La Marche

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Écrivant à mes heures perdu. Je vous invite dans mon univers de lettres  [+]

Je vivais dans un rêve, merveilleux et rempli de promesses. Mais un jour, on me poussa de mon lit, ce monde féerique s’effondra tel un château de cartes. Je m’écrasais face contre terre découvrant le goût amer du béton. Des gens courraient autour de moi, allant tous dans la même direction. Ils fuyaient cette ville en ruine, tout était gris marqué par les flammes. Je me relevais péniblement, mon corps était si lourd, la gravité semblait vouloir me garder au sol. Il me fallut des efforts surhumains ne serait-ce que pour tenir sur mes jambes. Pourtant, je fus emporté par la fougue de cette foule effrayée, prenant le rythme de cette course sans comprendre pourquoi. Eux non plus m’en savaient rien, juste une obscure rumeur à propos d’une étoile.
Je ne voyais rien d’autre que des corps en mouvement refusant de s’arrêter, seulement mes forces s’amenuisaient et bientôt mes jambes cédèrent. Les uns après les autres, on s’écroulait à bout de force. Le sol était devenu blanc, pur et insalissable malgré les nombreux pieds qui le foulaient. Tout avait disparu autour de nous sans aucun de nous ne s'en rendit compte. Il restait juste un espace blanc infini s’étendant à perte de vu. Nous marchions toujours tout droit dans la même direction suivant une étoile brillante dans le ciel inexistant, blanc et lumineux, vide de tout nuage. Personne ne se parlait, on avait peur, on était perdu, on se demandait sans cesse où on était, ce qu’on faisait ici, ce qu’on devait faire et où on devait aller. Nous n’avions d’autre choix que d’avancer, parfois on croisait des personnes se diriger dans le sens inverse. L’idée n’était pas stupide, mais vers quoi allaient-ils? S’il n’y avait rien devant alors pourquoi derrière cela aurait été différent. Devant moi, des femmes et des hommes marchaient à perte de vu, formant une file, la même chose en arrière. Une file humaine sans fin.
Avancer, avancer, toujours avancer, tel était notre quotidien dorénavant.
Le temps ici n’existait plus, alors impossible de savoir depuis combien quand j’errais. De manière régulière, enfin si ce mot avait encore un sens, nous croissions de petits camps. Des tentes en toiles et un feu douillet. Quelques personnes reprenaient leurs forces, assissent autour du foyer. Je décidais moi aussi de faire une pause. Je sortais du peloton et je prenais place auprès d'eux. Un vieillard se reposait allongé dans la tente. On ne dormait pas, mais la fatigue était toujours là. À côté de moi, une femme et une enfant. C’était un réel plaisir de se réchauffer, il ne faisait pas froid, mais ces flammes étaient revigorantes. Les semelles de mes chaussures étaient usées et trouées. Je les jetais dans les flammes. Tout le monde finissait pieds nus tôt ou tard.
La petite fille regardait le feu avec nostalgie. Je lui demandais quel était son rêve. Elle me répondait qu’elle voulait devenir un chevalier et vaincre le dragon maléfique qui menaçait le royaume. Beaucoup de gens auraient ri d’un fantasme aussi enfantin, jugé ridicule, se moquant ouvertement et sans finesse. Mais nous étions tous ici à cause de nos rêves. Entre temps, le vieillard aux cheveux blanc en bataille s’était joint à la conversation. Chacun raconta le sien sans honte et sans peur des railleries. Le vieillard voulait trouver les trésors cachés des grands pirates, il s'imaginait voguer au vent, capitaine de son propre navire, découvrant les mystères des sept mers. La femme et moi désirions explorer l’univers, rencontrer de nouvelles formes de vie et découvrir l’inconnu. C'était un brin ironique, l’inconnu c’était justement ce qui nous entourait.
Fort de notre rêve commun, nous décidions de reprendre la route ensemble, peut-être serait-il plus simple ainsi de comprendre ce qu’ils nous arrivaient. Très rapidement nous apprirent à nous connaître et à nous apprécier. Elle s’appelait Sam. Nous discutions de tout et de rien, tout était bon pour nous tenir occupés. Notre voyage était ainsi plus agréable. Nous n’étions pas les seuls, de plus en plus de gens se rapprochaient, car ils partageaient les mêmes envies ou tout simplement pour passer le temps. Nous marchions toujours vers cette étoile brillante. Lentement, mais sûrement, le brouhaha des conversations s’atténua et laissa place au silence, lourd et pesant. Chacun des pas de nos pieds nus n’était guère bruyant devenu si commun que nous ne l’entendions même plus. Cette errance était devenue interminable et sans but.
