme cadeau de départ à la retraite. Martin leur avait annoncé la nouvelle au téléphone, la voix tremblante. 
— Qu’est-ce qu’il dit ? avait demandé son père.
— Il dit qu’il se transforme en oiseau ! avait répété sa mère.
— Ah, avait dit son père. Dis-lui que son vieux père, avec toute son arthrose, se transforme en bois de chêne, il se sentira moins seul ! Il sera là le week-end prochain, pour la fête d’anniversaire de Quentin ?
La voix du psychiatre le ramena à la réalité. 
— Depuis quand avez-vous perçu ces changements ? 
Il réfléchit. Les plaques rouges avaient été le premier symptôme. 
— Je dirais que c’était il y a environ un an ?
— Environ un an ? Bien. 
Le psychiatre nota quelque chose dans son petit carnet.
— Avez-vous vécu à ce moment-là un événement particulier ? Un décès, une rupture, un licenciement ? 
Martin ferma les yeux. Il avait depuis longtemps relégué cette période de sa vie dans un coin sombre de sa mémoire. C’était deux ans auparavant. Philippe Tanier, son remplaçant, l’avait quitté pour s’installer à son compte. Il avait donc entrepris de chercher un nouveau remplaçant et avait trouvé Mélissa. Elle avait vingt-trois ans. À l’époque, Martin se sentait jeune encore. Il se passionnait alors pour la fabrication de meubles. Il y avait au cabinet une table basse qu’il avait fabriquée en assemblant des palettes de bois et en collant de la mosaïque sur le dessus. Mélissa avait admiré son travail. Elle-même restaurait de vieux meubles. Elle lui avait montré des photographies de buffets qu’elle avait poncés puis repeints. Des mois avaient passé dans cette intimité grandissante, et ils n’en demandaient pas plus, heureux chacun d’avoir trouvé quelqu’un qui le comprît autant. Leur premier baiser avait eu lieu un soir, presque par hasard, alors qu’ils étaient restés tard au cabinet. Martin n’avait jamais embrassé de lèvres si douces, ni ressenti un tel bonheur. Il n’arrivait plus à se concentrer, son cœur battait constamment à se rompre. Il aimait pour la première fois de sa vie. Il était en vie pour la première fois ! 
Un soir de septembre, lâche, il rompit. 
Voici ce qu’il avait mis en balance : sa relation avec Judith qui durait depuis sept ans, la maison au grand jardin qu’il aimait tant et qu’ils venaient d’acheter ensemble, le fait, enfin, que depuis quelques mois Judith ne prenait plus la pilule et qu’il n’avait rien dit pour l’en empêcher.
— Comment vous sentiez-vous, après avoir rompu ?
— Mal. Mélissa a démissionné. Je ne l’ai jamais revue. J’ai essayé de me concentrer sur mon couple avec Judith, mais je n’avais plus goût à rien.
— Diriez-vous que vous vous sentiez coincé dans votre vie ? Enfermé ?
— Euh... oui. 
— Ne voyez-vous pas où je veux en venir, monsieur Walker ? Qu’a-t-on envie de faire, lorsqu’on se sent entravé ?
— Partir ?
— Oui. Mais si on le dit de façon métaphorique ? S’en... s’en...
— S’envoler ? 
— C’est vous qui le dites, monsieur Walker ! Votre corps crée des symptômes qui sont en adéquation avec votre état d’esprit. Ce sont autant de signes, vous avez raison, mais ce ne sont pas des signes que vous allez vous transformer en oiseau, seulement des signes que votre inconscient essaye de vous dire quelque chose ! Il va falloir que l’on creuse là-dessus. 
La consultation terminée, Martin rentra chez lui, muni d’une prescription d’antidépresseurs. Et si le psychiatre avait raison ? Si son esprit avait créé tout cela en vue de le détourner de son véritable problème : sa relation avortée avec Mélissa ? L’espoir s’était à nouveau immiscé dans son cœur. Pendant quelques jours, il alla même mieux. Il fit des recherches pour trouver la nouvelle adresse de Mélissa et entreprit de lui écrire une lettre dans laquelle il lui faisait part de ses sentiments et de son projet imminent de rompre avec Judith pour commencer une nouvelle vie avec elle.
Mais il était trop tard. Le lendemain, alors qu’il se levait, une sensation étrange le saisit. Il ne reconnaissait pas son corps.
— Judith, vite ! Prends un mètre à mesurer et viens !
Elle arriva, sans même poser une question, ayant perdu jusqu’à la force de se fâcher.
— Mesure-moi !
Elle s’exécuta et annonça d’une voix mécanique :
— Un mètre soixante-dix.
— Un mètre soixante-dix ? Tu es sûre ? Tu es vraiment sûre de ça ?
Il lui fit recommencer, pour arriver au même résultat. 
— Ce n’est pas possible ! Je suis en train de rapetisser ! Judith, tu te rends compte ? 
Fébrile, il fouilla dans son portefeuille pour en extirper sa carte d’identité. 
— Regarde ce qui est marqué ! Un mètre soixante-quinze ! J’ai perdu cinq centimètres en une nuit ! Combien de temps me reste-t-il ? Combien de temps avant que je ne perde ma forme humaine ?
Il tirait sur le col de son tee-shirt. Il était en train d’étouffer. Sa vie passait devant ses yeux. Si peu de choses ! Quelques vraies joies seulement, beaucoup de rêveries, d’attentes déçues, et c’était en train de s’achever, c’était fini !
— Non ! Non ! hurlait-il. Je ne veux pas ! Je refuse !
Judith appela les pompiers qui l’emmenèrent avec eux. 
Une fois la crise passée, Martin Walker fut placé en maison de repos. Celle tenue par le docteur Grimbert. Il ne parlait plus. Il restait, des heures durant, assis en tailleur sur son lit, à fixer la fenêtre. Un jour, Judith vint le voir. Lorsqu’elle entra dans la chambre, accompagnée du docteur et de deux infirmières, elle ne trouva pas Martin. 
— Vous l’avez changé de chambre, docteur ?
— Non, il devrait être là.
— Mon Dieu ! Il n’a quand même pas...
Elle courut à la fenêtre qui était ouverte. Mais non. Rien. 
— Il se sera enfui, dit le médecin. Ne vous inquiétez pas, madame. Nous allons le retrouver. 
Une infirmière allait fermer la fenêtre quand Judith aperçut, sur la branche d’un marronnier, un rouge-gorge qui se tenait là, obstinément immobile. 
— Docteur, commença-t-elle. Non... c’est ridicule. 
Martin Walker, malgré la prédiction rassurante du docteur, ne fut pas retrouvé. Quant à Judith, elle finit par épouser un collègue, un certain Jonathan Keller, à la belle chevelure brune.

