La marraine de St-Henri

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La marraine de St-Henri



Antoine Lafontaine était en train de marcher sur la rue Notre-Dame quand le blizzard s’abattit sur sa tête. Un vent violent souffla des nuées de neiges contre son visage. Il ne pouvait plus voir clairement devant lui. Il fût obligé de marcher avec un bras tendu vers l’avant. Autour de lui, les voitures stationnées près du trottoir furent ensevelies sous des nappes blanches, alors que le touriste de Paris scrutait les boutiques et les restaurants, à la recherche d’un refuge pour s’abriter de la tempête. Par un coup de chance, il repéra l’enseigne d’une vieille taverne, où le nom de l’établissement était partiellement recouvert par des traces de peinture.

L’intérieur de la taverne était baigné dans une atmosphère lourde et silencieuse. Une atmosphère qui donnait la nausée à Antoine, comme s’il venait d’entrer dans une caverne assombrie. Il y avait peu de lumière pour éclairer la place, mais au moins, il y avait de la chaleur. Un lampadaire avec une boule de lumière, similaire à ceux qu’Antoine avait vus dans la station de métro du quartier, éclaircissait l’entrée pour les toilettes. Il y avait quelques clients qui vidaient des bouteilles de bière avec un regard pénible et molosse, comme si le blizzard annonçait la fin du monde.

Alors qu’il se réchauffait près d’un radiateur, Antoine aperçut une vieille femme, habillée d’une écharpe verte et d’un bonnet rouge, assise près d’un soûlon qui roupillait sur une table, qui le regardait avec un sourire perfide. Antoine se sentit mal à l’aise en regardant la femme. Il songea à sortir de la taverne lorsqu’il fût interpellé par une voix masculine. C’était celle du barman. Antoine marcha vers le comptoir et se fit une place sur un tabouret rouge avec une déchirure ouverte sur le côté.

Le barman était assez âgé aux yeux du touriste. Antoine parierait trente euros qu’il avait dépassé l’âge de la retraite. Il était vêtu d’un costume noir et blanc avec une serviette attachée sur sa ceinture. Son habillement était impeccable, mais Antoine n’aimait guère son expression faciale. Il avait un regard froid imposé sur lui comme s’il était dans l’ombre d’une tour. Le barman semblait examiner Antoine, comme s’il cherchait à lire ses pensées. Antoine tenta de rester calme, mais il avait du mal à cacher son inconfort. Son pied martelait le plancher, et ses bruits pouvaient être entendus dans le bar, bien que les autres clients ne s’intéressent pas à lui, mis à part la vielle femme au foulard vert.

— Qu’est-ce que ce sera ?, dit le barman avec une voix étouffé, comme s’il avait mal à la gorge.

— Hum..., dit Antoine avec une voix nerveuse, en fait, je suis entré ici pour me cacher de la pluie.

— Je ne t’ai pas demandé pourquoi t’es entré dans mon bar. Je t’ai demandé ce que tu veux, dit le barman avec un ton élevé. J’ai de la liqueur si tu veux. Deux piastres pour une cannette. Mais j’ai aussi de la bière. Molson? Dry? Rickards?

Antoine ne croyait pas qu’une liqueur glacée pourrait le réchauffer, mais comme il ne voulut pas contrarier son hôte, il commanda un Coca-cola. Le barman ouvrit un petit frigidaire qu’il tenait derrière son comptoir et en sortit une canette qu’il déposa sur la table.

— Vous voulez une paille?

— Ça ira, merci beaucoup, dit Antoine alors qu’il se réchauffait les mains.

Le barman prit ensuite un verre qui venait d’être lavé dans son lavabo. Il le remplit de glaçons et vida la canette dans le verre avant de le servir sur un sous-bock[1]. Puis, le tavernier alla ranger quelques bouteilles de vin dans une étagère.

Alors qu’il but son breuvage froid à petites gorgées, Antoine n’arrêtait pas de regarder derrière lui pour vérifier les fenêtres de l’entrée. La tempête faisait rage à l’extérieur. Il finit par comprendre qu’il allait être là pour un bon moment.

