La mélodie d’un sentiment à l’amende

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« L’amour est certainement et avant tout un sentiment ; mais aussi une ineffable et quasi spirituelle communion des corps, communion dont j’avais joui presque inconsciemment, comme d’une chose normale et tout à fait naturelle. »
(Le Mépris – Alberto Moravia)



La mélodie
d’un sentiment à l’amende


Prélude :
Je raccroche. Je m’enfuis, comme je ne l’avais pas prévu, réfugié dans un lit de honte et de désespoir, sans voix et sur une partition dramatiquement humaine d’un retour à une estime personnelle.



Ton odeur flotte encore dans l’air comme sur moi, elle m’embrasse de sa douce fragrance. Je ne me résous pas à te quitter. A moins que ce ne soit toi. Je te fais un bisou. Est-ce que je peux t’en faire plusieurs ? Evidement que je t’en fais plusieurs.

- «  Si je n’essayais pas de t’embrasser ce soir, ce serait comme te mentir. »
- « ... »
- «  Je voudrais que tu aies envie de moi, sinon oui ! Partir serait surtout te fuir. »
- « ... - ? - »
- « J’ai tellement d’affection pour toi, que je ne peux être affecté par rien d’autre. »

Tes silences m’enlacent aussi bien que ton regard pesant. Tu sembles me dire si justement rien qu’il en devenait comme une obligation de combler le vide pour m’attacher encore à toi par le son de ma voix.

- «  Tes sentiments me frôlent sans jamais me toucher. Je ne veux pas être éraflé par cette faiblesse et qu’elle finisse, pour terminer, par m’écorcher vif. »
- « Tu dis n’importe quoi ! »
- « C’est que je ne sais plus quoi dire... ou plutôt que je n’arrive plus à t’exprimer... te faire comprendre. Simplement, tu ne veux pas comprendre. »

Il ne pouvait plus se construire aucun raisonnement. Ce n’est qu’une course de mots ; ils se perdent dans l’air pour former des vibrations qui résonnent. Martelés comme dans un souffle arrivé en fin de course. Dans ces expressions vocales qui n’avaient rien de vocables, les cordes sont frappées de mots en tant que simples déclinaisons du son. Ce ne peut être un instrument à vent. C’est un piano où chaque note légère ou pesante correspond à un mot qu’on martèle sur une partition de pensées déraisonnées et absolument abstraites.

Partagé entre les touches de noir et de blanc, le discours s’accroche avec des croches, laisse place aux rondes pour arrondir les angles.

- «  Tu m’as fait vivre ! Et je doute pouvoir te survivre. »
Encore un silence...
- « Ta manière de flirter avec moi, c’est juste une illusion que tu déplaces quand tu n’as pas envie de te sentir seule. Et tu la vois sans conséquence pour toi parce que tu prends tellement ; pour ne jamais donner ! » - C’est tout le propre d’une musique qu’on écoute. On ne peut jamais rien lui rendre, si ce n’est le sentiment qu’elle nous inspire. Et là encore, c’est elle qui agit.

Et pourtant je n’en pense pas tant. Loin de là ! Ton sourire s’étale et ce ne peut être une phrase que je prononce à voix haute. Il s’agit alors d’un demi-soupir torturé, arraché à mon souffle et déjà effacé de ma pensée par la reprise d’oxygène dans mon cerveau. Les silences temporisés ne permettent pas plus une prise de conscience, ils évitent tout juste les débordements schizophréniques. Pour ce que j’en crois.

Depuis l’ivresse inhérente à l’empreinte mélancolique de ta douceur indéfectible sur mon âme, j’en compose surement une symphonie de mots à la dramaturgie sourde. Mais ma clé est piégée par une armure de bémols qui altère ton ressenti. Je ne peux me faire comprendre dans ce champ de distorsions.

- « J’ai été touché par une félicité qui dans un baiser m’a transporté sur le plancher du paradis. Aujourd’hui je sais que même si on n’est pas fait pour nous aimer toujours, nous avons été fait pour vivre et partager ces instants que personne ne nous volera jamais, qui n’appartiennent qu’à nous. Ils sont autant de félicité, d’épanouissement dans des secondes rapprochées que je n’aurai jamais de regret. Tu m’as fait vivre pleinement, vivre des choses si intenses que je m’en suis senti brûler de désir, d’espoir, d’envie et d’amour. Dans ces flammes qui me promettent de me tenir chaud toute ma vie, je me vois déjà calciné, débordé par trop d’abondance de sentiments dans ce trop-plein de manque de toi. »

Aussi lourde qu’une massue jetée à travers la pièce, la vérité se fait si pesante qu’elle n’a rien à voir avec le contenu de ce discours. En effet, je me retrouve seul. Cela fait des mois que je le suis, que je n’ai même plus échangé un mot avec toi. Que je vis dans tes silences, tes pauses, tes soupirs. Du moins dans ce que vous pouvez appeler « la réalité ».

