La maîtresse tricote

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En compétition

Lire, écrire et parcourir le monde. Ecrire court pour alterner les plaisirs, pour se défaire de l'inutile. En voyage, écrire au lieu de photographier. A chacun sa passion. Ecrire pour se souveni  [+]

Image de Été 2020

1er octobre. Ils sont là, tous ces mômes, devant moi, Corinne Ferrier, déjà fatiguée du cirque que cette mise en cage nous impose, à eux, à moi, aux parents. Non, pas les parents, les parents se débarrassent de leur progéniture sur l’école. Gratuité, obligation, pas le choix les enfants, faut y aller, faut étudier pour avoir un bon métier. C’est ça qu’ils disent les parents en lâchant leurs fauves dans l’arène. Demi-tour, enfin libres, il faut les voir repartir tous guillerets, tout juste s’ils ne dansent pas la gigue. Faux jetons ! Et si on touche à un cheveu de leur petit, ils se jettent sur vous toutes griffes dehors.
Ils sont là, trente et un cette année, comme les mois les plus longs, et les jours seront longs, et l’année sera longue. Je les observe en tricotant une écharpe au point mousse, laine Bergère de France, rouge Garance. Les travaux d’aiguille me détendent. Sur les trente et un, une poignée de bons devant, une poignée de cancres au fond, et un gros ventre mou au milieu, qui me regarde avec les yeux vides du désespoir de ceux qui déjà ne croient plus que cette chaise aux pieds de fer, ce pupitre gravé par l’ennui, cette encre violette qui met les doigts en deuil, et cette femme ridée qu’il faut appeler maîtresse puissent réveiller leur désir d’apprendre.
Les uns s’endorment en rêvassant, les yeux mi-clos, d’autres s’agitent, trépignent, jouent des coudes. Gilles et Jérôme, les deux larrons, armés de leurs compas, partent à la conquête de la première punition du jour. Trophée convoité. Respect assuré. Que ne feraient-ils pas pour se donner de l’importance.
Comme cet autre salopard, il y a deux ans, capable de dire « je le jure » avec un aplomb formidable. « Je le jure Madame la Juge, la maîtresse était pas là, elle fricotait avec le père de Tatiana dans les vestiaires ».
Au premier rang Amandine s’applique, se concentre, lève ses yeux clairs vers moi, m’observe un moment, sourit et se replonge dans l’exercice de conjugaison que je viens de leur donner. Pas d’infinitifs entre parenthèses, pas de cases à cocher, chacun est libre de choisir ses verbes. Les cancres aussi font preuve d’imagination. Amandine, elle, saura me surprendre, une poésie, un funambule, un verbe qui tintinnabule, une bulle de savon dans l’air que les deux brutes se hâteront de crever avec leur compas. Amandine est ma raison d’être là.
Deux coups frappés à la porte, le directeur passe la tête dans l’embrasure :
— Tout va bien, Madame Ferrier ?
Je cache mon tricot sous le bureau. Sourire :
— Oui, oui, tout va bien, je vous remercie.
De quoi je me mêle ? Et les collègues ! Ils m’emmerdent tous avec leur sollicitude, leur ton de commisération comme s’ils s’adressaient à une malade en phase terminale. Elle a besoin de repos, il faut la ménager, je ne comprends même pas qu’elle puisse encore… Je ne suis pas malade, combien de fois faudra-t-il le répéter ? Ni inapte à l’enseignement, innocentée, relaxée, acquittée, blanchie, vous m’entendez ?
L’exercice est terminé. Je me lève.
— Amandine, tu peux nous lire une phrase ?
La fillette sourit.
— Quelle catégorie de verbes, maîtresse ?
— Deuxième groupe, les verbes en – issons, – issez.
— Comme pissons, pissez, s’esclaffe Jérôme et toute la classe après lui.
— Jérôme, prenez la porte !
— Avec plaisir, et la fenêtre aussi ?
Les rires redoublent. Le gosse multirécidiviste s’en tire encore avec les honneurs. Il a même le culot de me menacer de représailles, que son père me ferait la peau au Conseil municipal, que je serais niquée jusqu’à la moelle, que j’allais regretter d’être née et que. Clac. Sa sortie fracassante provoque un silence tout aussi assourdissant. Je me ressaisis. Masquer la colère et l’effroi qui me montent à la gorge.
Il s’appelait Jean-Jacques, le petit salopard, un Jérôme multiplié par deux, fils de notaire, treize ans, déjà vulgaire. La veille de l’accident il avait tenté de tripoter la petite Tatiana. Je l’avais puni, il s’était vengé. Aussi simple que cela. Et bousillé deux ans de ma vie.
Je reprends mes aiguilles, une maille à l’endroit, une maille à l’envers, avant d’enchaîner froidement :
— Amandine, un autre verbe s’il te plaît.
— Deuxième groupe, maîtresse ?
Je crois déceler un soupçon de malice dans la voix flûtée.
— Évidemment, deuxième groupe.
— « Les maîtres punissent les élèves désobéissants. »
