La mémoire des pierres - Promenade nocturne place rouge

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Trois étapes dans ma vie de fonceuse: Les métiers de l'habillement: une passion. Puis la réalisation d'un rêve: des études universitaires avec une licence d'Histoire à la clé. Enfin, les  [+]

Le calme est revenu sur Красная площадь la Place Rouge, maintenant vide.
Comme il paraît insolite ce silence retombé en cette nuit de juin. Une nécessité s’impose pour certains, à cette heure, celle d’essayer de garder un peu de l’écho dramatique offert par les chanteurs lyriques qui viennent de se produire en récital dans un des airs les plus poignants du répertoire. 
Eugène Onéguine, l’opéra de Tchaïkovski tiré du chef-d’œuvre éponyme d' Alexandre Pouchkine, a fait vibrer la foule.
Puis, est arrivé le moment où les instruments se sont tus, l’auditoire s’est dispersé à regret, tout est retombé dans le silence, chacun aspirant au repos a regagné son palace ou sa chambre chez l’habitant. Pourtant, caché dans quelque encoignure, il s’est sûrement glissé un attardé. Un témoin qui refusait de voir finir l’enchantement produit par l’alliance insaisissable de vedettes russes, idolâtrées, qui parlèrent directement à l’âme de leur public, et électrisèrent l’assemblée. Le gala « Les nuits de Moscou » de 2013, demeurera, pour jamais, gravé dans les esprits.
Cet attardé nostalgique, incapable de trouver le repos, va fouler les pierres, explorer des traces, tenter de recomposer un passé. À défaut de sommeil, lorsque persiste l’état d’euphorie, il reste le rêve éveillé. Après avoir touché le ciel, comment dormir, plutôt s’approprier ce lieu légendaire et se rejouer le film dans l’espace libéré...

La veille de l’été, entre la cathédrale Saint-Basile et le mur qui ceint le Kremlin, un périmètre à la mesure de l'événement a été défini pour accueillir auditeurs exaltés et artistes. Leur talent, leur beauté, resteront imprimés en ceux qui ont été témoins de cette représentation exceptionnelle. Chaque pierre, chaque pavé de la Place Rouge ajoutera à son passé celle de ces demi-dieux dont la voix est sûrement montée jusqu’aux astres.
C’est avec leur humanité, et leur sensibilité, la prodigalité de leurs dons, qu’ils se montrèrent dignes de cet écrin surdimensionné. La hauteur de leur prestation égala celle des auteurs, poètes, librettistes et musiciens. Les critiques jugèrent qu’ils ne déméritèrent pas de ceux qui parvinrent à coucher sur le papier, puis sur les archets, les cuivres et les flûtes, une œuvre emblématique.
Anna Netrebko et Dmitri Khorostovski aux voix si faites pour se fondre, s’épauler, offrirent d’un même cœur et de concert à leur public, leur générosité, leur travail, et l’ont sublimé.
Une captation du spectacle a été réalisée. Elle apparaît de nos jours plus poignante que jamais. Le timbre du magnifique Dmitri qui emprisonnait avec fougue le poignet de sa partenaire, véritable déesse de chair, s’est éteinte, mais les pierres en vibrent encore. Qui peut savoir ce qu’éprouvent ceux qui, au sommet de leur art, arrivent à lancer avec tant de force et d’assurance des notes aussi somptueuses. Qui peut y parvenir devant la houle de tant de têtes ondulant au gré des accords ? Seule une élite dans le monde possède les aptitudes à fournir cette performance.
Sous les yeux du rêveur, la place, désertée il y a encore un instant, s’anime à nouveau. Un petit groupe vient à l’évidence de sortir d’une soirée où la vodka à gonflé les enthousiasmes. Certaines nuits ne devraient jamais finir. Que fêtaient-ils ? Ont-ils assisté au gala, fait partie de cette assemblée qui, quelques heures auparavant sous le flot rugissant de leurs applaudissements inscrivaient un peu de leur mémoire bouleversée au point d’en faire trembler les pavés.
Un jeune chanteur amateur au timbre frais entonne en français :
— Il est revenu le temps du muguet
Comme un vieil ami retrouvé
Il est aussitôt interrompu pas ses compagnons des cris, et des sifflements. D’autres s’y essaient sans plus de succès puis tout l’auditoire des camarades y joint ses voix. La farandole se reforme et le groupe disparaît.
Les étoiles luisent encore, et la lune rayonne de son plein éclat dans la nuit septentrionale qui se reflète dans les briques rouges.
Est-ce l’incendie de 1493 qui a donné son nom et sa couleur à l’environnement lorsque mille feux se déclarèrent à la fois ? Il ne reste plus aucun souvenir des vieilles habitations en bois dans cette aire majestueuse, vitrine orgueilleuse qui voit passer défilés militaires et touristes du monde entier.
L’attraction de la place Rouge même vide reste tout aussi puissante dans l’obscurité pour regarder, et entendre sourdre les échos du passé ; elle a tant à raconter...
Quel personnage central pourrait-on garder pour en exprimer l’essence ? Comment établir un choix ou une hiérarchie parmi guerriers, envahisseurs, tyrans sanguinaires, tsars décadents, intrigants, bâtisseurs, révolutionnaires ou romanciers ? Ivan le Terrible ou Napoléon, Staline ou des millions de promeneurs ? Sous la cavalcade des chevaux, idoles populaires, conquérants, commanditaires, défilent mais rien ne parvient à user les pavés de l’agora.
La procession des curieux devant le tombeau de Lénine, et tous les mouvements de vie continuent à alimenter sa légende et son attrait.
Tous ces chalands essaient intensément de s’imprégner des âmes qui la foulèrent. L’impressionnant rassemblement de merveilles architecturales remonte le temps avec ferveur, et déboule sur la modernité. Le Goum étale une insolente provocation à la consommation sans complexes. Les jours de mariage, sur le parvis de la cathédrale, de belles jeunes femmes aiment déployer le froufrou de leurs robes blanches