Une demi-heure passa et Antoine n’avait bu que la moitié de son coca. La plupart des clients, incluant la vieille femme au foulard vert, avaient déjà quitté le bar. Antoine se demandait bien comment ces Québécois faisaient pour endurer l’hiver. Il les enviait presque pour leur endurance.

Pour passer le temps, Antoine se mit à observer le bar, ennuyé de ne pas pouvoir se distraire autrement. Il se mit à lire toutes les marques des bouteilles que le barman avait alignées sur une tablette. Les bouteilles ressemblaient presque à un régiment militaire qu’on aurait aligné sur les Champs Élysées durant la fête nationale.

Parmi les bouteilles d’alcool étalées d’une manière ordonnée, Antoine distingua la figurine d’une statuette de bois. Antoine s’étonna de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. La statuette représentait une femme habillée avec des vêtements déchirés et salis. On aurait dit qu’elle était sortie d’un taudis. Pourtant, elle était belle, malgré qu’elle porte une garde-robe de misère. Elle avait les yeux fermés alors que ses bras tenaient un enfant qui était aussi large que sa poitrine et enrobé d’une couverture. Son visage, sculpté à l’image d’une statue de déesse grecque, était aussi mystique qu’il était magnifique. Elle était si splendide à voir qu’Antoine fût pratiquement ensorcelé par son lustre hypnotisant.

— Ça va?

Le tavernier dut tapoter sur l’épaule d’Antoine pour l’extirper de sa rêverie.

— Euh...oui, ça va. Désolé, j’ai été dans la lune.

— Vous regardiez ma statue.

— Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous contrarier.

— Ben, voyons. Si je ne voulais pas que les gens regardent ma statue, je ne l’aurais pas mis dans mon bar. J’voulais vous dire que je vais fermer dans dix minutes.

Le tavernier se mit à ramasser les verres laissés sur les tables. Au-dehors, la neige continuait de tomber sur les vitres alors que le son du vent sifflait à travers les fentes de la porte. Antoine termina son verre avec une seule gorgée. Il fit un petit rot discret, mais il n’était pas encore prêt à partir. Il était trop captivé par la beauté de la statue. Il voulut connaître la personne qui avait servi de modèle pour cette sculpture.

— Qui est-elle?

— De qui parlez-vous?

— Cette femme. Enfin, cette statue. Elle est très belle. Est-ce que c’est vous qui l’avez sculpté?

— Oui, dit le tavernier avec une voix moins étouffée et plus chaleureuse. Laissez-moi vous dire que ce n’était pas évident à faire. Ça m’a pris au moins vingt-cinq ans pour lui donner cette allure. Je me suis promis que ma statue ressemblerait exactement à la Marraine.

La curiosité d’Antoine monta en flèche lorsqu’il comprit que la statuette représentait une femme qui avait déjà existé.

— Qui était cette marraine?

Le tavernier le regarda avec un regard interrogateur.

— Vous voulez savoir qui elle était?

— Oui!

Antoine fût surpris par le volume élevé de sa voix. Il reprit un air modeste afin de ne pas paraître comme un enfant excité par une étagère de sucreries.

— En fait, oui je voudrais la connaître. Qui était cette marraine? Un ami de votre famille?

— Comment t'appelles-tu?

— Antoine Lafontaine.

— Vous venez d’où? De Québec?

— Non, je suis français.

— Je m’en doutais, dit le tavernier en retournant en arrière du comptoir. Eh bien, mon Antoine, puisque vous avez posé la question, ce serait un honneur pour moi de vous raconter son histoire.

— Ce ne serait pas trop vous demander? Vous m’aviez dit que vous alliez fermer le bar.

— Pas du tout. Vous êtes le premier à me demander son histoire. Ça mérite une bonne bouteille de Bordeaux.