Brave petite, elle a choisi l’exemple idéal, accueille les compliments avec une modestie feinte, demande si elle doit lire une autre phrase. J’hésite un instant. Des bras se lèvent dans le ventre mou. Mais j’ai besoin d’un autre exemple édifiant pour calmer les esprits, le mien compris. Le tricot ne me suffit plus. Je viens de rater une maille. Je fais signe à Amandine de continuer. Sa voix claire crève le silence :
— Verbe du premier groupe : « En classe, la maîtresse tricote. »
Ça recommence à vibrer, un bourdonnement qui enfle, comme un essaim échappé de la ruche, l’ouvrage me tombe des mains, ma vue se brouille, je me sens vidée de mon sang.
Les robes noires, le jabot blanc de la juge, le manteau rouge du procureur, les couleurs de la tragédie, tout me revient d’un coup.
— Madame Corinne Ferrier est accusée d’avoir failli à son devoir d’enseignante… défaut de surveillance… le jeune Thibault, par sa faute, a subi trois mois d’hôpital et souffre encore aujourd’hui des séquelles de cet accident qu’elle aurait pu éviter, qu’elle aurait dû éviter.
Que j’aurais dû éviter ! Dieu, comme j’aurais voulu l’éviter, remonter le temps, courir plus vite, rattraper le gosse avant que… Des larmes muettes coulent sur mes lèvres amères. De ma langue, je lèche le sel. J’articule avec peine :
— Amandine, vous me copierez cent fois la phrase : « Pas d’impertinence en classe ».
La gamine se dresse, outrée :
— Mais Maîtresse, ce n’est pas une phrase, il n’y a pas de verbe !
J’éclate :
— Taisez-vous ! Si vous ne voulez pas rejoindre votre camarade dans le couloir.
Un choc contre la porte fait sursauter toute la classe. Amandine me défie du regard. Les vingt-neuf autres paires d’yeux aussi. Silence volatile entre l’éclair et la foudre, tandis qu’à coup redoublés Jérôme martèle la porte. Boum, boum, boum, boum.
Je me lève. Enfin. Il le faut. Marche comme une automate vers la porte, saisis la poignée. Le gosse déboule dans la classe par une roulade arrière. Adossé à la paroi, il y cognait sa tête comme un débile mental. Bong, bong. Roulé boulé, il se redresse, aussi surpris que moi et encaisse la première vraie gifle de sa vie. Portant la main à sa joue, il souffle d’une voix blanche :
— Mon père, il va te…
Aucun verbe assez fort, ni du premier ni du deuxième groupe, ne lui vient à l’esprit pour exprimer ce que son père va me. Les autres, terrassés par l’événement, restent rivés sur leurs chaises. Enfin, Gilles, le deuxième larron, proteste :
— Madame, vous n’avez pas le droit de frapper les élèves !
Alerte rouge. Je me reprends :
— Mais voyons, les enfants, je n’ai pas frappé Jérôme, nous avons juste eu un petit désaccord sur les rôles respectifs d’un conseiller municipal et d’un maître d’école.
Ce qui leur cloue provisoirement le bec.
Dans le chaos de ma tête, la voix lancinante du procureur : vous avez entendu cet enfant innocent, Jean-Jacques Girard, raconter ce qu’il a vu ce jour-là. Pourquoi aurait-il inventé cette histoire pour nuire à son institutrice ? La vérité sort de la bouche des enfants, ne l’oubliez pas.
La vérité sort de la bouche des enfants. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Foutaises ! Sans les témoignages de Tatiana et de son père, j’étais cuite.
Devant une Amandine devenue aussi rose que sa robe, je crie :
— Puisque vous connaissez la loi, je vous précise à tous qu’aucun règlement n’interdit à la maîtresse de tricoter en classe ! Et maintenant vous allez tous me conjuguer les verbes niquemoeller, premier groupe, et cancrefarcir, deuxième groupe, et vous, Monsieur le fils du Conseiller putricipal, je vous prie de regagner votre place ou je vous étripouille !
Cinq minutes plus tard, la sonnerie me sauve de l’effondrement. Les trente et un chiards se ruent vers la sortie, avides de livrer à leurs parents et à leurs copains, qui le répèteront à leurs copains et à leurs parents, les vérités qui sortent de la bouche d’un enfant, qui se répandiront comme une coulissure de sang frais qui me retombera dessus en grelons aussi ravageurs que ceux qui ont détruit la vigne l’an dernier.
Il faut que je me calme. Mon tricot, où est mon tricot ? Tricotons, tricoter, tricotir, premier groupe, deuxième groupe, vous tricotissez en classe, ma chère Corinne ? J’entends déjà le directeur : vous frapissez les élèves ? Les parents du jeune Baudoin vont porter plainte. Et le boucher aussi, son fils lui a raconté des choses absolument horrifissantes sur votre compte.
— Je requiers contre Madame Corinne Ferrier la peine de trois mois de prison ferme.
Arrête ton cirque, procureur de mes deux, arrête de hurler dans ma tête ! Le gamin a voulu faire le malin. « Vas-y, saute ! » le défiaient le Jean-Jacques et les autres Jérômes à dix mètres de la clôture. J’ai couru vers eux. J’ai hurlé : non ! Il a sauté l’imbécile, impulsion ratée, jambes trop courtes, barrière trop haute, empalé sur les barbelés, déchiqueté de la tête aux pieds.
Il faut que je me tire, que je me casse, que je m’extirpe de ce merdier !
Ça ne finira donc jamais ?