Tu restes ma musique dans ma tête, cette mélodie imaginaire. J’ai pourtant d’autres bruits, comme des perturbations qui ne valorisent plus les silences, ne me permettent plus d’oxygéner mon corps. Chassé de ce temps qui s’efface à petit feu. Je voudrais encore hurler, te susurrer cette mélodie. Ce n’est ni le rythme sirupeux de la mélancolie, ni le ton grave de la tragédie.

Aussi fragile que précieux, mon présent ne vaut pas plus pour ce qu’il a été que pour la place que tu lui accorderas à l’avenir. Il faut être amoureux du sentiment amoureux pour penser qu’un amour efface l’autre. Or je le suis de toi. Loin de toi, c’est moi qui pourrais finir par m’effacer. Je suis heureux de me dire que tu existes et que tu caresses ma vie d’une intensité qui enflamme chaque instant et révèle ce que je suis, ce qui me fait rêver et ce que j’espère.

- « Simplement merci, tu es merveilleuse comme personne ne peut trouver à revendiquer plus ce qualificatif pour moi, ce titre de la noblesse absolue qui règne dans mon cœur. Je pourrai toujours raviver les braises des kyrielles de souvenirs que tu as semé sur mon corps, dans mon cœur et à travers le temps. »

Avec des nuances aussi indicibles je ne frappe pas ta mémoire, ne trace que mes propres illusions. Alors mes mots se mettent à battre plus fort. Les ornements ont finit de rendre leur son clair au profit d’une vibration lourde et intense, répétée dans le rythme effréné de ce combat avec mon ombre.
Descendant de quelques octaves, je frappe avec gravité des sons qui n’en sont plus. Des bruits, des cris percent d’ondulations l’air arrêté par le froid.

- « Ta douceur... »
- « ... -... »

Le double rythme s’insinue avec force. C’est la passion qui prend tout son large. Elle coule et déborde dans un océan mélangé par le fracas d’une tempête. Voici les vagues philarmoniques des tambours. Un mot comme « douceur » se joue d’une consonance violente dans ma bouche. Il déborde de son « d » frappé avec toute la force de ma langue contre mes dents. La caisse de résonnance s’élargit, formant haut et fort le cercle d’une vibration qui se poursuit au-delà de ma bouche. C’est un mot en batterie qui siffle comme une grosse pièce d’artillerie et qui finit par éclater dans son désert rocailleux.

- « D ! Ou ! SSS ! R ! »

En se mêlant à ce mot, l’adjectif possessif « ta », devient le tonnerre d’une mitraillette qui tiraille et me touche les entrailles.

- « T.t.t.t.a ! D ! Ou ! SSS ! R ! »

Je suis déchiré. J’ai éclaté en sanglots. Le piano et la batterie jouent leur concerto noyé dans cet océan de larmes. Les mélodies gutturales dévorent les silences. Et lorsqu’ils sonnent encore, les silences se font plus lourds que les sons vrombissants d’une gorge rouge profondément saturée d’avoir trop parlée pour ne rien dire, juste essayée de faire partager cette mélodie à l’amende.

S’en est finit des monologues.

Au bas d’un lit, où les fragrances persistantes que tu viens de m’envoyer – et dans lesquels je voudrais me noyer – me font sombrer dans l’illusion d’être chez toi avec cette proximité touchante et si douce, quelques notes manuscrites et non signées n’ont su trouver un destinataire :


« Ma D...

Je ne puis plus rien exprimer que l’envie d’avoir de tes nouvelles car chaque jour où je semble sommeiller dans un souvenir est une lutte pour m’empêcher de t’appeler sans cesse.
Je ne peux exprimer à la fois la passion simple et furieuse qui m’anime rien qu’à connaître le récit de ta journée ni encore moins le vide abyssal qui m’entraine chaque jour, déporté sur les rails de l’oubli ou du moins de l’indicible. Je voudrais hurler ! Tu dois certainement me prendre pour un fou maintenant. Je souhaite que tout aille bien pour toi. Je te souhaite un bon séjour à B. »


Dans un dernier temps, un autre vent souffle ces notes et les retourne face contre sol. Une autre mélodie vient ainsi perturber et couper ce solo.
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