La mallette perdue

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Est-ce l’histoire des mots ou les mots et leur histoire, mais une réalité s’accroche à moi; je suis amoureuse des mots. Toute la magie que les mots engendrent est extraordinaire. Un seul mot et  [+]

La journée s’annonçait identique aux autres, calme et même un peu monotone. C’est ce dont je présumais avant de recevoir la réponse d’un éditeur auquel j’avais envoyé mon manuscrit.
Ce sont les yeux fermés, dans la noirceur de ma prison que je me rappelle de ce moment inoubliable
Je revois l’enveloppe dans ma main. Elle changera, peut-être, mon destin d’écrivain, pensai-je. Pendant un moment, j’imagine une réponse négative analogue à celles reçues précédemment des autres maisons d’édition. Je n’ai pas envie de connaitre une autre déception, alors je la lance dans le plateau des comptes en attente d’être payés. Pour me changer les idées, je vais me préparer un café et je décide d’aller regarder les informations télévisées. En passant devant mon bureau, je lorgne le plateau du courrier. La tentation me gruge. Est-ce que je l’ouvre ou pas? J’écris et je publie de courtes nouvelles pour des revues, mais c’est le premier roman que j’envoie. Ma curiosité l’emporte et j’ouvre la lettre.
Ma surprise est à son comble, je n’en reviens pas, mon roman est sélectionné. Je suis heureux comme un roi, ma joie est indescriptible et je la manifeste en me déplaçant comme une toupie d’une pièce à l’autre. Je n’ai personne avec moi pour ventiler cette exaltation intense. J’ai vingt-huit ans. Je suis un homme plutôt solitaire et encore célibataire et comme je suis un enfant unique et orphelin je n’ai personne. Je suis devenu travailleur autonome en remplissant quelques contrats ici et là en traduction. Lorsque mes parents sont décédés, j’ai quitté Paris et je me suis installé au Canada. J’ai acheté une petite ferme maraîchère située sur une route sans issue qui mène à l'entrée de la montagne.
Je suis énervé et je dois canaliser ce trop-plein d’énergie. Un soleil resplendissant m’invite à sortir alors, j’attrape un blouson léger, car c’est l’une des rares journées chaudes d’automne. Je remplis ma gourde d’eau fraîche et je prends un petit balluchon de jute ainsi que mon couteau serpette. Je me dirige vers le sentier de la montagne en ayant comme objectif d’aller cueillir des pleurotes.
J’adore l’automne canadien et je prends quelques minutes pour admirer les arbres qui exposent, avec fierté, leurs feuilles chamarrées aux couleurs éclatantes. Leurs feuillages valsent au gré du vent léger. L’automne me rend heureux et particulièrement aujourd’hui. Je me retourne et au loin je vois le village où tous se connaissent et échangent un sourire lorsqu’ils se rencontrent. Je suis bien ici, au sein de cette petite communauté québécoise.

Les érables multicolores bordent le sentier. La montée est abrupte et j’éprouve quelques tiraillements à la hauteur de mes mollets. Cependant, j’oublie mon inconfort quand, le nez dans les airs, je hume le doux parfum de ces arbres qui voient rarement le soleil. Je reconnais le boqueteau où se trouvent mes pleurotes. Pour atteindre ma convoitise, je dois descendre une pente assez abrupte et quitter le chemin sécuritaire. Je commence ma descente en essayant d’éviter les épines des arbrisseaux qui éraflent mon veston. Pendant un instant, je pense que personne ne devrait s’aventurer par ici sans être un peu barjo, mais moi, je raffole de ces champignons.

Malgré ma situation, dans l'obscurité de mon trou, un sourire se dessine sur mes lèvres en pensant à ma cascade digne d’un film d’action américain. Je revois les branches se plier lorsque je m’y accroche pour ne pas tomber, mais je pose les pieds sur un débris de bois visqueux. Il me fait perdre l’équilibre et je dégringole comme si j'étais sur un plancher mouillé d’eau et de savon. Mon corps d’un mètre quatre-vingt-dix tente de se cramponner aux minuscules bosquets qui cèdent facilement sous mes cent kilos. J’ai l’impression de glisser un long moment, mais la descente se poursuit à peine une ou deux minutes tout au plus. J’essaie de me protéger des branchages qui me fouettent le visage au passage. Finalement, je m’immobilise. Je devrais plutôt dire qu’un fourré arrête mon élan en plein centre de la pente.

Me voilà éloigné de plusieurs mètres de mes fameux pleurotes. Je reste étendu pendant quelques minutes afin de reprendre mes esprits. Encore un peu abasourdi, par cette dégringolade improvisée, je me relève et je commence à me débarrasser des branchettes accrochées à mes vêtements. Je regarde les alentours pour m’orienter. Soudain, un peu plus bas, au milieu de nulle part, une mallette noire en cuir, attire mon regard. Je me questionne à son sujet. Pourquoi se trouve-t-elle dans ce bois? Et bien sûr, elle titille ma curiosité. L’écrivain en moi fabule d’innombrables scénarios. Et me voilà parti dans des histoires abracadabrantes. Je la veux!

