La marcheuse

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Elle avait intensément désiré ce sentier. Majestueux, sinueux, accidenté, incroyablement périlleux, il fendait la roche sur toute sa hauteur.
Vertigineux vu d’en bas, sa rudesse apparente était adoucie par la présence enveloppante d’une végétation généreuse et intrigante et par les chants enivrants de mille oiseaux.
Exaltant, sans comprendre comment il imprimait en elle une certitude, il la mènerait à la lumière apaisante du soleil. Mais « elle » lui dit qu’il n’était pas pour elle. Ses aînés avaient commencé à fouler cette terre avant elle, et s’en sortaient mieux. D’autres qu’elle, s’y aventuraient aujourd’hui encore et tous étaient « plus » qu’elle. Plus performants, plus endurants, plus courageux, plus téméraires. Plus, plus,... Plus. Comme chaque fois. Cette route n’était pas pour elle. Trop ambitieuse. Trop exposée. Trop accidentée. Trop prometteuse. Trop, trop...Trop. Il lui fallait emprunter un autre chemin. Tourmentée par cette décision qui lui échappait et tout à la fois incapable de s’opposer à « elle », elle s’inclina aisément face à l’évidence. C’est ainsi qu’elle entreprit de longer les traces qui serpentaient au bas de la paroi rocheuse. A l’abri, bien à l’abri, des rayons du soleil. Loin de toute plante extraordinaire, de tout chant attrayant. Chemin de poussière et de cendre. Un sentier étroit sans réel danger, ceint sur la gauche par le mur abrupt de la Montagne et sur la droite par un ravin aux limites inconnues.

Les premiers temps elle ne s’était pas trop posé de questions. C’était comme ça. « On » n’y pouvait rien. Dans la vie, il fallait admettre ses manques et choisir ce qu’ « on » estimait à notre portée. Elle fit alors ce qu’ « on » attendait. Elle se mit en marche. D’un pas régulier et assuré, sans joie ni colère. Elle tentait parfois de suspendre ses pas un instant, cherchant à saisir le temps, le ralentir ou le comprendre. Mais en réalité rien ne venait troubler sa cadence. Le sol toujours égal, assurait un confort monotone à sa foulée. Du moins les premiers temps. La voie par moments s’avérait agréable, réconfortante. Cependant elle ne parvenait jamais à voir à plus d’un mètre en avant. Ce manque de visibilité lui pesait. Doucement, insidieusement, le doute, la frustration ont commencé à la miner. Elle ne s’en aperçut pas immédiatement. Seule sa cadence commençait à se modifier lentement. Ses pas devenaient plus hésitants, le moindre caillou prétexte à trébucher, ou à se déporter sur le côté, aux abords du ravin. S’offrant ainsi une douce frayeur passagère.
La frustration s’intensifiant elle avait alors tenté de faire demi-tour. Tentative brève et violente. Elle avait constaté, terrifiée, que la route s’était effacée après son passage. Le sol qu’elle avait foulé, la poussière soulevée par ses souliers une poignée de jours auparavant, n’existaient plus. Plus de traces de son passé, plus de traces de ces instants vécus. Là où s’était dressée sa route elle découvrait, sidérée, d’épaisses volutes grisâtres aux parfums âcres de regrets, de tristesse et de lâcheté.

