La Mamma

il y a
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Passionné de littérature et de photographie, je suis l'auteur d'un premier roman paru en décembre 2015. La nouvelle est pour moi un exercice périlleux et subtil car requérant justesse et concision.

Image de Grand Prix - Printemps 2022
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— Quelques mois tout au plus.
La sentence tombe. Implacable. Sans pitié. Derrière son bureau de verre, le vieil oncologue affiche une moue compassée de circonstance. Elle, digne, ne pipe mot, se lève et s'efface pour laisser place au patient suivant. Sur le chemin du retour, pour la première fois de son existence, elle franchit le seuil d'une agence de voyages. Elle ressort, un billet pour Bruxelles en main, et retrouve l'étriqué deux-pièces qu'elle occupe au quatrième étage d'un immeuble sans âge.

À peine rentrée, elle attrape la photo qui trône sur le buffet. Sur l'instantané un peu jauni, les deux hommes de sa vie : Giuseppe et Enrico. Le père et le fils. Son mari et son bambino. Leur sourire est éclatant. Ils portent le maillot de l'équipe, de leur équipe. Le maillot bianconero, blanc et noir, blanc comme un linceul, noir comme un habit de deuil, le sien. Ils sont fiers. Ils savent qu'ils vont partir, qu'ils vont assister au match du siècle. Comment aurait-elle pu savoir ? Comment aurait-elle pu les dissuader ? Ils étaient si heureux d'avoir obtenu des places...

***

Toute la journée, elle arpente les rues de la capitale belge. Elle a cherché tous les lieux qui figurent sur la carte postale que lui avaient adressée Giuseppe et Enrico et qui avait atterri dans la boîte aux lettres après la tragédie, tel un ultime coup de poignard. La Grand-Place, le Manneken Pis, la cathédrale des Saints Michel et Gudule, le parc du Cinquantenaire. Elle marche, retarde le moment où il faudra...

En fin d'après-midi, elle se décide et prend le métro. Elle débouche à l'air libre. Le soir tombe doucement. Elle aperçoit le reflet du soleil couchant sur les sphères de métal de l'Atomium. Ses yeux se fixent sur l'étrange monument. Elle ne veut pas se retourner. Pas tout de suite. Elle sent l'ombre du « monstre » derrière elle. Sa masse pèse sur ses épaules. Elle inspire profondément et fait volte-face. Il est là. Sa silhouette se découpe sur le ciel qui s'obscurcit de minute en minute. Stade Roi Baudouin. Ce n'est pas le nom qu'il portait alors. Elle répète, ânonne :
— Heysel, Heysel, HEYSEL.
Le nom honni, banni, maudit, abhorré, qu'elle a envie de cracher, hurler, vomir. Ce nom qui lui déchire la gorge, enflamme ses tripes, réveille sa colère enfouie, lui fait revivre l'innommable. Ce nom qui l'a tuée une première fois, qui a détruit la mère, qui a brisé la femme :
— Heysel, Heysel, HEYSEL !!! 

Elle se ressaisit, s'approche des grilles et sort la photo de son sac. Elle la dépose au sol contre les barreaux de métal, tire de ses poches deux bougies et les positionne délicatement devant le cadre. Elle les allume. Il commence à faire froid. Elle se relève. Difficilement. Ses douleurs se ravivent. Elle observe les flammes s'agiter, se dresser, se ratatiner, au rythme de la bise qui souffle crescendo. Elle se recueille. Soudain, elle sent une présence, tourne la tête et constate la présence d'un homme. C'est un policier en uniforme. Elle songe qu'elle a peut-être fait quelque chose de mal, mais non. L'homme parait pensif. Bedonnant, la tignasse poivre et sel, l'allure empruntée, il semble proche de la retraite. Sa respiration est bruyante. Il toussote puis se met à parler en italien en un flot ininterrompu.