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Une chose était étrange, mais était devenue une nouvelle norme. Quelque chose de banal et de tout à fait normal. Nous avions toujours l’impression d’être en tête de file, ce qui était impossible, il y avait des gens devant nous et encore devant. Si on accélérait le pas, ils apparaissaient de nulle part, de même en arrière. Comme si un brouillard épais et invisible les dissimulait à notre vue au-delà d’un rayon d’une cinquantaine de mètres. Nous savions tous que nous étions des milliers, peut-être même des milliards à errer sur cette route. Il suffisait de s’arrêter à un feu pour s’en rendre compte. Les gens apparaissaient d’un côté, et disparaissaient en sortant de notre champ de vision de l’autre. Ils étaient toujours devant en train de marcher, mais cachés. Nous avancions en groupe tout en sachant que des millions de personnes nous entouraient.
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Les feux avaient disparu. On croisait parfois des gens assis, au bord de la route invisible dessiné par la file. L’idée était vraiment alléchante, mes jambes, j’avais l’impression qu’elles étaient lestées de dizaines de kilos de ciment frais, s’écoulant continuellement de long d'elles, formant un marais sous mes pieds rendant chaque pas d’autant plus difficile. Chaque millimètre carré de mon corps me faisait souffrir comme des millions d’aiguilles chauffées à blanc transperçant ma peau encore et encore. On aurait tout donné pour un feu salvateur, véritable source de bien-être. De la bave coulait au coin de mes lèvres rien que d’y penser. M’arrêter et m’asseoir au milieu de nulle part était impensable. Je savais que si je le faisais, je ne me relèverais pas. Il n'était pas si rare de croiser des gens effondrés au milieu du chemin, le regard plongé dans le vide, totalement perdu. Il n'arrivait plus à voir l'espoir par delà l'obscurité. On essayait de les relever, de rallumer la flamme, mais ce n'était pas toujours possible. Certains étaient devenus complètement froids, impassibles et hermétiques. Ils n'étaient pas morts, du moins on ne pensait pas, mais c'était l'état qui s'en rapprochait le plus. Il n'y avait plus rien à faire, seuls eux-mêmes le pouvaient. Je devais continuer de marcher, comme Sam. Au moins quand nous marchions, nous avancions.
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Je ne savais pas combien de temps s’était écoulé depuis que tout avait commencé. Des jours, on affichait tous un visage blafard et notre allure était incertaine. Des semaines, plutôt. Mon pantalon était totalement déchiré et élimé à chaque point de frottements. Une chance que nous transpirions et ne fatiguions pas. Mes jambes et mes pieds ne me faisaient plus souffrir, comme tout le monde c’était le mental qui commençait à lâcher. L’ennui, une marche sans pensées, tels des zombies affamés en manque de chair fraîche, nous cherchions le divertissement, n’importe quoi, même une feuille chutant et ondulant lentement, très lentement, en un mouvement aléatoire, mais à la fin certaine. N’importe quoi. Parfois, je lançais un sujet de conversation en me souvenant à la seconde qui suivait que nous en avions déjà parlé plusieurs fois auparavant. Par moment Sam proposait un jeu, mais nous en connaissions déjà toutes les astuces. Des mois, plutôt. De long mois interminable où rien ne se passait. Ce temps devenu immensurable et infini me rendait fou. Nous étions tous à bout de nerfs, prêts à s’enflammer à la moindre étincelle.
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Sam portait une longue écharpe autour du cou, elle avait la manie insupportable de l’enrouler et de la dérouler entre ses doigts. Un morceau usé par les frottements répétitifs se détacha et tomba au sol. Moi, à la présence d’esprit d’une huître anémique, complètement absorbé par l’ennui de cette route, je ne vis pas cette saleté de tissu de mes deux se glisser gentiment sous mon pied, me faisant perdre l’équilibre. Je m’écrasais violemment de tout mon long. Ma mâchoire se contracta, mon poing se serra avant de frapper le sol d’une violence soudaine, le choc résonna comme un cri de rage. Alors que tout était calme, la colère se rependit tel un effet domino. Je me relevais, les poings serrés, les ongles me rentrant dans la peau. Elle me fixait avec des yeux injectés de sang, mes dents étaient prêtes à éclater sous la pression herculéenne de ma mâchoire. Des nuages noirs se formèrent au-dessus de nos têtes dans le ciel. Le tonnerre grondait, nous criions de toute notre âme, exultant notre frustration l’un sur l’autre. Tout prétexte était bon pour continuer ce dialogue de sourds. Mes muscles se contractaient à chacun de mes mots, elle hurlait des phrases hachées. L’agressivité transpirait par chacun des pores de notre corps. À chaque parole, la boule dans mon estomac grossissait, mes muscles se contactaient davantage, mon cœur s’emballait, nos paroles ressemblaient de plus en plus à des hurlements primaires sans signification, seulement celle d'une colère profonde grandissante. Cette boule gonflait, je crus exploser dans un hurlement absolu de rage, les coups de tonnerre résonnaient à leurs paroxysmes. Puis le calme, l’orage cessa et laissa place à une pluie diluvienne. Mes joues étaient trempées de larmes, elles n’en pouvaient plus de couler, nous nous effondrions au sol dans les bras de celui ou celle avec qui nous venions de passer notre colère. Une tristesse sans commune mesure, impossible de parler, je ne pouvais que pleurer. Je sentais ses bras tremblant autour de moi. Nos larmes coulaient le long de nos corps pour finalement former un lac salé sous nos genoux. On ne savait pas pourquoi on pleurait, peut-être regrettions-nous nos paroles ou alors étions-nous tristes de notre situation, las de ce voyage sans fin. Quand nous eûmes écoulé toutes les larmes de nos corps, je me relevais, mais rien à voir avec les autres fois, je me sentais plus léger, la gravité si lourde me paraissait d’un coup si douce. On nomma plus tard cet épisode, la crise.