Le carillon du Kremlin vient de rappeler que l’écoulement des jours ne s’arrête jamais, avec cinq coups qui résonnent, bientôt, l’aube verra les premiers promeneurs se réapproprier l’esplanade.
Cette dernière lumière nocturne est choisie par les photographes à téléobjectifs, afin d’offrir aux catalogues des agences de voyages ces panoramiques qui tentent de résumer en une seule image la perspective du site magistral. Ils s’essaient à saisir dans les premières lueurs matinales l’impressionnante accumulation de curiosités ou merveilles architecturales.
Leur vision participera à remplir les cars des tours opérateurs. Ils déverseront des touristes de tous types qui parleront toutes les langues et poseront les mêmes questions et, jamais repus de souvenirs feront inlassablement cliqueter leurs appareils

Pour notre promeneur un peu mélancolique, les hommes ont inventé un moyen de panser les blessures de leur âme : chanter. Et c’est en fredonnant...

Подмосковные вечера

Que, repu d’images et de légendes, il va aller à son tour, chercher le sommeil.

Il est revenu le temps du muguet
Comme un vieil ami retrouvé
Il est revenu flâner le long des quais
Jusqu’au banc où je t’attendais
Et j’ai vu refleurir
L’éclat de ton sourire
Aujourd’hui plus beau que jamais...

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Virgo34 · il y a
Un texte bien écrit qui me rappelle de bons souvenirs de voyage, une croisière entre Moscou et Saint-Pétersbourg qui m'a permis une visite des deux grandes villes mais aussi d'apprécier la gentillesse des habitants des villages dans lesquels nous avons débarqué. J'ai même appris des chants russes, dansé au son des violons et des balalaïkas et parlé quelques mots de cette langue étrange.
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Mireille Bosq · il y a
Moi, je n'y suis jamais allée. Incorrigible, je recherche le soleil dans mes voyages(mais il paraît qu'il fait chaud l'été à Moscou...) Mercl de la visite !
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Virgo34 · il y a
Moi aussi, je préfère le soleil, mon soleil. Parfois, j'aspire à un peu de fraîcheur mais je ne me plains pas.
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Pierre PLATON · il y a
Je n'y suis jamais allé... mais tu m'en parles si bien, que, finalement, y être ou non allé physiquement, ça n'a pas d'importance, avec toi j'y suis allé...
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Utilisateur désactivé · il y a
Une promenade moscovite très agréable :-)
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Mireille Bosq · il y a
Promenades, voyages, tout cela me paraît délicieux que cela soit sur le marché aux légumes ou au voyage au long cours. Merci d'y avoir goûté.
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Les Histoires de RAC · il y a
Vraiment bien écrit. Merci pour ce dépaysement !
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Mireille Bosq · il y a
Je suis prête à vous embarquer ailleurs si le cœur vous chante. Merci pour votre visite
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Les Histoires de RAC · il y a
Rendez-vous chez l'une ou chez l'autre alors ! A bientôt...
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michel jarrié · il y a
Merci pour ce beau voyage avec ces lieux que je n'ai jamais foulé et ,hélas, ne foulerai jamais. Et vive la musique...
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Gérard Aubry · il y a
Belle évocation de Moscou en ce moment inoubliable. G.A.
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Mireille Bosq · il y a
Vous y êtes allé peut-être? Merci pour votre visite
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Gérard Aubry · il y a
Non! J'ai très peu voyager, hélas! Mais entre Bécaud, Tolstoï et Pouchkine, Dostoievski, Pierre le Grand, Catherine II et Ivan le terrible, Staline et tant d'autres comment oublier la Russie! G.A.
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour cette belle promenade et la découverte de cette voix extraordinaire qui donne la chair de poule.
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Mireille Bosq · il y a
Une vraie joie pour moi de contribuer à faire connaître cet artiste et à évoque sa mémoire...merci d'être venue Chantal.
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Fabienne Liarsou · il y a
Des artistes capables de nous transcender. J’aimerais être ce promeneur mélancolique. Je crois en la mémoire des pierres..
Belle journée Mireille !

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Mireille Bosq · il y a
je suis heureuse d'avoir permis à certains de faire connaissance avec ces deux artistes d'exception (Et de te trouver là). Le ton un peu mélancolique vient du fait que le beau, le si émouvant Dmitri est décédé il y a peu. Certains ont pleuré pour Johnny, moi j'ai dû retenir mes larmes pour ce magnifique ténor...
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Marsile Rincedalle · il y a
Ne pas avoir mis les pieds à Moscou et pourtant nous en rendre un si beau portrait, et tout cela avec les voix merveilleuses de Anna Netrebko et Dmitri Khorostovski. Splendide !
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Mireille Bosq · il y a
Merci Marsile et j'ai rendu "à César ce qui appartient à César" en te citant sur le tam tam comme initiateur de l'idée du lien sur You tube
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Marsile Rincedalle · il y a
Oui, j'ai vu, merci :-) Et encore bravo, l'ambiance était fort bien rendue. On s'y serait cru.
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Mireille Bosq · il y a
https://www.youtube.com/watch?v=t5SlUmCdXf0 Si comme moi vous voulez verser une petite larme...

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