Laissant de côté son masque glacial, le tavernier, avec un sourire accueillant sur ses lèvres, prit une bouteille de vin depuis son étagère et remplit deux coupes qu’il déposa sur le comptoir. Puis, il se mit à raconter une histoire avec la voix d’un conteur et Antoine écouta attentivement ses paroles afin de ne pas laisser échapper un seul mot de ses oreilles.



« Vous auriez raison de croire qu’elle est belle. Elle est l’incarnation de la beauté. Mais c’est une beauté que si peu ont eu la chance de voir. Voyez-vous Antoine, j’ai vu la Marraine de St-Henri seulement une fois dans ma vie. Pourquoi une fois? Je vais vous le dire. Mais je vous préviens tout de suite que ma rencontre avec la Marraine n’a pas été une rencontre heureuse. Enfin, je vous laisserais décider là-dessus. »

« De toutes les femmes que j’ai vues dans ma vie, je n’en ai jamais vu une aussi belle que la Marraine. J’aurais tellement voulu la revoir, mais je n’oserais pas, même pour seulement revoir son visage. »

— Pourquoi dites-vous cela?

« Vous allez comprendre. J’étais un enfant quand j’ai vu la Marraine. À cette époque-là, ma famille vivait dans la Grande Noirceur. Mon père venait de perdre son travail et on s’était retrouvé dans la misère, où on manquait de tout. Tout, sauf de la nourriture. Les bonnes sœurs de la Sainte-Supplice nous livraient du pain toutes les semaines. Ah, comme j’aimais ça recevoir de la nourriture des sœurs de la Sainte-Supplice. Quand elles te donnaient du pain, pour le simple souhait que tu n’aies plus faim, tu sentais que tu avais affaire à une personne au cœur pur. Et c’est ça, la vraie beauté d’une personne. »

« Où en étais-je? Ah oui. J’avais un frère, voyez-vous. Il s’appelait Frédéric. En ce temps-là, on nous appelait les «coureurs de bois», parce qu’on allait chercher du bois dans les parcs du quartier durant l’hiver. Un jour, alors que mon père était parti pour quêter de l’argent dans un autre quartier de Montréal, nous sommes allées faire notre «cueillette» de bois pour pouvoir nous chauffer. Malheureusement, les parcs de notre quartier ont tous été dépouillés de leurs arbres. Nous avons dû marcher longtemps dans le froid, jusqu’à ce qu’on arrive dans le quartier de la Petite Burgonde. On a eu de la neige jusqu’aux genoux, mais on a pataugé dans la neige comme si on avait des raquettes pour des pieds! Au parc, on a vu un grand arbre planté près d’une fontaine, où l’eau avait été glacée par le froid. J’ai aidé mon frère à monter l’arbre en lui offrant mon dos pour qu’il puisse escalader sur la première grosse branche. Lorsqu’on en avait eu assez de branches, j’ai dit à Frédéric de descendre, mais il voulait ramasser le plus de bois possible. Il en avait assez de dormir dans le froid. Puis...la branche qui le soutenait s’était cassée sous son poids. Il est tombé dans la fontaine et passé à travers la glace. »

« Je l’ai immédiatement ramené à la maison, où ma mère l’avait couché dans son lit. On lui a donné toutes nos couvertures, mais il n’arrêtait pas de greloter. Quand mon père est revenu, n’ayant toujours rien trouvé comme travail, il a déplacé le lit de Frédéric près de la fournaise pour qu’il puisse se réchauffer. On est resté debout toute la nuit pour veiller sur lui, et on a brûlé tout notre bois. Ça le gardait au chaud, mais à chaque jour qui passait, il devenait de plus en plus malade. Je me souviens que ma mère le tenait dans ses bras quand on avait pu de bois pour brûler, mais ça ne l’aidait pas du tout. Pourtant, ma mère a continué de faire de son mieux pour lui. Elle avait mis toute la chaleur de son amour pour tenter de guérir mon frère, mais son cas n’arrêtait pas de s’empirer. »

