La maladie d'amour

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Bonjour, j'écris de petites histoires depuis un bail. J'aime l'histoire et la SF, ma région et le polar, ma femme et le fantastique. Bonnes lectures  [+]

« On la croyait perdue. Pourtant, de colline en colline, de village en village, de barde à barde, la longue prophétie s’est transmise, secrètement répandue comme les gouttes de l’huile à la surface de l’eau ».
Cette phrase invariablement me faisait penser à la maladie d’amour de Michel Sardou. Elle était affichée au-dessus du rayon Fantasy de la bibliothèque municipale. A chacune de mes visites, je repartais avec des livres sous le bras et cette chanson dans la tête.
Et mes visites étaient nombreuses, au moins une fois par semaine, je lisais beaucoup. Du policier, de la Fantasy surtout. Pourtant je détestais cette chanson. Heureusement cela ne m’amena pas à détester la lecture par une espèce de réflexe de Pavlov détourné. Comme ces hypnotiseurs qui essaient de vous détourner de la cigarette en vous persuadant qu’elle a un goût infect.
Mais je n’en pouvais plus de voir cette phrase affichée, dans un résumé de ce qu’est la Fantasy par ceux qui n’en lisent pas.
Le pire avec les chansons que vous avez dans la tête c’est que souvent elles restent longtemps, plus longtemps que la durée réelle du titre en question soit trois minutes trente. Croyez-moi, une soirée complète avec cette chanson dans la tête c’est à en devenir dingue. Surtout quand vous n’en connaissez que quelques phrases qui reviennent en boucle. Elle court, elle court. Bref, vous avez compris.
Je n’en pouvais plus d’avoir Michel Sardou entre les oreilles plusieurs jours par semaine. J’avais aussi l’impression que cela empirait. La chanson restait de plus en plus longtemps dans ma tête.
Au début, la maladie s’en allait le dimanche en fin d’après-midi soit environ 24h après son arrivée. Je passais le week-end en compagnie des cheveux blancs et des cheveux gris. Aujourd’hui j’en suis à supporter les enfants de 7 à 77 ans jusqu’au mercredi. Franchement je n’en pouvais plus. J’en étais à craindre mes visites à la bibliothèque.
Je ne suis pas quelqu’un de courageux. De toute ma scolarité, je ne me suis battu qu’une fois. Et j’ai gagné totalement par hasard, mon pied partant dans la direction des testicules de mon adversaire sans que j’y sois pour quelque chose. Je le soupçonne même de s’être jeté sur mon pied les jambes écartées. Ce gamin de six ans s’était retrouvé à terre, et moi j’ai pu retrouver l’écharpe qu’il m’avait prise. Je finis la semaine dans le bureau du directeur et le mois sans télé.
Mis à part cette expérience, je n’avais jamais fait preuve de violence, l’avais toujours évitée. J’avais toujours reculé devant le conflit. C’est pour cela que je travaillais depuis chez moi. Aucun conflit de clientèle, ni avec les collègues. J’étais seul, ce qui était très bien. Pas de conflit de couple, pas de dispute. Seulement du silence.
C’est ce que j’aimais, le silence. Voilà pourquoi je fréquentais une bibliothèque plutôt que des magasins ou des librairies où il y a des gens et qui dit des gens, dit des conflits c’est inévitable. Dans une bibliothèque, les gens sont obligés de se taire. J’aimais celle que je fréquentais car la première chose que l’on voyait en y entrant était un écriteau sur le bureau de la bibliothécaire où il y était écrit en gros caractères : « Silence ! » Même ce point d’exclamation je l’aimais. Il conférait toute sa puissance au mot. Ce n’était pas « Silence s’il vous plaît » qui n’était jamais respecté. Ni « Pensez au confort des autres » qui encourage clairement aux bavardages et aux échanges. Non, ce panneau avait été écrit par des gens qui savaient ce qu’ils voulaient, et ce qu’ils voulaient, comme moi, c’était avoir la paix !
Mettez deux personnes dans une même pièce et ce sera inévitable, au bout d’un moment, il y aura un conflit. Chez moi, je suis seul dans plusieurs pièces, au calme.
Il faudrait que je vous parle de mon enfance et de mes parents pour que vous compreniez pourquoi je déteste autant ça le conflit. Mais je revivrais des dimanches matins, des voyages en voiture, des retours de soirées et je n’en ai pas envie. Disons juste qu’il y a des raisons.
Il y a toujours des raisons.
La première fois que la rivière indolente m’a accompagné au sortir du lit le vendredi, je me suis dit que c’en était trop. J’entrais en conflit avec moi-même. Il fallait que cela cesse.
Et pour que cela s’arrête il fallait enlever la citation qui m’emmenait vers le charme innocent d’un professeur d’anglais. Il fallait que cela cesse.