Il s'appelle Marco. Ses parents étaient sardes. Il est né à Cagliari, mais est arrivé en Belgique à l'âge de quatre ans. Ce jour-là, tout jeune agent, il y était. Il se souvient de la chaleur de ce mercredi de mai ; de A-ha et Duran Duran en boucle à la radio ; des effluves d'alcool, des chants, de la tension qui monte ; de ces tribunes décrépites, bourrées à craquer où s'entassent les supporters... Il revoit les charges, les hordes de hooligans déferlant sur le bloc Z ; la clameur terrifiante, le chaos barbare ; la dévastation après le tsunami de haine et de sauvagerie. Il assiste encore, impuissant, au ballet erratique et fou des secouristes, sur fond de sirènes tonitruantes. Il entend de nouveau ce père de famille anglais faire promettre à ses filles, après avoir déchiré son drapeau des Reds, de ne plus jamais mettre les pieds dans un stade de foot. Il s'observe lui-même, tentant de dissimuler du mieux qu'il peut, avec une pauvre bâche en plastique, le corps d'une victime livrée en pâture aux caméras du monde entier. Il...

Brutalement, il prend conscience de son discours, de ce qu'il vient de déverser d'une traite, sans pudeur, sans précautions. Il bafouille, bredouille un pardon, se confond en excuses, sanglote. Elle lui serre le bras très fort. Elle tremble. L'émotion la submerge et pourtant, elle ne vacille pas. Ils se raccrochent l'un à l'autre, affrontent la vague ensemble, laissent passer le coup de tabac. Elle ne prononce pas une parole. Elle n'en a pas besoin. Enfin, elle lui fait un signe de tête amical. En miroir, il répond timidement, penaud. Elle soupire et s'éloigne. Ses pas crissent sur le bitume. L'homme demeure interdit, ébranlé. Il scrute la frêle forme humaine se dissipant peu à peu dans la nuit. La Mamma s'en est allée.
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Alban Deroux · il y a
Un texte touchant, bien écrit et riche en émotion... Merci pour ce moment !
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Aubry Françon · il y a
Merci de votre visite !
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Les Histoires de RAC · il y a
Retour sur un évènement dramatique. Le récit est touchant ♪
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Aubry Françon · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me lire.
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M. Iraje · il y a
Une narration d'une vibrante pudeur, comme des mots retenus par l'émotion.
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Aubry Françon · il y a
Merci pour ce beau retour de lecture.
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Lyne Fontana · il y a
Une émouvante évocation de la tragédie du Heysel.
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Aubry Françon · il y a
Merci pour votre visite et ce petit mot laissé sous mon texte.
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Michel Dréan · il y a
Quand la bêtise engendre la folie, le drame est là. Hier comme aujourd'hui !
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Aubry Françon · il y a
Merci pour votre lecture et pour ce commentaire.
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Patrick Peronne · il y a
J'étais devant mon poste de télé... Il y a longtemps que je n'y avais pas repensé. Merci d'avoir fait ressurgir ce drame lié à la folie du hooliganisme. Je me souviens encore, en direct à la télé, Coluche osant tout et s'exclamant : "ça fait 38 cons de moins...". Pas loin de quarante ans déjà !
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Aubry Françon · il y a
Merci Patrick. Le temps passe, les images restent terribles.
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Agnès Rémond · il y a
Un très bon récit et tellement bouleversant !
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Aubry Françon · il y a
Merci Agnès !
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Marie Kléber · il y a
Que d'émotions dans ce texte, empreint de chagrin et d'un dernier aurevoir.
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Aubry Françon · il y a
Merci Marie, très touché par votre commentaire.
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Keith Simmonds · il y a
Un beau texte écrit avec beaucoup d'émotion et de sensibilité, touchant et empreint de mélancolie !
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Aubry Françon · il y a
Merci Keith !
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Marie Van Marle · il y a
Beaucoup d'émotion, simplement et sobrement dite, dans ce pèlerinage et cette rencontre.
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Aubry Françon · il y a
Merci Marie :-)

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