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La maternité mobile

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Choukri Osman

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Je m'appelle Dalmar et je me souviens du jour de ma naissance.Je m'en rappelle comme si c'était hier et pourtant, je viens d'avoir quarante printemps ou plutôt quarante étés car chez moi les saisons ne sont pas très variées.
Je suis venu au monde d'une manière fort insolite.
Je crois que j'avais choisi moi même de naître de cette façon. Le fait que je fûs un enfant prématuré n'est pas une exception en soi mais au fond de moi je sais que j'avais fait exprès pour venir à un moment qu'on ne m'attendait pas et surtout sur un lieu peu propice à un accouchement.
Ma mère était une de ces femmes qu'on appelait charchari.Cette corporation de commerçantes aux revenus plus ou moins modestes est à l'origine de l'émancipation de la femme de mon pays. A une époque où les coutumes ancestrales primaient sur notre société patriarcale, les charcharis osérent s'émanciper par le travail. Avec l'avènement du train qui remplaça les caravanes entre Djibouti et Addis-Abeba, des femmes se sont mises à faire de petites affaires entre les deux pays aux frontières encore indécises.
De l'Éthiopie, elles ramenaient souvent des produits frais comme les fruits , leslégumes,le beurre,et même de la volaille bien vivante.Et surtout le fameux khat, la drogue tolérée qui pousse en Éthiopie et qui se consomme à Djibouti.
En allant en terre abyssine, les charcharis emmenaient avec elles,des produits manufacturés comme les habits,les chaussures, des sacs de voyage ou encore des pâtes, du riz ou du sel.A part le sel, Djibouti ne produisait aucune de ses marchandises. Mais grâce à son port, ce petit pays bénéficiait d'une multitude d'arrivages.
Ma mère était donc une charchari qui retrouvait mari et enfants entre deux voyages.Elle ne restait pas plus de trois nuits dans la même ville.
Elle possédait une maison à Djibouti où nous vivions pendant l'année scolaire et une à Diridawa qui nous servait de refuge pendant la saison caniculaire.
Mais le vrai foyer de maman était le train,le fameux assajog,aujourd'hui défunt.
Ma mère était donc une femme indépendante qui subvenait à ses besoins elle-même.Elle planifiait tout.
Pour me mettre au monde, elle prévoyait de s'arrêter quelques jours avant l'arrivée à terme de sa grossesse. Elle voulait se reposer et avait même choisi une petite clinique privée où on s'occuperait bien d'elle.Pauvre maman!j'ai déjoué tous ses plans.
Je suis venu au monde avec neuf semaines d'avance et surtout j'ai choisi de pousser mon vagissement dans un train.
Et oui je naquis dans l'assajog.
Agacé d'être transporté d'un pays à l'autre dans ce drôle de paquet,je décidai de sortir. Je m'arrageai pour mieux quitter le petit cocon maternel,je me positionnai la tête la première.J'entendis soudain ma mère crier :"Je perd les eaux."
Plusieurs voix de femmes qui s'affairaient.J'écoutais attentivement. On cherchait à isoler maman des regards indiscrets. On ordonnaient à des femmes de tenir un drap comme rideaux de chaque côté de la banquette où maman se débattait contre les crampes dues à l'accouchement imminent. Et j'essayais de me frayer un chemin entre les entrailles maternelles.Le train en marche m'empêcha de trouver rapidement la porte de sortie. Plusieurs secousses me firent rebrousser chemin. Mais je m'obstinai et revins sur mes pas.Heureusement, maman n'était pas grosse comme la plupart de ses consœurs. Je n'ai pas eu à nager dans un océan de graisse plus ou moins liquide.
Pendant quelques minutes longues comme plusieurs heures, maman et moi livrames une lutte acharnée pour nous rencontrer enfin face à face.
Je réussis à sortir.On cherchait une lame pour couper le cordon ombilicale. Un vieux nomade offrit son bilawa.Je me demandai si ce long poignard qui servait à dépecer les bêtes était stérilisé.Mais personne ne daigna me demander mon avis. D'ailleurs, c'était l'unique instrument à bord.
Au moment de mon arrivée au monde, le train avait déjà quitté Dawanleh, le dernier village éthiopien et Galileh,le poste frontière de Djibouti était encore loin.
Je vis donc le jour dans le no'man'sland Djibouto-éthiopien. J'ai opté donc pour la double nationalité. Comme le train qui m'a servi de maternité, je fus franco-éthiopien puis Djibouto-ethiopien. Et cela me va très bien.

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Br'rn · il y a
Etonnant voyage peuplé de mots que je découvre, dépaysant à l'extrême (moi je me repais plutôt d'imaginaire)...
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Choukri Osman · il y a
Merci Coco.Votre message est très encourageant.
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Alice Merveille · il y a
Bravo pour ce beau voyage étonnant.
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Choukri Osman · il y a
Merci Ayane.Je suis nouvelle sur shortEdition et votre soutien me touche.
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Ayane · il y a
Texte très touchant et intéressant =)
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