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John-Henry

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LAURÉAT
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Je me dresse. Sur les coudes. Le regard encroûté. La pièce est plongée dans une obscurité étouffante. J’ouvre un rideau. Des néons colorés frappent au carreau. D’ici, je vois la rue. D’ici, je vois la foule. D’ici, je vois les nuits d’une ville qui crève de ne jamais dormir. Moi, je dors quand je peux... Pas que je sois fainéant ou quoi que ce soit de ce style-là, mais j’ai des horaires compliqués... Du genre qui vous obligent à rester éveillé la nuit. Alors je dors le jour... Ce n’est pas facile : je me suis habitué.
Tout ce que je sais de ce job, tout ce que je sais du seul truc que je sache faire, tout ça, c’est mon père qui me l’a appris. Et c’est ça qui est important. Il m’en a donné le goût. Aujourd’hui, je ne saurais pas quoi faire d’autre.

La nuit de mes dix-huit ans, mon père est venu frapper à la porte de ma chambre : « Tu as le potentiel, je le vois. »
Il s’est assis sur le rebord de mon lit ; je dormais pratiquement. Puis il s’est mis à parler. Des heures. Avant cette nuit-là, je ne savais pas vraiment ce qu’il faisait, juste qu’il était souvent absent. Ma mère promettait qu’elle n’en savait pas plus que moi. J’aurais aimé rencontrer une femme comme elle. J’aurais vraiment aimé ça. Mon père m’a tout expliqué cette nuit-là. Puis il m’a tout appris. Il m’a fait rencontrer des gens importants, des gens qui me seraient utiles. Il ne voulait pas que je travaille dans son ombre. On s’est retrouvés tous les jours, cet été-là. Pour me former. Pour m’enseigner les bases. Et puis il a repris sa vie, seul, solitaire, à l’abri des regards. Je le croisais encore de temps à autre à la maison, par hasard. J’avais la même vie, désormais.
Je pense encore parfois à ces journées d’été. J’avais retrouvé un père. Trois mois.

J’ouvre la porte du frigo et je me sers un épais verre de lait. J’aimerais aussi enseigner tout ce que je sais à un gosse, j’aimerais donner le plaisir de ce boulot. Mais les femmes ne me font pas confiance. « T’as le regard de braise, mais le cœur de pierre », qu’elles me lancent. Des femmes, j’en ai connues pourtant, des belles même, de celles qui vous donnent envie de les revoir plusieurs fois dans des draps de soie, mais tout s’éteignait quand venait le soir où je partais. « Le boulot. » Elles ne me croyaient plus. Elles n’aimaient sans doute pas la vérité. Elles n’aimaient pas ma vérité. Quand je revenais de mission, j’avais la bouche en cul-de-poule, mais leurs portes restaient fermées.
Tant pis pour elles.

Je me promène dans l’appartement sombre et j’allume une cigarette. J’ai fait des rêves agités, la sueur sèche lentement sur mon torse. J’ajuste mon pantalon et la rue s’embrase progressivement sous les fenêtres.

Mon père avait l’habitude de me regarder au fond des yeux et il disait, son verre de whisky pointé vers la lune : « Tu dois être patient... Sois incroyablement patient. Ton heure viendra toujours, ton destin te passe forcément entre les mains, à un moment, et là ! Tu le saisis. » Je buvais ses paroles et il avalait une gorgée brûlante.

Aujourd’hui, tout ça a un sens. J’ouvre la mallette grise et je révise mon dossier. Je le connais par cœur : ça fait dix jours que je le relis sans arrêt, dix jours que je vis avec, dix jours que je ne fais plus rien d’autre que d’y penser. Il est temps que ça se termine. Il est temps que tout ça se termine.
La dernière fois que j’ai raté un contrat, je suis allé voir mon père – on a toujours besoin des conseils d’un père :
— J’ai tout foiré papa...
— Ça t’arrivera encore.
— Et quoi ? Je me contente de ça ?
— D’abord, tu informes tes employeurs. Il faut toujours être correct avec ses employeurs...
— Je leur dis quoi ? Que j’ai tout foiré ?
— Tu leur dis qu’il y a eu un contretemps mais que tu vas rattraper le coup... N’abandonne jamais tes objectifs !
— J’y retourne ?
— Bien sûr. Tu y retourneras toujours.
— Mais je sais pas comment m’y prendre... Je sais plus...
— Ça vient de l’intérieur. Il y a une mélodie qui te traîne au fond du ventre, écoute-là, laisse-toi porter, tu sentiras que ça va lentement monter au fond de toi et si tu te laisses guider, si tu laisses le rythme te porter, tout sera plus naturel, tout sera plus fluide... Si tu écoutes la mélodie, c’est impossible de foirer.
Mon père avait dû être musicien sans doute, je ne l’ai jamais su.

