La manivelle 4. Les poules

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« Marius : 4/10, votre histoire est rocambolesque ». « Mais monsieur c’est une histoire vraie et...», « Silence, votre histoire ne vaut rien, pour qui vous prenez vous à mêler vos prétendues aventures au Roi René ? » Le nez pointu du professeur de français touchait presque le mien, son visage était tout rouge, ses petits yeux gris brillaient derrière ses lunettes rondes en métal. J’ai senti battre mon cœur, à nouveau je voulu protester et puis non, j’ai baissé la tête. « Jocelyne : 9/10, votre histoire de princesse est très bien, Hugues : 10/10 j’ai beaucoup aimé votre odyssée dans l’espace.... » Et ainsi de suite tous les élèves de la classe avaient de bonnes notes. Ce soir là dans l’omnibus je n’ai pas répondu au signe amical du chauffeur à moustaches. Le front posé sur le carreau humide je regardais défiler les rues sombres de notre petite ville.
De retour à la maison je me précipitai au grenier pour me consoler avec ma boite à musique. Je ne la trouvais pas à l’endroit habituel. En me grattant le menton je me demandais bien où elle pouvait être passée, j’ai soudain eu très peur. Je descendis les escaliers quatre à quatre, « Maman as-tu vu ma boite à musique ? Je ne la trouve pas ». Je restais sans voix lorsque ma mère me répondit « Quelle boite à musique Marius ? Tu n’as jamais eu de boite à musique. Va plutôt t’occuper des poules ». « Mais maman tu sais bien, celle de grand père » dis-je la gorge serrée. « Tu me rendras folle avec tes histoires ». Elle prit sa bassine de linge sous le bras et partit dans la buanderie en soupirant bruyamment. Les bras ballants, au milieu de la salle je n’arrivais plus à réfléchir. Dans ma tête une petite voix me dit «  Va plutôt t’occuper des poules »
L’enclos à poules était au fond du jardin, elles n’étaient pas là. Je remplis le panier d’œufs, deux jaunes, un blanc et trois presque noirs, les trois poules avaient bien travaillé, maman serait contente. Je nettoyais ensuite consciencieusement l’enclos lorsque je les vis arriver. Elles caquetaient bruyamment voulant m’empêcher de faire mon travail. J’essayais bien de les repousser avec mon râteau mais rien n’y fit. La poule blanche ferma la porte, la poule noire m’ôta le râteau et la poule noire me fit assoir. Je me dis que j’étais leur prisonnier avant de comprendre qu’elles voulaient me dire quelque chose. Elles se mirent à danser comme ensorcelées, traçant au sol des signes mystérieux. Lorsqu’elles s’arrêtèrent je compris qu’elles avaient écrit un message au milieu des graines et autres petits cailloux de l’enclos. « L.O.E.T.N.E.I.N. » voilà ce que je pus lire sur le sol. Elles reprirent ensuite leurs activités de poules comme si rien ne s’était passé. Je courus vers la maison en criant « Maman, maman les poules m’ont écrit un message ». « C’est ça, maintenant les poules savent écrire, rentre faire tes devoirs et plus vite que ça ! » dit-elle en levant les yeux au ciel. J’ai fourré mes deux poings dans mes poches, droit comme un « i » je suis passé devant ma mère sans la regarder. « Monsieur Marius fait du boudin ? » me lança-t-elle sournoisement. Je ne répondis pas, je montai dans ma chambre. « Ce soir ton oncle Fernand dine avec nous » Cria-t-elle encore du bas de l’escalier. Cette nouvelle là me réjouit le cœur.
Le cri de la sonnette me sortit d’un long problème de mathématiques. Il s’agissait d’une traversée en paquebot à partir du Havre en janvier 1937. Je devais calculer : l’heure et le jour d’arrivée à New York, la quantité de carburant et le volume de pommes de terre sachant que le bateau pesait lourd et qu’il transportait 102 marins et 3417 passagers. J’étais content de moi car après avoir longtemps réfléchi j’avais conclu que le voyage était impossible pour la bonne raison que le capitaine était malade, il avait attrapé une mauvaise grippe, sans capitaine il est impossible de voyager, point final. Je fermais mon cahier, j’ouvris la petite fenêtre du fond et je descendis par l’échelle de corde pour aboutir directement dans l’entrée. J’ouvris la porte, pour accueillir mon oncle Fernand. « Hello Marius » me lança-t-il joyeusement. Je me jetais dans ses bras ravi. « Holà moussaillon, tout doux » ajouta-t-il en posant son pardessus au porte manteau du vestibule.
Ma mère nous invita aussitôt à passer à table, elle avait fait un bouillon aux lettres de l’alphabet. Pendant le repas je n’ai pas pu parler car mon oncle et ma mère avaient beaucoup de choses à se raconter. Mon oncle voulait savoir comment ça se passait avec le nouveau compagnon de sa sœur. Elle lui raconta que tout allait bien mais que pour l’instant il ne voulait pas s’installer à la maison il préférait sa caravane. Près de la rivière dans un pré qui lui appartenait il habitait là depuis longtemps, il fabriquait des paniers et vivait simplement. De mon coté le nez baissé, sur le bord de mon assiette, j’ai écrit avec les nouilles « Personne ne veut me croire ». J’ai poussé mon oncle du coude et du menton je la lui ai montré la phrase. De son côté il a répondu « ho ho ! ». Pour le dessert ma mère avait fait un « poudiflan » à la confiture. C’est un pudding au pain, par-dessus un flan aux œufs et enfin, déposé juste avant la fin de la cuisson une épaisse couche de confiture de brimbelles, un gâteau délicieusement bon. J’ai débarrassé la table en chantonnant la mélopée de ma tante.