Je devais faire quelque chose, avant de crier dans l’ombre. Il fallait que cela cesse.
Mais j’hésitais. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Demander à la responsable d’enlever la citation ? Jamais je n’oserais. Je devrais commencer par braver l’interdit du panneau et ça c’était au-dessus de mes forces. Je devais trouver autre chose. J’imaginais plusieurs scénarios. Aller à la librairie. Non je ne changerais pas mes habitudes, cela voudrait dire que je perdrais. Oh non, voilà que je me mettais à penser en termes de gagnant et de perdant, en termes de conflit. Je devais trouver autre chose. Finalement, je choisis d’ignorer le conflit, comme d’habitude.
Le samedi suivant, le lendemain donc, je me dirigeais vers la bibliothèque, convaincu que je pourrais passer devant la sentence sans la lire. Je me trompais.
J’entrais. Me dirigeais vers les rayons policier et fantastique. Sans lever les yeux. La tête penchée. Je marchais lentement afin de ne percuter rien, ni personne ce qui m’obligerais à lever les yeux afin de m’excuser et étouffer toute animosité. Je m’accroupis devant le rayon pour qu’il me cache à sa lecture.
Je ne voulais pas la voir.
Je laissais courir mon index droit sur la tranche des livres, souriant au souvenir d’un titre m’ayant apporté beaucoup de plaisir. Plusieurs fois, j’en retirais un afin de lire la quatrième de couverture puis de le feuilleter. J’étais en train de me décider quand je sentis plus que je ne vis quelqu’un approcher. Je n’oublierais plus ce parfum qui volait.
- Excusez-moi ?
Je levais la tête. Une femme d’une trentaine d’années se tenait à côté de moi. Elle était brune, portait des lunettes et m’arrivait à peu près au coude.
- Est-ce que vous pourriez m’attraper le Fondation d’Asimov s’il vous plaît ? Je n’y arrive pas.
Forcément les « A » sont tout en haut à gauche de l’étagère. Près du bord. A découvert.
Un dilemme. Soit je refusais et m’engageais vers un Conflit. Soit je me relevais et prenais le risque de tomber malade à nouveau.
Elle me sourit hésitante, maladroite, basculant d’un pied sur l’autre pendant que j’essayais de prendre une décision.
Malheureusement, j’ai été bien élevé et toutes mes lectures de Fantasy m’avaient inculqué sans que je le décide un certain sens de l’honneur, une envie d’aider la veuve et l’orphelin.
Je me relevai. Je tendis le bras vers ce bon vieux Dr Asimov. Je l’attrapais, le tirais vers moi. J’avais presque réussi. Pourtant mon regard fut irrésistiblement attiré vers les premiers mots « On la croyait perdue ».
Ce fut moi qui fut perdu. Aussitôt, la maladie d’amour emplit mon esprit. Machinalement je finis d’attraper Fondation. Je le remis à la jeune femme qui sourit en me remerciant. La chanson débordait de ma tête. Elle menaçait d’en sortir. Elle franchit le barrage de mes lèvres sans que je le veuille.
- Elle court, elle court la maladie d’amour, murmurais-je. Mais malheureusement pas assez silencieusement. Car elle l’entendit.
Elle rougit. Je rougis également, elle se méprenait totalement. O mon dieu, quel empoté faisais-je. Maintenant je ne pouvais plus lui dire que j’étais atteint d’une maladie incurable qui me faisait chanter en boucle. Elle aurait été mal à l’aise de s’être méprise sur mes paroles. Même si, oui en la regardant, c’était le genre de personne pour laquelle cette chanson avait été écrite.
J’empirais la situation en bredouillant. J’avais l’impression que ma langue faisait des nœuds dans ma bouche. Cela faisait plusieurs secondes que je la regardais maintenant essayant de dire quelque chose d’intelligible, je n’irais même pas jusqu’à quelque chose d’intelligent. Mais tout ce que j’arrivais à sortir était les paroles de cette chanson.
Elle se mit finalement à rire. Elle cala d’une main le livre sur sa poitrine et l’autre, eh bien, l’autre, elle la posa sur mon bras.
- Vous êtes charmant, me dit-elle. Ça vous dirait d’aller boire un café.

Je ne me souviens plus de ce qui a suivi mais quoi qu’il en soit nous nous dirigeâmes vers la sortie de l’établissement. Je me retournais et vit une nouvelle fois la citation «... de barde à barde, la longue prophétie s’est transmise, secrètement répandue... ». Pour la première fois j’accueillais le refrain avec plaisir. La jeune femme était toujours attachée à mon bras par je ne sais quel miracle. Et quand je regardais vers elle je me dis que le vieux barde avait finalement raison : elle fait chanter les hommes et s’agrandir le monde.
Mon monde s’était agrandi.
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