Un fourmillement à l'intérieur de mes entrailles s’agite pour me dire que je devrais m’abstenir d’aller la quérir. Un petit chuchotement dans ma tête m’avertit que si j’y vais cela changera le cours de ma vie. Je balaie de la main cette impression et je me lance. Je recherche une branche morte, assez solide, pour tâter le sol et me soutenir en cas de besoin. Les feuilles mortes peuvent cacher du terrain et j’avoue que la descente m’effraie. Je suis prudent, et enfin me voilà arrivé près de l'objet tant convoité. Je me penche et je l’attrape. Ce geste fragilise mon équilibre et me voilà reparti à la quatrième vitesse pour me retrouver dans une position déplaisante et dangereuse. J'ai les deux pieds pendus dans le vide, les mains accrochées à une racine qui tient dans le sol tant bien que mal. Je prie pour qu'elle n’abandonne pas son ancrage sous ma pesanteur. Je ne veux pas disparaître dans ce trou profond.
J’entends ce craquement indésirable et la racine lâche son emprise. Malchanceux, je vais rejoindre la mallette. Malgré tout, je suis tombé sur quelque chose qui amortit ma chute. Surement sur un amas de feuilles mortes accumulées au fil des années. La puanteur qui enveloppe cette espace est écœurante. Il fait noir et je ne vois pas ce qui empeste comme ça. Je lève la tête, mais je suis incapable de mesurer la profondeur. Instinctivement, je devine que je serai ici pendant un bon bout de temps avant d’être capable d’atteindre la paroi supérieure. Je me trouve assez nigaud d'avoir oublié d'apporter mon kit de survie. Habituellement, je le traine toujours avec moi. Je pense que j’aurais dû écouter ma petite voix qui me disait d’agir prudemment.
Je touche le sol de mes mains et effleure quelque chose qui ne ressemble pas du tout à des feuilles mortes. Un profond d’égout me monte à la gorge et je vomis. Je me relève et je constate que je n’ai aucune fracture.
L’image d’une personne morte s’infiltre à mon esprit et mon rythme cardiaque s’emballe. Je dois savoir avec quoi je vais cohabiter pendant des heures. Je tâte le visage qui est recouvert de poil à la hauteur du menton; c’est un homme. Ma poitrine veut éclater tellement mon cœur bat. L’affolement me prend et la peur prend le contrôle de tout mon être. Je comprends que c’est bien un être humain sans vie. Je hurle de frayeur. Mes cris retentissent dans la noirceur de ce qui est devenu mon cachot et je m’effondre sans connaissance.
Lorsque j’ouvre les yeux, je ne vois plus la lumière à la lumière. La nuit est déjà là. Je constate que je suis resté plusieurs heures dans les vapes. Mon blouson est humide et j’ai froid. Je tremble de la tête aux pieds. Lorsque je repense à ce que j’ai découvert, je me relève à une vitesse record malgré ma douleur. Je dois contrôler mes nerfs et ma peur. Je me raisonne, je voudrais prendre une grande respiration pour me calmer, mais cette odeur écœurante freine mon élan. Je dois trouver un briquet, des allumettes ou autres choses qui m’aideraient à me sortir de ce pétrin. Je fouille la veste et son pantalon à la recherche d’un objet utile. Il est habillé d’un complet-veston, alors un questionnement se soulève. Pour détourner ma terreur, je me pose mille et une questions au sujet de mon colocataire. Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire dans les bois, vêtu comme s’il allait à une noce? Et j’invente des scénarios.
Finalement, il ne possède rien d’utile sur lui. Je continue la visite de mon environnement. J’avance à l’aveuglette et j’essaie de mesurer la grandeur de ce qui sera mon cachot pendant un long moment. Je frappe quelque chose et j'empoigne l’objet. C’est ma gourde d'eau! Je suis heureux qu’elle soit intacte. J’ai tellement soif, mais je me retiens, et je bois une petite gorgée à la fois. Je découvre que les murs sont en béton. Je continue et je frôle un autre objet. C’est la fameuse mallette! Je m’assis par terre et j’essaie de l’ouvrir. Impossible, je n'arrive même pas à l'entrouvrir. Je la brasse pour essayer de deviner ce qu'elle renferme, mais rien n’est perceptible. Cette maudite mallette m’a amené ici et je ne peux même pas assouvir ma curiosité. Je la lance dans un coin, avec colère, et je continue l’inspection de ma prison. C'est exigu. Je suis intrigué que ce trou soit en plein milieu d’un bois. Je m’assois, je suis découragé, mais j’essaie de trouver une solution pour me sortir d’ici. Rien d’inspirant ne vient. J’ai faim, et je suis si fatigué que finalement, je m’endors appuyé contre la paroi.
Les heures se sont écoulées pour devenir des journées. Combien de jours, je l’ignore, car j’ai complètement perdu la notion du temps? Je manque d’eau et mon estomac crie famine, mais je n’ai rien à lui donner. Mon urine se mêle à l’odeur du mort. Je suis devenu une loque humaine.
Je n’arrive plus à me lever, je suis trop faible. Des larmes coulent sur mes joues et je sens des sillons se dessiner sur mes joues poussiéreuses. Je ne veux pas rendre mon dernier souffle, dans ce caveau, seul sans personne. De plus en plus, je suis convaincu que je ne sortirai jamais d’ici. Personne ne savait que j’allais dans le bois pour cueillir de simples pleurotes. La douleur s’empare de mon être. Je ferme les yeux, je me résigne à mourir.
Soudain, j’entends une voix et la lueur d’une lumière se promène sur les murs dans ma prison.
Est-ce un rêve? Est-ce réel? Est-ce la mort qui arrive? Je ne sais pas! Je ne sais plus!
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