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Un symbole inca autour du cou, un bracelet indien au poignet, des bagues, des breloques, des bijoux du monde entier, accrochés, suspendus partout sur son petit corps agile.
Elle avait pris de chaque culture ce qu'elle aimait,de chaque homme croisé ce qu'il avait bien voulu lui donner. Elle était de la race des hommes, tous les hommes. Chaque pays était le sien.
Elle avait hérité de tous les types à la fois. L'oeil kabyle, le nez grec, le front égyptien. Une crinière de romano, bouclée à la va-comme-je-te-pousse, en bataille et dans tous les sens. Dans les yeux, la détermination sauvage d'un conquérant venu du Nord. La démarche africaine à n'en pas douter. Elle était toutes les femmes. Et elle était la seule.
Elle marchait pieds nus comme une reine primitive échappée d'un autre âge. On ne savait pas qui elle était, de quel ventre obscur elle sortait. Un jour on l'avait vue, sur la route, immobile, presque figée, qui fixait quelque chose au sommet d'on ne sait quoi. Personne ne lui avait demandé quoi que ce soit, comme si toute pensée en nous s'était tue, et tout avait semblé entrer dans l'ordre des choses. On avait été ensorcelés, ou un truc dans ce genre-là...
Elle s'était installée à la sortie du village, tout naturellement, comme si elle rentrait chez elle après une longue absence. Elle avait posé ses sacs sur le sol et un abri de toile grossière en avait surgi comme par enchantement, incroyablement élaboré, avec des pièces et des compartiments distincts, et tout un bric-à-brac compliqué de cordes qui coulissent le long de pics en bois diversement assemblés.
Elle était entrée dans cet étrange hâvre comme elle serait rentrée dans une tanière. Nous n'avions même pas été étonnés. Les uns après les autres, nous étions tous rentrés chez nous, comme nous le faisions chaque jour après le travail, en traînant un peu moins les pieds que d'ordinaire peut-être, mais exactement comme les autres jours. En arrivant chez moi, j'avais embrassé ma femme, comme chaque soir, en me faisant un peu moins prier qu'à l'accoutumée peut-être, mais exactement comme tous les autres soirs. A ceci près que ce soir-là, je lui avais fait l'amour, à ma femme. Debout, contre la porte grande ouverte, au mépris de toute décence. Je l'avais prise sans réfléchir, je l'avais tournée et retournée, je n'avais pas pu m'arrêter d'aller et venir dans cette bouche et ce sexe, de cette bouche à ce sexe.
Je n'avais même pas eu le temps de m'en étonner. Tout s'était passé très vite, comme en rêve. Ma femme ne m'avait fait aucun commentaire sur cette subite autant qu'inexplicable frénésie, sur ce qu'en auraient pensé les voisins s'ils avaient su, ou vu. Elle ne m'avait parlé de rien, et moi, fait mine d'oublier.

Cependant, le lendemain de l'installation de la Magicienne (nous n'allions plus l'appeler qu'ainsi tant qu'elle vivrait auprès de nous), des bribes de phrases captées sans le vouloir au hasard des conversations attirèrent mon attention. Les mots que j'entendis me ramenèrent à ceux que j'avais refoulés de toutes mes forces depuis la veille au soir. J'entendis des "Je ne sais pas ce qui m'a pris...", des "Comme des bêtes, je te dis!", et aussi des "Incompréhensible...", et encore des "Incontrôlable!". Lorsqu'enfin parvint à mon oreille un "Je ne pouvais plus m'arrêter d'aller et venir...", je sus que quelque chose d'incroyable venait de nous tomber dessus.
Les jours qui avaient suivi, les relations entre les individus n'avaient cessé d'évoluer sensiblement. Les hommes s'étaient mis à flâner après leur travail, en quête d'autres hommes avec lesquels parler, partager un peu de ce temps dont on ne profite jamais qu'à toutes petites doses. Les femmes, de leur côté, s'éternisaient désormais les unes chez les autres, se procurant mutuellement toutes les petites joies qu'engendrent les amitiés sincères.
Lorsque hommes et femmes se rejoignaient le soir, ils échangeaient les uns envers les autres des gestes remplis de respect, toujours d'une infinie tendresse. Et si leurs chairs venaient à se mêler, c'était alors dans l'harmonie, et non plus avec cette espèce de rage qui les avait saisis le premier soir.
La Magicienne apparaissait quelquefois au milieu de nos réunions. Elle surgissait brusquement, au cours d'un repas commencé sans elle, par on ne sait quel mystérieux tour de passe-passe. Elle traversait la pièce dans laquelle nous nous tenions, murmurant pour elle seule dans sa langue magique. Elle entrait et sortait plusieurs fois de la pièce, toujours récitant, et toujours à voix basse dans sa diable de langue.
Un jour, elle était sortie pour ne plus revenir. C'était aux premiers jours de l'été, à l'époque même où elle nous était apparue pour la première fois l'année d'avant. On fêtait ce jour-là le Saint Patron du village. Hommes et femmes s'affairaient autour des grandes tables chargées de victuailles. La Magicienne avait traversé la place du village à trois reprises, psalmodiant chaque fois ses sombres incantations. Personne ne prêtait plus la moindre attention à ce rituel devenu systématique, et lorsqu'elle avait quitté la place de cette démarche particulière qui rappelait quelque antique reine africaine, nul n'avait songé à la saluer de quelque manière que ce soit.
A la nuit tombée, alors que les hommes allumaient de grands feux, les femmes étaient parties la chercher pour qu'elle se joigne à nous. Mais la Magicienne avait disparu. Plus rien ne témoignait de son passage parmi nous si ce n'était les marques qu'avaient imprimées dans le sol l'attirail complexe de son étrange habitation. Les femmes n'avaient rien eu à dire, leurs mines consternées nous avaient appris ce que nous redoutions d'entendre.
La Magicienne était partie comme elle était venue. C'était à se demander si nous ne l'avions pas tous rêvée, cette femme multiple, cette mère universelle. Car nous l'avions peu à peu considérée comme notre mère à tous, et nous nous sentions orphelins dès lors qu'elle était partie agiter ses breloques chargées de symboles sous d'autres latitudes.
Mais nous savions qu'elle avait emporté avec elle un peu de notre histoire et de notre âme, et qu'elle allait les semer sur sa route comme autant de graines de cet amour qu'elle avait fait revivre en nous.
Elle portait en son sein tous les peuples du monde. Et chaque homme était son enfant.
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Blandine Rigollot · il y a
Une sorte de "bonne sorcière" en somme, fantasque et bienfaisante. Mais qui peut dire quelles auraient vraiment pu être les intentions des hommes qui "allumaient de grands feux"?? Le bûcher n'est jamais loin des êtres extraordinaires, votre Magicienne a peut-être bien fait de partir raviver l'amour dans d'autres contrées... votre récit est bien mené, à la fois fluide et robuste.
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cendrine borragini-durant · il y a
Une allégorie de ce que devrait être l'humanité en somme.
Quant aux sorcières, il n'y en a pas de mauvaises. Une sorcière n'est jamais qu'une fée qu'on a mise en colère....
Merci à vous d'avoir apprécié ma sorcière bien aimable ;-)

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