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Cela faisait un moment que la crise était passée. Nous marchions tous, étrangement plus sereins, comme libérés d’un poids. Bien sûr, cela était toujours ennuyant et désespérant de répétitivité, mais au moins on se sentait bien. Je surprenais mon esprit à divaguer, s’égarer dans des imaginations sans queue ni tête, il y avait longtemps que je n’avais pas ressenti de pensées aussi agréables, je me délectais de chaque seconde et image. Ce fut à ce moment, parmi ces couleurs pourpres et vaporeuses, qu’une nébuleuse apparue, mon rêve, je l’avais complètement oublié. J’étais, nous étions tellement obnubilés par cette marche sans fin que nous en avions oublié l’essentiel. Ce qui faisait de nous des êtres uniques, nos désirs et nos fantasmes. Elle se tourna vers moi et me dit : ''Imagine que ce ciel blanc sans forme soit l’univers, où irions-nous ?''
Ce fut comme cela que tout est parti, le son revint peu à peu. Chacun imaginait sa vie rêvée et la racontait. Je me souviens encore, autour du feu, nous racontions comment Sam et moi avions acquis notre premier vaisseau spatial, le premier voyage, une planète, une nouvelle civilisation, des mystères et bien plus encore. Tant de possibilités, tant de choix. Cette marche était soudainement devenue source de divertissement, nous prenions un plaisir fou à imaginer ces vies et encore plus à les raconter. Nous étions devenues des compteurs, chacun avait son style, seul ou à plusieurs. L’ère des compteurs avait débuté.
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Cela faisait des mois que nous racontions et écoutions nos histoires, nous l’avions racontée tellement de fois, modifiant et améliorant à chaque fois son contenu, faisant des choix différents, testant de nouvelles possibilités, sans jamais arriver à une fin digne de ce nom. Le but ne résidait pas là de doute façon. Récemment des images apparaissaient sur le sol, comme des instantanés des histoires de chacun, des nébuleuses magnifiques, des dragons ou encore des océans inexplorés. Chacune était unique et personnelle. Peu de temps après, des objets se matérialisèrent ci et là, une planète miniature splendide colorée de tout le spectre du bleu. Cet univers blanc se remplissait des rêves de chacun. C’était un spectacle incroyable de diversité. Nous ne tardions pas à comprendre qu'ils pouvaient devenir réalités, il suffisait de le vouloir et de se donner les moyens d’y parvenir. On avait enduré des années de souffrance et de marche éternelle sans but sans jamais abandonner. Nous avions réussi à vaincre l’adversité, nous avions mis en place les décors pour toutes ces vies. Alors le temps des adieux vint. On se serrait tous dans les bras, se souhaitant le meilleur, même si l’on savait que ce serait le cas. Nos rêves auront leurs lots d’obstacles et de difficultés, comme toute vie. Mais nous saurons faire face, parce que nous allions vivre la vie pour laquelle nous nous étions battus tout ce temps. Des affinités s’étaient créées, certain partait seul, d'autre en couple ou encore en groupe. Nous décidions de partir ensemble, Sam et moi. Nous montions à bord de notre vaisseau. Du cockpit je voyais la jeune fille en armure sur son cheval s’élançant au galop, et un vieux loup de mer au chapeau tricorne prendre la barre de son navire, il était temps de partir. L’univers se dessinait devant nous, prêt à être exploré. Nous avons choisi de vivre nos rêves.
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