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La mante du Lubéron

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Ligéria4992

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C’est dans le Luberon, au sein d’une forêt, que nous fîmes sa rencontre. Ce jour-là rien ne pouvait prédire la suite à venir ni l’épouvante qui me poursuit la nuit et le jour, tel un mal incurable qui rongerait mon cerveau. J’ai encore sur la pupille de mes yeux, comme un film continu, l’horreur des images. Nous étions en randonnée. Partis sans carte sur un chemin qui grimpait la colline. Les arbres devenaient de plus en plus rapprochés. Ils dressaient devant nous le tissu dense de leurs troncs et de leurs frondaisons. C’était impressionnant. Le soleil dardait ses rayons sur la cime des feuillus, mais ne pouvait pénétrer les ramures resserrées. L’ombrage appesantissait la forêt. Il s’étendait sur nous, nous imprégnait, tassait nos corps sous la lourdeur oppressante de la pénombre. Le silence semblait total. Ce silence profond nous rendait muets, pensifs. La sylve devenait inquiétante. Elle se recroquevillait sur elle-même. On aurait dit que la faune et la flore se taisaient dans l’attente. Mais de quoi ?

Au bout de quelques heures, je vous l’avoue avec honte, nous nous égarâmes. En haut d’une colline dégagée, nous cherchions le clocher d’un village. Nous guettions le moindre bruit : les grelots d’un troupeau de moutons, les aboiements d’un chien.
Rien, nous étions vraiment perdus. L’automne commençait à recouvrir de son ombre la forêt. Le désarroi nous gagnait. Nous frissonnions. Dans nos sacs à dos, nous avions de quoi nous restaurer pour le soir. Rester dans l’épaisse et ténébreuse sylve ne nous enchantait guère. Nous nous rassurâmes en fredonnant, sachant que depuis longtemps les loups avaient disparu...
Les loups, peut-être...
Après tout ce chemin nous conduirait bien quelque part. Au fond de moi j’espérai trouver une ruine pour passer la nuit, une de ces bories depuis belle lurette abandonnées par les hommes.


