La Manivelle 2

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« Marius, un colis pour toi ! » D’un bond, j’ai couru vers l’entrée de la maison. Dans ma précipitation, je me suis pris les pieds dans le tapis et de justesse je me suis rattrapé au par-dessus gris de mon oncle Fernand qui pendait au porte-manteau. Mon oncle Fernand est un grand et vieux monsieur très gentil, mais aussi très seul, alors il vient souvent nous rendre visite. Assis sur le banc en châtaigner, il observait attentivement le colis qui venait d’être livré par le chauffeur de l’omnibus de la ligne trente-sept. Je reconnus tout de suite l’écriture de mon grand père sur l’étiquette postale. Le cachet de la poste datait du 17 novembre 2008. Mon oncle m’aida à ouvrir le colis avec mille et une précautions. Le contenu avait été soigneusement emballé, une puis deux puis trois couches d’un épais carton le protégeait. La dernière couche, un drap de lin blanc cachait l’objet encore inconnu.
J’allais soulever le drap lorsque mon oncle me dit « Attend Marius, pas si vite viens t’assoir près de moi, patientons encore un peu et devine ce qu’il peut bien y avoir là dessous  ». Lorsque je réfléchis, je prends toujours mon menton dans ma main gauche et pose mon coude sur mon genou droit. Je répondis « Voyons, un mètre de haut, cinquante centimètres de large, trente centimètres de profondeur, ça n’est ni un vélocipède ni une motocyclette et encore moins une motobineuse ». Mon oncle se mit à rire en se tapant sur les cuisses. J’aime bien le faire rire, il est si triste parfois. Mais je n’en pouvais plus d’attendre, je soulevais le drap d’un seul coup.
Une boite en bois sur un chassis porté par quatre roues et munie d’un guidon de landau antique : voilà mon colis ! La boite est étrangement décorée. La première face représente des tuyaux d’orgues de barbarie entourés de magnifiques tentures couleur ocre. Les côtés montrent de grandes fleurs, l’une rouge, l’autre bleue. L’autre face représente une fenêtre laissant apparaître derrière des rideaux rouges un ciel d’un bleu d’azur. En haut à droite de cette face, il y a un bouton de porcelaine blanc.
Je montrai ce bouton à mon oncle qui me dit en se grattant le haut du crâne « hum ! hum ! et si c’était une porte-fenêtre ? » Il ajouta « soyons prudents, je connais bien ton grand père, il t’a sûrement préparé une surprise ». En même temps, je sortis un mètre roulant de ma poche et je pris les mesures de la surface en haut de la boite car je venais d’avoir une idée. Je courus dans ma chambre et quatre à quatre, je dévalai les marches de l’escalier avec ma boite à musique. Je la posai doucement sur le dessus de la charrette où elle se cala comme si elle avait toujours été là.
« Bon ce n’est pas tout ça, mais il faut que je m’en aille, j’ai de la route à faire et je n’aime pas conduire la nuit » a dit mon oncle en se levant. D’une main il posa son chapeau en feutre sur son chef comme il dit souvent, de l’autre main il saisit son par-dessus et l’enfila prestement. « Allez oust, je rentre au pays du roi René, sois prudent mon grand et salut la compagnie » claironna-t-il en nous embrassant ma mère et moi. Devant la porte je lui fis de grand signes d’au revoir avant de le voir passer au volant de sa Simca Aronde P60 bicolore, rutilante et pétaradante.
Je me suis retrouvé tout seul face à ma boite à musique posée sur sa charrette lorsque j’entendis ma mère : « Marius, viens mettre le couvert s’il te plait » criai-t-elle. Je poussais soigneusement la charrette dans le coin de l’entrée et je bondis joyeux dans la salle à manger. Dans ma petite tête les idées les plus folles s’entrechoquaient, je faillis même casser une assiette. Je me demandais bien ce qu’il pouvait y avoir derrière la porte-fenêtre. Pendant le repas, ma mère me demanda de lui parler du colis. Ce soir là, nous avons mangé des nouilles à la carbonara, avec des lardons et des petits oignons, un délice. J’ai du attendre deux longues journées avant de pourvoir ouvrir la porte-fenêtre de la charrette. L’école, les devoirs, les cours de dessins, le ménage de ma chambre et les corvées quotidiennes ont occupé tout mon temps. Le mercredi j’ai demandé à ma mère si je pouvais avoir le mercredi pour moi, elle a dit oui sans hésiter, elle était plutôt contente de mon dernier bulletin scolaire.
Le mercredi matin, j’ai sauté de mon lit, je me suis habillé en vitesse et je me suis donné un coup de peigne qui n’a pas pu aplatir l’épi que j’ai sur la tête. J’ai glissé à califourchon sur la rampe de l’escalier et j’ai sauté juste avant l’arrivée pour protéger mes fesses. Dans l’entrée, la charrette et la boite à musique m’attendaient. Le bouton en porcelaine brillait, je le pris entre le pouce et l’index et je tirais vers moi. La porte-fenêtre résista, je tirais plus fort, elle ne voulu pas s’ouvrir. J’essayais de tourner le bouton dans un sens, puis dans l’autre, j’entendis un clic et la porte s’ouvrit en grinçant un peu. Je vis dans l’ombre de cet antre un petit coffret en bois blanc posé sur une étagère. Je me dis « oh ! oh ! ». J’avais lu dans un livre d’aventure qu’il faut toujours dire ça lorsque l’on découvre quelque chose de mystérieux. Je saisis le coffret et l’ouvris. Il contenait une carte mémoire et un papier blanc plié en sept. C’était un petit mot qui disait : «Ouvre l’enveloppe de l’atelier, bisous, papi ». Je ne comprenais rien, car le jour où je suis revenu de l’atelier, j’avais bien une enveloppe rose mais elle ne contenait rien du tout. Je réfléchis et je me demandais ce que j’avais fait de la fameuse enveloppe. Je me rappelais soudain que je l’avais rangée dans le tiroir de la boite à musique. J’ouvris le tiroir qui se trouvait maintenant juste sur la partie supérieure de la charrette, je retrouvais l’enveloppe. Elle avait changée de couleur passant du rose au vert pomme et elle était bien plus épaisse que le jour ou je l'avais trouvée.