Résignée à nouveau, après le choc qu’elle venait d’absorber, elle avait repris sa marche. Mais au doute et à la frustration se mêlait à présent ce qui ressemblait à la colère. Ténue, timide. Bien réelle. Où la menaient ses pas ? Vers quoi marchait-elle? Pourquoi marchait-elle ? Quel était le but ? Quels étaient ses buts ? Les découvertes amenées pas-à-pas devenaient de moins en moins surprenantes, de plus en plus décevantes. Incessamment désespérantes. De kilomètres en kilomètres elle observa des signes de déformation de la chaussée. Des plus insignifiants nids de poule aux morceaux de roche décrochés de la montagne. Gisants, énormes, au travers de la voie, ils l’obligeaient à escalader et ralentissaient un peu plus encore le rythme de sa marche. Les ponts de bois qui venaient régulièrement couvrir les manques de la route dus à l’érosion de la pierre, révélaient eux aussi des signes inquiétants d’usures. Le suivant maintenant se présentant toujours plus miteux que le précédent. Leurs lattes de bois désaxées et soutenues par des cordes de plus en plus élimées. Remontant des abîmes insondables et glaciaux sous ses pieds, elle sentait régulièrement frissonner les murmures d’un ailleurs. « Elle » lui soufflait de s’en méfier, s’en détourner, mais elle n’aurait su dire s’ils l’effrayaient ou l’attiraient. A présent les murmures devenaient voix. « Ce n’est pas ma place », commençait-elle à se dire. « Ce n’est pas ma place. Pourquoi ne me suis-je pas écoutée plutôt que de « LA » laisser me faire perdre confiance. Ce n’est pas ma place. Je le sais et je le savais. Ce n’est pas ma place ». La frustration la happait toute entière désormais. Mètre après mètre, l’impatience la démangeait agitant son corps de spasmes incontrôlables. Le manque de difficultés devenait insoutenable. Elle ne pouvait plus poursuivre son éternelle et étrange marche ainsi. L’ennui allait la tuer. L’ennui ou le manque de perspective. Il fallait qu’elle dévie. Elle devait s’extraire de ces sentiers. Trouver d’autres voies. Trouver ne serait-ce qu’une autre voie. Où la mèneraient ses pas ? Vers quoi marcherait-elle ? Comment ferait-elle? Les réponses elle ne les avait pas. N’y portait pas d’intérêt. Les questions en suspend provoquaient désir et curiosité. Depuis son départ, à chaque croisement, rencontrés, quels que furent ses choix il lui semblait que la route, malgré un bref et illusoire détour, la ramenait inexorablement au flanc du rocher.

C’était la fin, elle le sentait. C’était une fin. Son cerveau hurlait au malentendu, au mensonge. Il s’agitait en tout sens, percutant douloureusement la boite crânienne à lui faire perdre connaissance. Son cœur s’associait à cette révolte, tambourinant plus fort encore que son accolyte, faisant de ce corps entier un habitacle de douleur et de torture. Mais elle se découvrait plus forte et plus déterminée qu’ « elle » ne l’avait jamais admis. Trop tard, ou peut-être dirait-elle enfin, elle ne parvenait plus à étouffer leurs cris. La tête et le cœur lui intimaient de concert de s’éloigner, de s’échapper. Ils menaçaient d’implosion, de mort vaine, si elle ne changeait pas de voie. Maintenant, immédiatement. Fourbue, vaincue, elle s’arrêta après quelques ultimes et inutiles pas. Devant ce dernier et funeste pont elle capitula.
- STOP! Hurla-t-elle. Sans que même le plus petit bruissement d’écho, ne vienne lui rappeler qu’elle n’était pas morte.
- STOP. Je veux le faire car je peux le faire! Tu ne sais rien de moi, la réussite te glace et tu voudrais qu’elle m’effraie. Mais rien, ni le chemin escarpé, ni les chutes, ni les blessures, ni l’inconnue de mon arrivée ne me font tant peur que le néant vécu pas après pas, jour après jour sur cette route ! » Elle recula. Bombant le torse, relevant le menton elle toisa la Montagne.
Majestueuse, vertigineuse, exaltante, elle semblait plus lumineuse encore que la première fois qu’elle l’avait admirée des années auparavant. Elle la scruta ainsi conquérante et déterminée pendant un délice d’éternité. Doucement, de son seul regard, elle fit naître un sentier qui fendit délicatement la roche jusqu’en son sommet. Pour la toute première fois de son existence, elle sentit enfin la chaleur des rayons du soleil chatouiller sa peau, adoucir ses paupières. Elle avait admis que l’important n’est pas le but.
Seule comptait la route.
Seule comptait sa route.

Elle posa un pied sur la terre fraîche et humide. Et elle marcha.
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