« Le lendemain, mon petit frère avait attrapé un rhume. Il toussait toutes les cinq secondes. On lui servit une tisane, mais ça ne faisait que calmer sa toux. Mon père avait dû emprunter de l’argent pour engager les services d’un médecin. Vous voulez savoir quelque chose? Il a dû marcher à St-Hubert, le maudit médecin! Les médecins de Montréal étaient trop chers, et on n’avait pas beaucoup d’argent. Pouvez-vous le croire? Il a dû marcher dans le froid et la neige en décembre! »

« Le médecin et mon père sont revenus vers quatre heures en taxi. On avait prié ben fort au Bon Dieu pour que le docteur trouve une cure pour mon frère, mais le médecin nous avait annoncé que Fred avait attrapé l’hypothermie, et que ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il y succombe. Au mieux, il lui resterait deux semaines à vivre. À ce moment-là, j’ai eu le sentiment d’être écrasé par une météorite. Mon père a supplié le médecin pour qu’il fasse quelque chose. Il lui avait promis une fortune pour sauver son fils (je me demande bien comment il aurait obtenu l’argent, d’ailleurs), mais ce fût inutile. Le médecin nous a dit que le sort de mon frère était déjà scellé. Et il est parti de chez nous sans dire un mot de plus. »

(Le tavernier versa du vin dans sa coupe.)

« Deux semaines, c'était effrayant. On n’était même pas sûr s’il allait tenir le coup jusqu’au Réveillon. Pourtant, on a essayé de rendre ses derniers jours joyeux. Bien sûr, on ne pouvait pas l'amener dehors et on ne pouvait pas non plus l’éloigner de la fournaise, mais on s’était amusés comme des clowns dans un cirque. On passait les journées à jouer aux dames, à chanter des chansons, à se raconter des histoires, plutôt minables à mon goût, et on passait la soirée à écouter la radio. Mon frère s’était senti comme un roi. On était heureux qu’il se sente ainsi. »

« Par chance, Frédéric a été capable de vivre pendant trois semaines. Mais rendu là, il était rendu sous le regard de la mort. Sa toux était devenue si forte que j’ai cru que ses poumons allaient éclater. Il avait aussi une terrible migraine à la tête et il tremblait de froid, malgré les couvertures qu’on lui avait données, et ça l’empêchait de dormir. »

« Et puis là, mon frère avait commencé à avoir des hallucinations. Il nous disait qu’il faisait des rêves où il était enfermé dans un bloc de glace. Et le jour, il se mettait à crier qu’il était poursuivi par des monstres de neige. Le médecin nous avait prévenus que Fred pourrait devenir fou par sa maladie, mais on n’y avait pas cru. On peinait déjà à croire qu’un jour, on allait vivre sans lui. Ma mère parvenait à le raisonner en chantant des mélodies avec sa voix douce. Mais le pire était encore à venir ».

« À jour du réveillon, mon frère s’est mis à perdre la mémoire. Il ne connaissait plus son nom, et il ne nous reconnaissait plus comme sa famille. Il arrivait que la mémoire lui revienne, mais la maladie lui faisait tout oublier par la suite. Et il avait de plus en plus froid. Il grelotait dans ses couvertures, et toute la chaleur du monde ne pouvait plus le réchauffer. »

« C’te nuit-là, mes parents se sont mis à discuter sur le sort de mon frère. Ils ne supportaient plus de le voir souffrir ainsi. Je pouvais les comprendre. Moi aussi d’ailleurs, j'ai voulu qu’il arrête de souffrir. Il m’arrivait des fois de souhaiter qu’il meure vite, mais je n’osai pas le dire. Nous avions fini par comprendre que notre aide et notre amour ne pouvaient plus rien faire pour Fred. Il fallait faire quelque chose, mais quoi? Aucun de nous n’aurait eu le courage de lui donner le coup de grâce. C’est alors que mon père nous avait parlé de la Marraine de St-Henri. Quand je lui ai demandé qui elle était, il m’a répondu que c’était un Ange qui descendait du ciel pour venir aider les enfants malades. Dieu ne voulait pas que les enfants souffrent dans le monde. C’est pour ça qu’il envoyait la Marraine. Quand je lui ai demandé si Fred serait guéri..., mon père n’a pas dit un mot. »

