4
min
Image de Enavres

Enavres

5 lectures

0

Je me rappelle de cette journée, au début de nos aventures. Je m'étais enfuie depuis peu avec le Capitaine M, mon cher compagnon. Nous dûmes nous arrêter dans une grande ville, dont je ne me souviens pas le nom, mais je sais que le soleil était haut dans le ciel, tapant sur les têtes emplumées des habitants les plus riches de la ville, et rayonnant sur les pavés poussiéreux. Mon cher Capitaine ne voulait pas me dire où nous allions, mais apparemment, l'objet qui nous avait fait atterrir pour aller le récupérer m'était très précieux, et marquerait d'une nouvelle lumière nos aventures.
Nous marchions dans des dédales de rues semblables à des couloirs tant les habitations étaient hautes et cachaient la lumière. Chaque pas entraînait une baisse de luminosité, mais la fraîcheur procurée était loin de nous être désagréable.
Les gens que nous croisions n'étaient que des silhouettes, des ombres silencieuses qui vivaient leurs vies sans même l'idée d'interférer avec les nôtres.
À un énième tournant, Capitaine M ralentit le pas, et je dus faire de même. La ruelle qui s'offrait à nos yeux était semblable à toutes les autres, mais... différente. L'atmosphère y était changée. Le temps semblait suspendu. Éclairée par le seul rayon de soleil qui perçait, se tenait dans un coin une étrange musicienne. De son violon sortait une étrange mélodie qui envoûtait quiconque passait à proximité. Quand nous passâmes devant elle, elle se mit à jouer l'air populaire que sifflotait mon compagnon. Je m'arrêtai quelques instants pour l'observer. Elle avait des cheveux bleus aux reflets roux et cuivrés, une couleur que l'on retrouvait sur son violon. Violon étrange lui aussi car il avait sept cordes. À ses pieds, se trouvaient quelques pièces rondes et bosselées de cuivres, ainsi qu'une d'argent qui brillait plus que les autres. Sur la pancarte en dessous de son maigre butin, on pouvait lire « Je voudrais une boussole pour me guider dans le ténèbres », avec, posée dans un coin, une vieille boussole sans verre et dont les pièces étaient démontées et tordues.
Dans une élan de générosité, je pris celle que j'avais dans ma sacoche de voyage, la déposait au milieu des pièces et me relevait. Je voulus croiser son regard, mais il était caché par de grosses lunettes d'aviateur aux verres sombres. Elle avait néanmoins un sourire qui dévoilait une unique fossette au coin de sa joue.
Je remarquai aussi sans vraiment y prendre garde que juste derrière elle, une affiche nous représentant, le Capitaine M et moi même, disant, il me semblait, que ce cher homme était mon ravisseur.
La musique reprit de plus belle quand nous nous engouffrâmes dans une boutique, à quelques pas d'elle. Un autre monde nous y attendait : du sol au plafond, on ne voyait que des bibelots entassés et poussiéreux de toutes sortes. Livres, matériels de cuisine, instruments de navigation, objets étranges, pianos édentés... il semblait qu’on aurait pu y trouver n'importe quoi.
Mon cher Capitaine M ne s'attarda pas au milieu de ces objets des temps passés, et monta directement à l'étage en passant sur un fragile escalier dans un recoin, que je n'avais d'abord pas vu. Au second étage, des monticules s'empilaient jusqu'au plafond, de la simple casserole à d'imposants télescopes saupoudrés de toiles d'araignées.
Ne sachant pas ce que nous cherchions, j'allais me poster devant une fenêtre qui ouvrait sur un océan de toits de tuiles rouges et noires et, au loin, la mer. Des murmures me parvenaient : ceux de mon capitaine qui discutait avec l'antiquaire qui gérait les lieux.
Mais soudain, sans que je ne comprenne d'abord comment, l'atmosphère de ce lieu hors du temps me parut plus froide, plus oppressante. Un danger guettait indéniablement. J'identifiai alors la source de ce malaise : la musique de la violoniste. Elle jouait le même morceau que celui qu'elle avait repris peu avant, mais en mineur, beaucoup plus aigu, et avec des accords stridents. Je vis du coin de l’œil l'antiquaire se précipiter à une autre fenêtre, et nous faire de grands gestes. Le message était clair, il fallait que nous partions.
Enjambant les piles d'objets, Capitaine M se précipita vers moi, me pris la main et m'entraîna de l'autre côté de la fenêtre à laquelle j'étais précédemment postée.
Nous avons longtemps sauté de toits en toits, de cheminées en cheminées et de fenêtres en fenêtres avant de redescendre dans le silence et l'ombre protectrice des hauts murs de maisons dans les ruelles. Essoufflée, je remarquai alors l'étrange renflement dans le sacoche de mon amant, mais il me fit signe de me taire. Nous reprîmes notre chemin discrètement.
À un détour de ces innombrables couloirs, je retins brusquement le bras de mon partenaire. J'avais perçu le bruit lointain de cliquetis d'armes et de pas qui frappaient le dalles du sol en cadence. Mon instinct nous sauva probablement ce jour-là, car quelques instants après surgissaient des hommes d'armes, qui passèrent devant nous sans nous voir, guidés par une femmes aux cheveux bleus cuivrés, un gros sac noir sur le dos. Elle trébuchait souvent sur les dalles irrégulières, et avait toujours un bras tendu devant elle.
Quand ils furent tous éloignés, nous descendirent de l'encoignure de la porte derrière laquelle nous étions cachés. La rue, à présent silencieuse, brillait calmement sous les rayons de soleil, où voltigeaient encore quelques grains de poussière. Un papier froissé au sol attira mon attention.
« J'ai trouvé le Nord dans le noir », était-il écrit, et un pas plus loin se trouvait la vitre ronde de ma boussole. Je les glissai dans la sacoche, et rejoignit en quelques foulées mon compagnon qui s'éloignait déjà.
« Alors, qu'est-ce ? », le questionnai-je en arrivant à sa hauteur à propos de cet objet pour lequel nous avions presque risqué nos vies. « Une mappemonde... » me répondit-il en un murmure, glissant sa main dans son sac pour la récupérer.
Je fus rarement aussi éblouie qu'à sa vue : ce n'était pas qu'une simple mappemonde. Elle était resplendissante, en métal précieux et incrustés de pierreries. Mais plus que tout, ce qui fit monter les larmes à mes yeux, c'est que c'était La Mappemonde. Celle de mes livres, celles de mes rêves, celle des légendes qui berçaient mon enfance, mon adolescence et même ma vie d'aujourd'hui. Elle n'était qu'un mythe, et avait appartenu, disait-on, à d'illustres pirates des quatre coins du monde de notre belle planète ronde.
Elle devint ce jour-là celle du Capitaine M et de Lady L, celle qui ouvrit notre chemin à d'autre aventures, tandis que nous retournions lentement au Vagabond, prêt à décoller jusque dans les étoiles...
0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème