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La mère amère

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Dante

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Je ne viens ni de la littérature ni du théâtre. Disons que je fais des livres. Comme un artisan. Patiemment. Je n’ai pas appris. Dans une école je veux dire. Disons que j’ai appris seule. Que j’ai élaboré ma propre méthode. En observant beaucoup les autres écrivains naturellement mais pas seulement. En observant également les miens. Quelle drôle d’expression « les miens » ?! Vous ne trouvez pas que c’est étrange d’introduire un rapport de possession entre les gens ? Sans pousser la réflexion trop loin puisque ce n’est pas le moment ici, disons que déjà moi je ne m’appartiens pas. Je fais je dis parfois des choses qui me surprennent moi-même. Des choses dites des actes qui m’échappent comme on dit. Qui s’échappent.

Bon reprenons le texte en cours. Ma méthode pour écrire. J’observe. Je veux dire par là que je me mets en position de paparazzi. En planque des heures durant. J’ai du temps. J’ai de l’argent. C’est une liberté. C’est grâce à mes parents. Ils m’ont tout laissé.

D’ici je peux les voir sans qu’eux me voient. Ils ne sont pas au cimetière. Ça aurait été une mauvaise chute pour un mauvais texte. Décrire (d’écrire ?) une femme qui passe du temps avec ses parents, digresser, développer l’idée sans rien dévoiler jusqu’à la fin où le lecteur se rend compte que la jeune femme se tient debout devant le caveau familial.

J’ai loué un petit appartement en face de la maison de retraite où ils ont décidé de venir finir leur vie. Ils ne sont pas très âgés. Disons qu’ils sont un peu malades mentalement. Ils ont peur de tout en résumé. Ils ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. Ils ne sortent plus. Ils sont en forme physiquement. Ils préfèrent vivre reclus sans aucun contact avec l’extérieur à part mes visites une fois par semaine. Je n’ai que la rue à traverser. Eux ne savent pas que je les vois. Que je les entends même. Avec la complicité de directeur de l’établissement j’ai fait installer des micros dans leur petit studio installé un peu à l’écart du bâtiment principal. Un grand parc. Des arbres centenaires dont je ne connais pas le nom. C’est un des regrets de ma vie, ne pas savoir reconnaitre les arbres. Il suffirait d’aller dans une librairie pour trouver un guide, apprendre, prendre le temps. Mais je ne le fais pas. Je préfère aimer les arbres sans les nommer. Donner un nom à tout est épuisant.

Je vois mes parents.
Je n’invente rien. Je me contente de noter ce que je vois et de retranscrire ce que j’entends.
Ils sont assis derrière une grande baie vitrée. Un soleil timide de fin d’hiver caresse la vitre. Ils donnent l’impression de vouloir se réchauffer. Ils parlent sans se regarder. Ils sont assis de telle façon, l’un à côté de l’autre, leurs deux fauteuils tournés vers l’extérieur qu’ils peuvent profiter de la vue sur l’extérieur et se parler. C’est surtout ma mère qui parle les trois quart du temps. Visiblement ils attendent quelque chose ou quelqu’un. Ils ont cette posture un peu tendue de ceux qui attendent. C’est moi qu’ils attendent. Je ne dis jamais quand je vais venir. Je ne préviens pas. Je passe les voir un jour par semaine pas plus. Et je ne viens jamais le même jour. Je peux venir les voir un jour puis le lendemain comme ne pas les voir pendant dix jours. Ils ne savent pas. Ils attendent ma visite tous les jours. C’est leur seule occupation. Et parler.

Ma mère dit J’ai peur. Elle regarde sa montre et elle découvre avec horreur les heures. Elle dit C’est l’heure. De mourir. De partir loin d’ici. Ou alors de continuer à grossir. Quand c’est l’heure il faut y aller. Partir (vous l’avez compris, ma mère est un peu spéciale). Elle dit Les horloges de la grosse horloge sont comme des lianes, des serpents qui s’enroulent autour de nous. Les autres ne voient pas que nous sommes pris au piège du temps. Les autres courent toute leur vie pour ne pas se faire attraper par les serpents géants, les aiguilles du temps. Nous non. Nous vivons ici. Cachés. Le temps nous a oubliés. Les autres passent leur temps à courir leurs visages tournés vers le sol pour ne pas voir les serpents qui sifflent au-dessus de leurs têtes pour ne pas voir le temps qui passe ils courbent le dos ils ferment les yeux je sais ce que c’est que de vivre comme ça je l’ai fait aussi.
Ma mère dit Je sais tout ça mieux que personne d’autre c’est pourquoi j’ai décidé qu’il fallait que toi et moi on vienne ici pour se réfugier pour cesser de vivre dans la peur. Toi (elle parle de mon père qui reste assis sans rien dire la plupart du temps), toi tu as tout de suite accepté quand je t’ai proposé de venir ici. J’ai toujours décidé pour nous deux ce qui était bon pour nous. Tu as toujours tout accepté de moi. Sans jamais contester. Tu peux rester des heures entières sans rien dire mais moi je sais que tu vas bien, je sais que tu as moins peur depuis que nous sommes venus nous enfermer volontairement ici. Le personnel est aimable et discret. La nourriture est bonne. Nous n’avons pas voulu de télévision dans notre petit appartement que nous avons souhaité à l’écart nous avons les moyens nous avons travaillé toute notre vie avec une fille unique à qui nous avons tout laissé en partant. C’est elle qui paye pour nous ici tous les mois. Elle a les moyens.