Après avoir remis une bûche dans la cheminée, mon oncle a bourré sa pipe et s’est assis dans le vieux fauteuil club marron, m’invitant à venir près de lui. Il me dit « Raconte ». Ma mère était dans l’autre fauteuil, avec sa boite à coudre et des chaussettes à raccommoder. Je lui racontais tout à voix basse, ma mauvaise note en Français, ma boite à musique disparue et le message des poules. Je lui montrais les lettres « L.O.E.T.N.E.I.N. » je les avais recopiées sur une petite feuille bleue. Mon oncle ne fut pas du tout surpris, il regarda longuement les lettres, puis il se leva, pris la lanterne. « Ne bouge pas je reviens me dit-il. Il partit au fond du jardin, par la porte- fenêtre je regardais la lanterne s’éloigner, se balançant doucement au rythme de ses pas. Le temps me parut une éternité et quand il revint je vis sur son visage un grand sourire. « Les poules sont dyslexiques, les lettres sont mélangées » dit-il en ajoutant « LEONTINE , les poules te disent d’écrire à ta tante ». « Oh quelle bonne idée, je n’y avais même pas pensé, merci ! merci ! merci ! Je vais lui écrire pour lui demander de l’aide » je sautais de joie en tournant autour de mon oncle en battant des mains. « On se calme et on va se coucher il est tard Marius » dit ma mère en souriant sans arrêter son ouvrage. Je raccompagnais mon oncle jusqu’à sa voiture et juste avant de partir il me glissa à l’oreille « Moi je te crois ». Ce soir là je me suis endormi le cœur plein d’espoir mais je fis un rêve étrange.
Une puis deux puis trois énormes poules aux yeux jaunes me poursuivent. Je pédale comme un fou sur un vélo de course. En me retournant je vois les poules regroupées dans une barquette de fraises à roulettes, les plumes volent au vent. J’arrive près de l’école où je m’engouffre éperdument. Personne, l’école est vide, dans la cour les marronniers tendent leurs branches vers moi en ricanant. J’entends soudain le bruit d’un moteur. C’est une mobylette bleue, son phare m’éblouit, elle est chevauchée par le professeur de français. Il arrête le moteur et met la mobylette sur sa béquille. Je remarque aussitôt ses petits yeux gris qui luisent dans le noir. « ah ah » dit-il d’une voix aiguisée. Affolé je bondis sur mon vélo, sur le porte- bagage je sens une présence, je me retourne, c’est mon grand père. Il me dit « Fonce Marius, fonce » Je reprends ma course vers la maison. Par la fenêtre de la cuisine je vois maman préparer un poudiflan. La porte d’entrée est fermée à double tours. Le bruit de la mobylette en furie se rapproche. Mon grand père fouille dans sa poche, me donne une clef m’embrasse me disant « A bientôt mon Riri » avant de partir sur le vélo de course poursuivi par la mobylette.
Aujourd’hui jour de congé j’ai décidé d’écrire à ma tante. J’ai bien réfléchi et je sais ce que je vais lui dire : « Ma chère tante Léontine, j’espère que tu te portes bien ainsi que mon oncle Ernest. L’hiver arrive à grand pas, chez vous il y aura de la neige et je me souviens que dans le froid les sapins, dans ton pays, sont magnifiques. J’aimerai bien un jour les voir comme tu les décris dans tes histoires mais là n’est pas mon sujet. Je reviens vers toi car je suis bien embêté et je voudrais savoir si tu peux m’aider. Voilà, à mon dernier devoir de Français j’ai eu une très mauvaise note. Le professeur a dit que mon histoire ne valait rien. Tout d’abord je me suis senti très mal car je pensais avoir bien travaillé. Ensuite j’ai réfléchi et je me suis dit qu'il avait peut-être raison. Enfin je suis désolé car ma boite à musique a disparu c’est sur elle que repose mes aventures. Même ma mère dit que cette boite n’a jamais existé. Personne ne veut me croire sauf l’oncle Fernand. C’est grâce à lui que j’ai compris le message des poules, celui qui me disait de t’écrire. Si tu peux m’aider je t’en serai très reconnaissant. En attendant de tes nouvelles je t’embrasse bien affectueusement toi et l’oncle Ernest. Signé Marius, petit fils de ton frère.
J’ai glissé ma missive dans une enveloppe jaune, j’ai collé un timbre de collection et j’ai couru jusqu’à la boite aux lettres tout près de chez nous à l’angle de la rue des trois coings. Au retour j’ai croisé l’omnibus, avec de grands signes de la main j’ai salué le chauffeur.
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