« Nous avons passé le Réveillon ensemble, comme on avait toujours fait. Mes parents ont préparé le souper du réveillon avec des sandwichs de dinde, accompagné de la soupe. Mon frère mangeait à peine. Il était encore délirant et son visage était devenu bleu. Après le souper, mon père est allé chercher le curé de notre quartier. On avait besoin de lui pour appeler la Marraine. »

« Nous sommes allés sur le coin de rue Notre-Dame/Pincourt. Il était presque minuit et il neigeait beaucoup. Mon père avait dû porter Frédéric dans ses bras, parce qu’il était incapable d’utiliser ses propres jambes. Je ne savais pas ce qui se passait exactement, mais mon père m’assurait que c’était pour le bien de Frédéric. Lorsqu’on est arrivé à l’intersection de Notre-Dame, mon père avait déposé mon frère sur l’asphalte, alors que mon frère tremblait et toussait toujours. Le curé s’est alors avancé sur la rue et il s’est mis à réciter quelques prières en latin. »

« Et là, elle est venue. »

— Qui? La Marraine?

« Oui. Je peux comprendre que ce soit difficile pour vous d’imaginer, mais quand elle s’est enfin révélée devant nous autres, elle dégageait en elle un magnifique éclat blanc. Seigneur, elle avait le visage d’un Ange. Et elle marchait gracieusement dans la neige, comme une reine de l’ancien régime. Pourtant, elle n’était pas habillée comme une reine. Elle portait un long manteau bleu qui la recouvrait jusqu’à ses genoux, mais c’était un manteau sale et déchiré, comme vous pouvez le voir sur ma statue. »

« La Marraine s’était arrêtée devant mon frère et elle avait passé sa main sur sa joue. Par un tour de magie que je ne connaissais pas, elle avait arrêté la toux de mon frère. Je n’en revenais pas. Puis, elle a retiré son manteau et a enveloppé mon frère pour le protéger du froid. Le manteau devait être magique aussi, parce que mon frère avait arrêté de trembler. C’est là que j’ai remarqué que la Marraine marchait dans la neige avec des pieds nus! Cibole, comment faisait-elle pour marcher avec des pieds nus dans la neige sans ressentir le froid glacial? »

— Qu’est-ce qu’elle a faite à votre frère?

« Elle l’avait pris dans ses bras et l’avait soulevé aussi facilement que si elle prenait un napperon. Là, mon frère semblait guérir par le contact avec la Marraine. Son visage n’était plus bleu. Il avait retrouvé son teint naturel! Pendant un bref instant, j’ai cru qu’il serait sauvé. J’ai même souri à ce moment-là. J’étais persuadé que la Marraine allait sauver mon frère. Et quand il serait guéri, on pourrait jouer de nouveau et aller chercher des branches ensemble au parc comme on faisait avant. Mais je me trompais. La Marraine n’était pas venue pour guérir mon frère. Elle était venue pour le ramener au paradis. »

« Enfin, la Marraine avait pris Fred dans ses bras et elle s’est retournée sur ses pas. C’est là que mon père m’avait dit la vérité sur elle. Là, je me suis mis à paniquer. Je me suis aussitôt accouru vers elle, sans que mon père puisse me retenir. Lorsque je l’ai rejoint sur la rue, je l'ai supplié de me rendre mon frère. Mais elle ne m’avait pas dit un mot. Mon frère, par contre, m’avait regardé avec un sourire. Ça faisait des semaines que je ne l’avais pas vu aussi heureux. Il m’a ensuite offert sa main. Mon Dieu que sa main était chaude. Encore aujourd’hui, je peux sentir sa petite main se presser contre ma paume. Je ne me souviens plus comment j’ai su, mais j’ai fini par comprendre que son heure était venue. Après cela, il s’est endormi dans les bras de la Marraine. Puis, ils ont disparu. Comme ça. (Il fit un claquet avec ses doigts.) Elle et mon frère. Mon meilleur ami et la plus belle femme que j’ai vue dans toute ma vie avaient disparu en un coup de vent. Et c’est ainsi que se termina mon expérience avec la Marraine. »