Mon père dit Je trouve ça ridicule les autres hommes d’ici qui portent tous leur chemise fermée jusqu’au dernier bouton. Comme s’ils voulaient s’auto-étrangler. Se suicider avec une chemise ce serait drôle finalement. Un suicide à petit feu. C’est vrai on parle toujours de mort violente jamais d’une mort douce, patiente, qui prendrait son temps, tu ne trouves pas ?

Ma mère ne répond jamais quand mon père parle. Elle se contente parfois de le regarder en souriant doucement, comme pour lui dire qu’elle l’aime, qu’elle aime sa folie douce.

Ma mère dit Une seule fois j’ai eu l’occasion de voir un mort. Et une autre fois encore mais la première fois deux hommes bien habillés, ils portaient le même costume gris bien taillé, sont venus me chercher à la pension. Je devais avoir dix-onze ans. Ils m’ont fait monter dans une grosse voiture grise très propre. Je me souviens de l’odeur de neuf des sièges. Ils m’ont assise à l’arrière. Il n’y avait pas de ceinture de sécurité à l’époque. J’ai vu des villages, des champs, d’autres enfants qui marchaient dans la rue en donnant la main à ceux qui devaient être leurs parents. On est arrivés une heure après. Les deux hommes m’ont fait descendre de la voiture. On a marché un peu. On est arrivés devant une porte. C’était en hiver. Il y avait de la neige sur l’herbe dans le jardin de la maison de mes parents. Ils ont sonné pour moi j’étais trop petite pour atteindre le bouton. Une femme a ouvert. C’était elle ma mère sans doute. Elle m’a regardé. Elle m’a laissé entrer. Un long couloir sombre. Des photos en noir et blanc encadrées accrochées aux murs. Une grande pièce. Un canapé. Un autre. Des fauteuils. Une cheminée éteinte. Vide. La dame qui devait être ma mère m’a prise par l’épaule pour me tourner vers le premier canapé sur lequel était allongée une forme humaine recouverte d’un drap blanc. Je n’avais pas remarqué tout de suite cette présence inerte à cause de la pénombre qui flottait dans la pièce. Mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité
(C’est la première fois que j’entends ma mère parler de cet évènement, la mort de son père – note de l’auteur). La dame qui doit être ma mère (ma grand-mère donc) attend un petit peu avant de dire C’est ton père. Il est mort hier. Tu peux aller l’embrasser si tu veux. Je n’ai pas voulu embrasser un mort. J’ai eu peur. J’ai toujours peur de tout depuis. Ma mère n’a rien dit. Elle a encore attendu un temps avant de m’amener dans la cuisine de leur immense maison. Mes parents étaient riches. Ils s’étaient enrichis pendant la guerre. Les voisins du quartier ne les aimaient pas beaucoup je m’en suis rendu compte après quand je suis revenu plus tard, adulte. Elle a demandé à la bonne de me préparer un chocolat chaud. En attendant qu’il soit prêt ma mère s’est assise en face de moi. De l’autre côté de l’immense table en bois sombre. De quel espèce d’arbre était faite cette table je n’ai jamais su. J’ai voulu me lever pour aller me serrer contre elle, qu’elle m’embrasse mais tout de suite elle a deviné mes pensées elle m’a a levé une main et a dit Reste où tu es cela ne se fait pas. Et puis je n’aime pas ça. La bonne pleurait pendant que le lait chauffait. J’avais remarqué ses larmes qui tombaient dans la casserole de chocolat chaud. Je n’ai rien dit. J’ai bu le chocolat J’ai ensuite attendu que quelque chose se passe. Que des paroles soient échangées mais rien. Les deux hommes en gris m’ont ramené à la pension. C’était terminé. Cinq ans plus tard la même chose. Mais là c’était pour ma mère. J’ai refusé d’y aller. J’ai refusé de sortir de cet endroit dans lequel mes parents m’avaient enfermée depuis dix ans et qui par la force des choses étaient devenu ma maison. Je me suis souvenu de ce chocolat chaud au gout amer. Au gout de larmes.
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