Tout d’abord nous crûmes avoir mal entendu. Nous stoppâmes pour écouter. Non ! Nous n’avions pas rêvé. Un chant, au loin, montait crescendo. Il semblait vouloir diriger nos pas. Comme les sirènes appellent le marin en mer d’Iroise. Nous étions subjugués par la mélopée doucereuse.
Je me remémorai l’histoire des lieux. Il y a longtemps, au temps des fées, vivaient ici, ce que les gens du terroir nomment les Dracs, serpents qui attiraient le promeneur pour le conduire dans leur demeure, sous terre. Un musée, dans la région, relate cette période avec des squelettes de ces entités. Alphonse Daudet à bien décrit ces apparitions dans certains textes. Il parle de tarasques qui sévissaient vers Avignon.
Nous décidâmes de poursuivre le chemin qui descendait de la colline, là d’où venait le chant. Quelque chose d’inexplicable nous poussait vers la musique. La complainte aimantait notre marche, notre pensée. Au fur et à mesure de notre approche, son intensité s’affaiblissait. C’était curieux.
Puis la voix déclina. Elle devint murmure. Elle cessa.
Nous arrivâmes dans une clairière quand soudain, nous perçûmes une sorte de cri. Un animal devait se terrer ou chasser pas trop loin. Nous avançâmes. Nous le vîmes.
Ce n’était pas une bête. Ce n’était pas un être humain.
La rencontre paraissait étrange. Plus nous approchions de la chose, plus la panique gagnait nos personnes. Une frayeur irraisonnée et transmise par des siècles d’histoire terrifiante. Pourtant nos pas semblaient attirés irrésistiblement vers l’apparition.
Celle-ci descendait d’un arbre. Un chêne centenaire dans lequel, elle avait construit son logis : une sorte de grand nid rond fait de ramilles. Ce nid était impressionnant. On pouvait y accéder et en sortir par une échelle fabriquée de rondins de bois d’oliviers fixés à deux grosses branches mal élaguées.
La créature continuait sa descente en poussant des cris rauques desquels semblaient s’échapper des sons humains : une variété de notre langue, mais qui serait très ancienne et peu compréhensible aujourd’hui.
L’inquiétude se transforma en peur.
La créature présentait une face où se dessinait un visage presque humain. Deux grandes ailes vertes battaient son dos. Le corps était parsemé de petites cloches en écailles grises : des cupules de chêne. Imbécilement, je pensais être tombé sur le déroulement d’un film, d’une comédienne qui répétait son rôle.
Mon inquiétude disparue.
Mon compagnon aussi semblait rasséréné. Il devait spéculer la même chose.
La créature venait de poser ses pieds au sol. Quand je dis pieds, cela ressemblait plus à des morceaux de bois pourris sur lesquels prospéraient pustules et insectes... quant aux ongles noirs de geais et longs comme des cimeterres, ils provoquèrent ma stupéfaction. Les spécialistes qui transforment les comédiens en monstres étaient très forts.
Nous cherchâmes des caméras, des techniciens. Rien !
La crainte revint au grand galop et se changeait en effroi.
La créature nous aperçut.
Ses yeux exorbités par nos présences nous fixèrent. Yeux énormes ornés de sanie sur lesquels évoluaient des vers, autour desquels voletaient des mouches vertes.
Je tremblai. Mon compagnon aussi.
Elle grattait le sol de ses ongles, tel un taureau furieux avant la charge.
Elle avait l’apparence lointaine d’une femme devenue une mante religieuse géante. Elle devait dépasser les deux mètres de taille. Les oncles de ses mains paraissaient démesurés. Elle possédait des ailes qui se déployaient et retombaient sur le dos. Ces mouvements résonnaient dans la forêt d’un bruit de claquement sinistre. La gueule s’ouvrit, cavité préhistorique où se battaient en duel des morceaux de dents noires et une langue épaisse gonflée de bubons.
Nous étions à trente mètres devant l’apparition. Les miasmes de la créature nous enveloppaient d’un brouillard nauséabond.
Des sons sortaient de la bouche-caverne. Elle se remit à vocaliser. La mélopée nous envoutait de notes harmonieuses. La douceur du chant qui émanait d’une créature aussi horrible avait quelque chose d’insolite. Il me semblait entendre une chanson provençale. Je compris quelques mots. J’ai vécu enfant à Nîmes la Romaine. Mes proches discutaient dans la langue de Mistral. Elle relatait une histoire épouvantable : un massacre il y a bien longtemps. Puis la mélodie s’arrêta. L’entité se mit à articuler. Ce furent, d’abord, des borborygmes. Elle faisait un grand effort pour se ressouvenir du vocabulaire, comme si elle n’avait plus parlé à personne depuis des siècles !
Nous entendîmes avec difficulté des phrases ou plus précisément des morceaux, des mots épars dont parfois le sens nous échappait : « moi Sibylle, la vaudoise rescapée du feu », parvint-elle à dire.
L’ancien temps de la région me revenait en mémoire : le massacre des vaudois, le village de Bonnieux brûlé dans lequel seule une protestante, avait survécu en fuyant. Étions-nous devant cette femme ? Le temps s’était-il arrêté à cette époque de violence religieuse ? Un espace-temps où des Vaudois interféraient avec notre siècle. Un choc entre deux histoires : celle des guerres sous François 1er avec celle d’aujourd’hui. Était-elle la miraculée qui se terrait depuis dans cette obscure forêt.
Nous ouïmes des sons étranges. Des paroles anciennes, des mots occitans. L’un de ceux-ci capta notre attention : « moi faim. Moi manger glands, insectes, besoin de viande ».