Le tavernier se versa un dernier verre de vin. Il se sentait un peu étourdi, mais ses mouvements étaient toujours contrôlés. Emporté par le chagrin de son passé, le tavernier plaça sa main sur son visage pour essuyer les quelques gouttes de larmes qui sortaient de ses yeux. Pour sa part, Antoine avait été émerveillé par le conte du tavernier. Il ressentit également de la pitié pour cet homme qui avait perdu son frère. Il croisa de l’œil la statuette de la Marraine pour contempler une dernière fois son visage peiné, mais rempli de compassion.

— Est-ce que la Marraine est revenue dans ce quartier?

— Je n’en douterais pas, mais je ne l’ai jamais revu après.

— Vous n’avez pas essayé de la retrouver?

— Oh mon dieu, non, dit le tavernier avec de la tristesse dans son cœur. Une beauté comme elle, il ne faut jamais espérer la revoir.

— Je ne vous suis pas.

— La Marraine ne vient seulement que quand on souhaite épargner la douleur d’un enfant. Pour être en sa présence, il faudrait que nous soyons dans la souffrance. Vous pouvez rêver d’elle, mais priez pour que le jour ne vienne jamais où vous aurez à appeler ses services. Elle vous hantera pour l’éternité.

[1] Petit carton que les taverniers placent sous des verres d’alcool.
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Pascal Depresle · il y a
magnifique texte que je découvre, servi par une belle plume. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci
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Patrick Desjardins · il y a
merci, j'irais vous lire dès que j'en aurais la chance
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Guilhaine Chambon · il y a
Je découvre ce matin votre très beau texte . Une très belle écriture ' je ne suis sur le site que depuis deux mois.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Francis Etienne Sicard Lundquist · il y a
Magnifique texte qui m'a fait voyager dans un monde tout à fait à part. Bravo pour le style l'intrigue est bien entendu pour la qualité de votre écriture. Cordialement, Francis Étienne.
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Patrick Desjardins · il y a
merci pour votre réponse et votre appréciation :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Les qualificatifs habituellement employés quand on lit une nouvelle sur Short me paraissent insuffisants. Je dirai simplement " chapeau bas" pour résumer mon ressenti. Bravo !
Puis- je vous inviter sur ma page ? J'offre une " Milonga" ( tango argentin!).

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Patrick Desjardins · il y a
Je suis pas certain de comprendre votre terme chapeau bas, mais je vous remercie de votre commentaire et j'irais voir votre page dès que je le pourrais
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Utilisateur désactivé · il y a
" chapeau bas" : un terme qui marque l'admiration vouée à un artiste, à une oeuvre.
Cela signifie : " j'ôte mon chapeau et vous salue ".

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Patrick Desjardins · il y a
Ah d'accord. Merci. Désolé, je suis Québécois, je ne sais pas toutes les expressions françaises. Content que cela vous ait plu
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Fred Panassac · il y a
Merci pour ce récit passionnant et bien structuré qui nous fait passer de l'atmosphère inquiétante de la taverne en pleine tempête, à l'épisode surnaturel de la Marraine et de l'enfant. Une légende pour réchauffer le cœur de celui qui ne reverra jamais son frère.
On vit chaque étape du récit comme si on y était.
Mon vote bien sûr !

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Patrick Desjardins · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et pour votre appréciation. Si vous êtes intéressé, je vous invite à lire «Une partie de dames avec la Marraine» et de commenter à nouveau. :)
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Fred Panassac · il y a
Merci pour le conseil, j'irai vous lire bien sûr, avec grand plaisir, d'ici quelques jours ayant beaucoup de lectures à faire pour la finale du Prix Noir et Court qui se déroule en ce moment. Très belle journée à vous ( à Montréal ?)
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Patrick Desjardins · il y a
Oui
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Wall-E · il y a
Une histoire absolument fabuleuse ! Le pouvoir de narration est tellement sublime que j'en reste pantois. J'ai tout aimé de ce conte (j'aime à l'appeler ainsi) : de l'univers mystérieux de la taverne à une époque indéterminée à la marraine de Saint-Henri, en passant par les personnages, d'une crédibilité exemplaire. Je n'ai pas perdu une seule miette de cette nouvelle fabuleuse et je vous félicite pour l'écriture, l'originalité et l'intrigue. Tout y est ! Donc je vote, bien entendu !
Dans un autre registre, n'hésitez pas à venir faire un tour du côté de "Rancoeurs", si le coeur vous en dit !
Mille bravos !
Wall-E

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Patrick Desjardins · il y a
Merci pour votre critique honnête et je suis heureux qu'il vous a plu. Et l'époque où l'histoire de la marraine est les années cinquante. Un temps que je dirais était...encore religieux pour le Québec. Et j'irais voir votre oeuvre dès que je le pourrais.
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SakimaRomane · il y a
Longue et fascinante histoire...je suis vraiment émue :)
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Patrick Desjardins · il y a
Merci de votre appréciation :)
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Thara · il y a
Une nouvelle qui m'a tenue en haleine. Si, j'ai bien compris cette marraine de St-Henri (c'est l'ange de la mort). Puisqu'elle n'a pas pu sauver ce garçon, mais à fait qu'en sorte il soit en paix pour rejoindre le royaume des morts, en l'emportant avec elle !
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Patrick Desjardins · il y a
Non, en vérité, elle est l'Ange qui vient chercher les enfants mourants pour les amener au paradis. Le petit garçon était pour mourir, mais la marraine a mit fin à ses souffrances. Je vous remercie de l'avoir lu
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Thara · il y a
J'ai un peu dû mal avec les anges, j'ai toujours pensé que l'ange qui venait chercher un mourant était l'ange de la mort...
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Patrick Desjardins · il y a
Ah, il peut y avoir plus qu'un seul ange de la mort. Qui sait?
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Geny Montel · il y a
C'est une triste et belle histoire pleine d'humanité.
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Patrick Desjardins · il y a
Merci pour votre commentaire. Je suis content que vous l'ayez lu et apprécier
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Utilisateur désactivé · il y a
Très émue ...
Trop de détails inutile au début du récit qui risquent de lasser le lecteur ...
Dans la taverne aussi, en fait on attend trop longtemps l'essentiel, "la Marraine", la statue et l'histoire de sa création ...
Bravo, c'est rempli d'émotions, de beaux sentiments, cela réveille en nous l'appel de Dieu chaque jour dans nos vies ...
Votre monde merveilleux, je l'aime comme Celui qui me protège ...
C'est engagé et dans cette société à la course au trophée, votre écriture, (comme la mienne d'ailleurs !), n'est pas à la mode ! A présent, on crie au génie sur des textes absurdes ou pour certaines personnes pour qu'elles remarquent leurs "fans" !!!
Courage ! Ne lâchez rien ! Jésus vous aime !

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Patrick Desjardins · il y a
Je vous remercie de votre commentaire et je vous salue pour avoir lu et donner une opinion. Je suis heureux de recevoir une première critique et je vous en remercie. Je reconnais que j'aurais pu mettre moins de détail, mais je voulais situer le lecteur dans le lieu où l'histoire allait être raconter.
Si la Marraine vous a plu, j'ai le plaisir de vous informer que je vais bientôt entamer une nouvelle histoire sur elle. Je ne peux malheureusement pas donner une date de publication en raison de mes occupations à l'université et à d'autres universités. Mais sachez que je ne prendrais pas une éternité là-dessus.
Merci encore pour votre commentaire. Sachez que je l'apprécié amplement.
Et qu'Odin et Frigga vous offrent leur aide et leur amour dans votre écriture et dans votre vie.

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