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LA MARELLE

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Bruno Cornieres

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LA MARELLE




Le 19, le 20, le 21, le 22, le 23, le 24 !
Deux euros de mise sur les six numéros des entrepôts de la gare, de toute façon c'était soit deux baguettes de pain ou deux pièces sur la cagnotte du loto avec l'espoir de mettre du jambon dans le sandwich.
Nous l'avons joué à pile ou face notre dernière pièce. Un peu comme notre peau le soir avant, la passerelle comme une marelle, on voulait aller au ciel, par le train de nuit, ça fait des rails qu'on avance à cloche pieds, c'est un pas de danse que l'on maîtrise assez bien, alors hier on a voulu danser une valse triste avec le TGV, je ne sais plus lequel a retenu l'autre, mais moi je sais que je n'ai pas aimé l'idée de nos corps démantelés .
Le lendemain de cette partie de marelle nocturne, le regard du buraliste lorsqu'on lui a remis les six cases cochées,ne laissait pas augurer un futur train de vie première classe, plutôt un séjour en hôpital spécialisé avec petits bonbons roses et bleus en guise de cadeau de bienvenue!
Puis on est retourné à la gare, à la maison j'allais dire, les entrepôts 19, 20, 21, 22, 23, 24 tournaient comme des boules de lotos sous ma casquette, on entendait de l'autre côté des voies la voix neutre du voyagiste SNCF annonçant les destinations et les arrivées en gare, on partait un peu, on revenait un peu, on rêvait beaucoup surtout.
Depuis quelques temps Dany était silencieuse, sa main molle s'accrochait encore à la mienne, mais je sentais que hier soir elle n'attendait que mon signal pour gagner sa partie de marelle, je resserrais un peu la pression de ma main comme un étau qui ne lâchera pas l'outil.
La journée égraina ses secondes puis ses minutes, semeuse lente au geste éternelle, je ne voyais rien pousser sur ces quais de bétons pourtant j'ai eu une vision de fleurs rouges comme des flaques sur la voie, un bouquet éparpillé par le souffle du train, le bouquet que je ne pouvais offrir à Dany.
Je me suis endormi, de la fenêtre du train j'ai vu défiler un paysage que mon œil ne pouvait saisir, des verts herbeux,des bleus ciel, des blancs cotonneux, des rouges coquelicot, une palette dont la vitesse mélangeait les couleurs insaisissables. Lorsque je me suis réveillé les entrepôts n'avait pas bougés, je n'avais pas pris le train. Dany dormait, à la vue de sa mâchoire serrée comme des cisailles sur un barbelé, je ne prenais pas grand risque à parier sur la couleur de ses rêves.
Le speaker ferroviaire annonçait l'entrée en gare du train de 21h17 en provenance de PARIS.
Je réveillais Dany doucement, me demandant si la vue de notre quotidien n'était pas pire que son cauchemar. Le tirage du loto avait rendu son verdict, nous devions aller voir ce que notre suite royale nous avais rapporté.
Le 12, le 13, le 14,le 15, le 16, le 17 ! Les boules avaient parlé, nous étions assis sur le trottoir, le bulletin avec ses petites croix comme un cimetière de désillusions semblait nous narguer, j'en fis une boule que j'envoyais de rage mourir sous les roues d'une voiture, loto...mobile...ricanais- je.
Au bistrot dans notre dos, des cris hystériques franchissaient la porte, des bruits de bouchons s'envolant comme des obus du fut d'un canon parvenaient sans doute jusqu'à la gare, un attroupement commençait à bloquer le trottoir, Joël notre voisin d'entrepôts qui dormait à cent mètres de nous avait lui aussi validé ses six garages.
Je n'avais pas le cœur à rester là, je pris Dany par la main, elle n'avait pas décroché un mot depuis ce matin. J'avais vu des types perdre pied d'un coup, ils restent plantés et raides sans cligner des yeux,aucune lumière ne tressaute à la surface de leurs yeux coincés dans une zone de tension hallucinée, les siens ressemblaient aux leurs, je ne l'emmenais pas à notre repère, nous primes la route de la côte, j'avais envie qu'elle voit la mer.
Dans un vieux réflexe, mon pouce se souvenant de ses voyages à l’œil se détendit à l'horizontal comme un gardien de but qui sait qu'il n'aura pas le ballon mais...deux minutes plus tard, nous roulions en direction des plages à l'arrière d'une voiture flambant neuf, nous avions enfin gagné au loto...stop, je pris la main de Dany qui semblait enfin se détendre.
La radio locale diffusait une merde disco sans âme, le conducteur tapotait nerveusement sur son volant, la route se déroulait noire comme un réglisse, dévoilée par les feux de l'auto. Il attendait sans doute à minima une petite discussion sur la météo bretonne, même lorsqu'il nous avait vu tous deux prendre place à l'arrière, deux bêtes tristes prêtes à attaquer leurs ombres. J'en était là de mes réflexions quand la voix du présentateur annonça un flash spécial : Un sans domicile fixe qui dormait près des entrepôts de la SNCF avait gagné au loto 5000000 euros en jouant les numéros des portails d'entrepôts qui faisaient face à son squat !
La main de Dany me broya trois phalanges, j'évitais son regard, la crainte de ce que je pourrais y lire . Il y a huit jours nous étions encore installés face aux entrepôts 12 ,13,14,15,16,17, puis comme à chaque automne nous avions pris nos quartiers d'hiver face aux garages 19,20,21,22,23,24 moins exposés aux intempéries...
La voiture déposa face à la mer deux poupées mécaniques, qui prirent le chemin des falaises, cette fois la marelle était plus belle, gagner le ciel par la mer plutôt que par le train pourquoi pas, même si je sais que je ne vais pas aimer l'idée de nos corps démantelés...
Le faisceau du phare balaie nos peaux blêmes, nous passons de l'ombre à la lumière toutes les 30 secondes.
-je compte jusqu'à trente mon amour, tiens ma main nous allons quand même partir en pleine lumière, nous avons des nerfs d'un siècle passé, des nerfs détruits avec des yeux trop brillants, comme des flaques d'huile, des nerfs qui ne sont pas doués pour le bonheur et saccagés à force d'essayer trop fort.


-Ils auront glissé au bord de la falaise, la nuit était sombre hier soir...
-Les hommes aussi!



FIN

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