J’entends un corps lourd se déplacer dans le couloir, je me glisse le long de la porte et je tourne deux fois la clé enfoncée dans la serrure ; je ne peux pas être dérangé, je ne peux pas être déconcentré.
La vie est étrange, je n’ai jamais cherché à comprendre. La vie offre des opportunités, le destin vous passe entre les mains, au moins une fois. Et cette nuit, c’est à mon tour de tirer les ficelles. Bien sûr qu’il y a de plus grandes causes à servir que la sienne. Mais c’est comme ça que ça fonctionne, je n’y suis pour rien. J’aurais aimé que ça se passe autrement. On rêve tous que ça se passe autrement.

Je me dirige vers le robinet. Glisse une fine pilule sous la langue. Je me baisse. Et avale une gorgée d’eau.

J’aimerais que ce monde aille mieux, j’aimerais vraiment faire quelque chose. Dieu sait si je suis désolé d’abandonner les Africains et la Palestine, et ces pauvres, et tous ces types qui ne pourront jamais me payer. Dieu sait si je m’excuse de ne servir que l’argent. Mais l’argent sert toujours l’argent. Et je ne suis qu’un maillon. Que l’on ne m’en veuille pas : je ne sers que ma cause. Si ce n’était pas moi, ce serait quelqu’un d’autre. Alors j’aime autant que ça soit moi : ce sera fait proprement, je rendrai une copie sans rature.

J’ouvre doucement la seconde mallette. La mélodie naît lentement, dans un écho lointain. Dehors, les lampadaires éclairent la nuit chaude et les filles sont humides. Parfois j’ai envie de descendre, de me serrer contre leurs seins, de leur dire qu’elles sont belles ; et j’ai envie de passer la nuit à danser, à sécher leurs larmes et à me perdre dans la ville. Mais ce n’est pas mon destin. Ce n’est pas ma vie. On ne choisit pas sa vie, on la subit et on s’en accommode comme on peut. C’est ce que je fais.
Je commence à préparer le matériel. Tout est posé sur l’appui de la fenêtre. La pièce est toujours sombre, mais la lumière des néons suffit à m’éclairer.

Il y a des mois que je n’ai plus revu mon père. C’était chez lui, ma mère se faisait du souci : il était souffrant, il paraissait fatigué. Je sentais son énergie le quitter, il vieillissait.

La mélodie s’accélère, maintenant. Je sens mon pouls battre ma tempe, je le sens aussi dans mon cou et au bout de mes doigts. Je laisse la mélodie prendre le contrôle. Je ne maîtrise pas. Je me laisse porter. Je suis plongé dans une transe intense – c’est chaque fois pareil, désormais. J’ajuste la lunette.
Mon père sourit. Il ne se méfie plus. C’est le danger. Il est tombé sur beaucoup trop gros, il connaît trop d’histoires. Il est temps que ça se termine. Et la mélodie se détraque dans sa tête.
Je vais faire ça bien. C’est mon boulot. Pas de sentiments. Personne ne comprendrait.
Je me perds un instant. Il est vieux désormais. « Ton destin te passe entre les mains. Et tout va crescendo... »
Je ne tremble pas, mon doigt presse lentement la détente et son corps s’effondre en silence sur les pavés.

« À bientôt, papa. »



PRIX

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Luce des prés · il y a
Je découvre avec plaisir !
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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Christian Pluche · il y a
Une histoire de famille que n'aurait pas renié Besson en filmant Léon ! Bravo, +1 d'estime ! si le coeur vous en dit, découvrez "le plombier 2015" en compet' pour l'automne... et surtout me donner votre sentiment...
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John-Henry · il y a
j'irai y jeter un coup d'oeil au plombier, merci pour votre élogieux commentaire
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Dj Michel · il y a
Ou comment tuer le père avec du style, jusqu'à inventer une histoire, un vrai écrivain, merci
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Régine Labalancelledesmots · il y a
Terrible! Bravo!
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Avi Farhi · il y a
En terme de vues, t'as perdu... Soutenu par une bandes de ringards jaloux...
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Pascale Pujol · il y a
ni l'un ni l'autre, désolée... Juste des amoureux de la littérature!
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Ombre L Marine · il y a
a voté!
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Ghinet Michel · il y a
j'aime!
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Pascale Pujol · il y a
Lecteur qui passe par là, n'oublie pas de cliquer, voter, soutenir, commenter, partager, rameuter... pour que ce texte soit le digne gagnant de cette finale! Il n'y a pas photo!
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Stanislas Roy · il y a
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