Je n’ai pas quitté l’école. La nuit est tombée. Dans la salle visqueuse, le sang obscur s’écoule de mon bras.
L’écharpe rouge est terminée. Repose sur mes bras en croix. Sol froid.
Ils me trouveront demain en entrant dans la classe.

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Emma A · il y a
Il faut toujours un coupable... alors une maîtresse un peu old fashion et dépassée et hop...
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MATARIO13 · il y a
wahoo ! quel texte ! C'est bien mené et la fin est inattendue. Je vote pour vous évidemment. Bravo
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Emmanuelle Solac · il y a
J'avais déjà aimé à la première lecture, mais à la relecture le texte est encore plus percutant. Bravo à toi, j'ai voté bien sûr !
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Tess Benedict · il y a
Merci! Les ateliers du confinement en ta compagnie étaient salvateurs !
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M. Iraje · il y a
Ah ! L'encre violette et les encriers de porcelaine blanche. Une autre époque.
En attendant, l'écharpe rouge pour dénouement..., c'est fort !

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Oka N'guessan · il y a
Je valide vraiment , bravo , j'aime beaucoup .
Vous avez mes voix .
je vous invite aussi a venir me découvrir et voter pour moi par la même occasion ....https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 mercii

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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Benedict.
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Claire Dévas · il y a
Terrifiante cette enseignante !
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KARIMOU Inas · il y a
J'ai toujours dit que l'enseignement était le métier le plus noble qui soit.
Quel dommage qu'elle finisse ainsi...
Bravo pour cette écriture mélodramatique. Faites un tour sur ma page, vous ne serez pas déçue 😘

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Lasana Diakhate · il y a
Un beau texte , très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte .Bravo 👏🏽
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
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👉🏾👉🏾https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/elle-sen-va

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Firmin Kouadio · il y a
Tess Benedict,
J'avoue que votre texte est super. J'ai lu déjà plusieurs textes, et ce texte m'a vraiment beaucoup plu. J'adore le style. Aussi voudrais-je que vous fassiez un tour sur ma page, pour commenter mon texte en lice que j'ai intitulé "en mal d'humanisme", ce serait un joli souvenir que je garderais de vous et par vous. Je vous en prie.

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