Sa nourriture depuis les siècles expliquait sa transformation. L’adaptation à la vie dépend de l’environnement. À force de dévorer des fruits du chêne et des mantes religieuses, elle était devenue un insecte au corps recouvert de cupules.
L’évolution des êtres est subordonnée à tant de choses : aliments, habitat, climat...
La femme rescapée de la tuerie s’était réfugiée au plus profond de la forêt fuyant la barbarie de son époque. Mais comment expliquer sa présence cinq cents ans après ?
Brusquement, elle se rapprocha de nous. Elle sautillait. Le battement de ses ailes nous effrayait. L’horreur apparaissait vouloir venir vers nous.
– Moi faim ! s’écria-t-elle !
Nous comprîmes sans même nous regarder. Nous reculâmes.
Elle s’avança. Poussa un cri rauque et s’élança sur ses pattes arrières. Ses élytres tambourinaient sur son dos.
Nous fîmes demi-tour et prîmes nos jambes à nos cous. Lourds de nos sacs et de nos chaussures de randonnées nous dévalâmes le sentier. La créature derrière nous gagnait du terrain. Nous sentions son souffle nauséabond.
– Moi faim ! N’arrêtait-elle pas de vociférer !
Soudain, s’accrochant les souliers dans une racine affleurante du sol, mon compagnon trébucha. Pris par l’élan, je sautai au-dessus et stoppai quelques mètres plus loin.
Déjà le monstre fonçait sur lui. De ses pattes antérieures elle le saisit comme un aigle serre sa victime. Les épaules broyées, mon ami hurla. Le monstre l’attirait en arrière. Je compris que la créature voulait regagner son nid avec sa proie. J’attrapai un morceau de bois et tentai de frapper la bête afin de délivrer mon camarade. Le bâton se cassa net en touchant l’une de ses ailes. Elle reculait tenant son butin. Je sortis un couteau de mon sac malgré mon dégout, j’approchai pour blesser l’entité et libérer mon compagnon qui se débattait. Rien ni fit. La créature finit par regagner son territoire. Sa gueule emprisonna sa prise. Elle grimpa l’échelle et pénétra dans son abri.
Je hurlai, couvrant les cris de mon ami. Il luttait. Le nid vacillait, mais ne céda pas. La créature ouvrit sa gueule et mon compagnon tenta la fuite. Les mains aux griffes coupantes comme des sabres s’enfoncèrent dans la chair. Son cri déchira la quiétude des hôtes de la forêt. Ils s’envolèrent ou se tapirent apeurés. Tel un couteau qui lacère la viande, les ongles immenses et tranchants pénétraient le corps. Les hurlements terrifièrent même le soleil qui s’empressa de se cacher pour ne plus entendre, ne plus voir. Un flot de sang jaillissait, torrent d’une vie qui s’échappait. La gueule du monstre avala la tête de mon ami. Ses cris s’étouffèrent, laissant place aux craquements sinistres d’os broyés.
Mon catogan se dressait vers le ciel.
Dans un dernier appel à la vie, ses pieds gesticulèrent, raclèrent le nid. Soubresauts de désespoir. La créature continuait son œuvre d’anéantissement. D’abord, elle dépeça, coupa en morceaux le torse qu’elle engloutit. Elle se repaissait de viande humaine. Ses ongles arrachaient les vêtements qui tombaient au fond du refuge. Le spectacle était effroyable. J’étais tétanisé. Je refusai de croire ce que je vis.
Ces mâchoires agissaient telle une pelle mécanique. Les uns après les autres, les os concassés par l’étau des mandibules, craquaient, s’émiettaient. En quelques minutes mon compagnon de soixante-dix kilogrammes et de un mètre quatre-vingt fut englouti par la voracité du monstre.
Sur la gueule géante, tout autour des lèvres le sang de mon ami dégoulinait. La langue hypertrophiée se délectait du liquide et des lambeaux de chair.
Tout le corps passa dans des bruits de mastication de la chair et d’os broyés. La bête s’ébroua, reput.
J’étais tétanisé par ce que je venais de voir. J’imaginai un cauchemar. Je tentai de me réveiller.
Soudain la créature eut un rot, pareil à l’enfant qui restitue un trop plein et de lait et d’oxygène avalés rapidement. Elle régurgita un amas de toile, restant du sac à dos, puis ce fut les chaussures de randonnée encore sanguinolentes qui chutèrent au bas du chêne.
Le bruit, sur le sol, des restes de mon compagnon déclencha un déclic. Je pris les jambes à mon cou. À toute allure, je rebroussai le chemin dans la nuit qui s’abattait. Je courrai, je paniquai, je volai. Je pensai percevoir le monstre derrière moi. Les taillis, les ronces me griffaient. Le sang coulait de ma figure. Mes cheveux se dressaient. L’air me manquait. L’épouvante me poussait à continuer.
Combien de temps dura cette fuite désordonnée ? Je ne sais, mais à un moment donné j’aperçus une lumière au loin, puis deux, puis d’autres.
J’arrivai en courant, en pleurant dans un village. Une pancarte indiqua « Bonnieux », une autre « gendarmerie ».
Lorsque je pénétrai dans la gendarmerie, je devais faire peur. Les cheveux en bataille, le visage ensanglanté...
J’expliquai aux gendarmes la bête, la mort de mon ami, le massacre des vaudois, les dracs qui revenaient...

Aujourd’hui mes nuits sont cauchemars, insomnies. Je pense à mon compagnon, à la mante du Luberon qui m’a tant perturbé. Pourtant je ne risque plus jamais de retourner faire une randonnée dans cette région.
Les gendarmes, en accord, avec le procureur m’ont confié à cet hôpital psychiatrique. Je n’ai plus peur, je suis protégé derrière les hauts murs de l’institution.
C’est dans ma chambre, fermée à clef par le personnel, que j’ai écrit cette nouvelle à la lumière d’une fenêtre aux épais barreaux de fer.
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