PRIX

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Alain Lonzela · il y a
A la fois rationnel et fantastique... Bel exploit.... Bravo !
Bird ?

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Valoute34 · il y a
Kafkaïen bien sur! Bel imaginaire!
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Prijgany · il y a
Je ne verrai plus les rouges-gorges pareillement ; sûr qu’Édith Piaf aurait aimé ; bravo Carmilla !
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Romane González · il y a
Merci beaucoup Prijgany!!
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Aubry Françon · il y a
Un style alerte et soigné au service d'une histoire subtile et imaginative. Comment ne pas penser à Kafka ? Quant au docteur Grimbert, ne serait-ce pas Philippe Grimbert, l'auteur de "un secret", psychologue de formation ?
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Romane González · il y a
Merci Aubry! Je suis contente que ça vous ait plu! Je n'avais pas pensé à Philippe Grimbert, je ne savais pas qu'il était psychologue!
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Serge Debono · il y a
Malédiction ou libération ? En tout cas (pour une fois ?) le psy a mis dans le mille, le corps de Martin exprime son désir de fuir. C'est magnifiquement narré et votre sujet m'évoque de belles références ( Birdy d'A. Parker et Métamorphose en bord de ciel de M.Malzieu ) Merci Carmilla pour cette belle lecture, et un grand bravo ;-) Je reviendrai vous lire...
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Romane González · il y a
Je suis contente que ça vous ait plu Serge! Et je vous remercie pour les références de films et livres que je ne connaissais pas et qui m'intéressent grandement!!
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Gisny · il y a
Juste croire en ses rêves et un jour...... le miracle se produit ! Il fallait juste y croire. Très émouvant votre texte.
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Romane González · il y a
Merci Gisny :-)
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Dranem · il y a
D'aventures en aventures, de textes en textes je découvre "la métamorphose" un thème cher à Kafka !
Et puis si vous aimez les œuvres sombres et parfois lumineuses, je suis en lice avec Oh jeunesse, insolente jeunesse avec le promeneur solitaire . Au plaisir de vos nouvelles !

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Romane González · il y a
Merci à vous Dranem! Je vais aller vous lire!
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Utilisateur désactivé · il y a
c'est magnifique je vous assure
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Romane González · il y a
Merci Cédric, c'est très gentil à vous!
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Lolanou · il y a
Beau conte avec un désir de liberté !
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Romane González · il y a
Merci Lolanou!
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Annyvonne · il y a
J'ai passé un super moment ! Merci et félicitations !
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Romane González · il y a
Merci beaucoup Annyvonne!
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