« A l’intersection des rues du serpent volant, de la rue des balais et de la rue des cuillères il y a une grande maison à colombages. Avec la boite à musique, la carte mémoire et la charrette, vas là-bas chanter une mélopée que tu auras composée. La mélopée devra être écrite en tercet et évoquer les noms des rues qui se croisent près de la maison où tu vas aller chanter. Fais bien attention ! Il ne faut pas chanter avant midi ni après cinq heures et pour le retour il faut tourner la manivelle à l’envers. Bisous ton papi. » L’enveloppe contenait aussi un plan où figurait une croix bleue à l’endroit de l’intersection ainsi qu’une clé à molette de taille moyenne. Je me demandais bien comment j’allais faire pour écrire une chanson, en plus en tercet, je n’y connaissais rien de rien en mélopée.
Pourtant j’avais une envie folle d’aller au rendez-vous proposé par mon grand père, j’ai mis la carte mémoire dans la boite à musique pour voir ce qui allait se passer. D’habitude j’insère une carte mémoire, je tourne la manivelle, je ferme les yeux et avec la musique je rêve de voyages fantastiques. La première fois le couvercle s’était ouvert et m’avait emporté, mais ça ne s’est jamais reproduit. Tout le monde m’a dit que j’avais rêvé. Je me suis dit « cette fois ça sera peut-être différent ». Mais non, la carte mémoire resta muette. Soudain j’ai pensé à ma tante Léontine, mon grand père m’en avait souvent parlé. C’est une dame qui habite à l’orée d’une immense forêt de sapin. Elle adore écrire des histoires et des poèmes. Je lui ai donc demandé son aide car dans l’enveloppe rien ne disait que c’était interdit. Je lui ai écrit une lettre. « Chère tante Léontine, je suis Marius ton petit neveu et j’aurais besoin de ton aide. Voilà, mon grand père, ton frère me demande d’écrire une douce mélopée en tercet, ce que je suis bien incapable de faire. Pourrais-tu me composer celle-ci ? Grâce à la boite à musique léguée par mon grand père je pourrai ainsi chanter à l’intersection des rues du serpent volant, des balais et des cuillères. Je ne sais pas ce qui va se passer ensuite mais je te tiendrai informé. Je te serai très reconnaissant pour ton aide. Je t’embrasse affectueusement. Signé Marius, premier fils de Camille, fille ainée de ton frère bien aimé. ». J’ai soigneusement refermé l’enveloppe, collé un timbre rouge et j’ai attendu, patiemment.
La réponse de ma tante Léontine n’a pas tardé. J’étais fou de joie et le mercredi suivant j’ai à nouveau demandé à ma mère si je pouvais sortir. Elle a encore dit oui, avec un grand sourire. Je lui ai demandé pourquoi elle avait l’air si contente, elle m’a dit « pour rien, pour rien » en chantonnant et en faisant tournoyer sa robe fleurie. Je suis parti avec la charrette et la boite à musique à l’arrêt de la ligne trente sept de l’omnibus qui ne tarda pas à arriver. Georges le chauffeur lissa sa grosse moustache et me salua joyeusement. Je m’engouffrai dans le véhicule avec tout mon attirail. Il faisait beau. Il était environ treize heures douze lorsque nous arrivâmes à l’intersection convoitée. Je trouvais facilement la grande maison à colombages dont parlait mon grand- père dans son message. Le bâtiment m’impressionna par son allure, les bois de l’ossature semblaient tanguer et la haute porte sculptée était entrebâillée. Je me suis installé du côté gauche de la porte, j’ai inséré la carte mémoire puis tournant la manivelle j’ai commencé à chanter. La musique, parfaitement accordée à la chanson est sortie de la boite :

Écoutez les amis ma mélopée charmante
J’ai découvert les notes dans ma boite accueillante
Écoutez les amis la musique est grisante

Grace à la manivelle qui me suit en voyage
Je suis bien arrivé avec force et courage
Devant la plus jolie maison à colombage

Écoutez les amis ma mélopée charmante
J’ai découvert les notes dans ma boite accueillante
Écoutez les amis la musique est grisante

Ma mélopée s’envole au milieu des rues claires
Évoquant un serpent qui glisse et fend les airs
Les cuillères pour la soupe, balais pour les sorcières

Écoutez les amis ma mélopée charmante
J’ai découvert les notes dans ma boite accueillante
Écoutez les amis la musique est grisante

Profitez les amis de ma chanson sincère
Car de la manivelle à tourner à l’envers
Je m’en vais de ce pas vers un autre univers

Ce qui se passa ensuite est inimaginable, personne ne me croira jamais et pourtant c’est arrivé.
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Ma Mou Nette · il y a
Bravo super histoire je vous félicite 👍👍❤️

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