12
min

La maison jaune

Image de Alan Savage

Alan Savage

2 lectures

0

12h32, j’éprouve une sensation de vertige à l’estomac au fur et à mesure que j’avance, comme si j’oscillais au bord d’un précipice. Je ne sais pas si c’est la drogue que j’ai fumée hier soir, ou les propos de Gavyn qui me mettent dans un tel état. Ce mufle m’a reproché d’être une dégonflée, de ne pas oser affronter ce vieux con d’Édouard, de n’être qu’une toute petite chose dès que je me trouve en face de lui. Quel salaud quand j’y pense. Est-ce que je lui dis que c’est un handicapé de l’émotion ? Et pourtant il en est un. Sinon, nous ne serions pas là où nous en sommes, lui et moi. À végéter, à se quereller pour un oui pour un non ou se bouffer le nez dès que deux jours d’un semblant de relation s’affichent au compteur. Il n’y a que lui qui sait me mettre dans un tel état de rage, sans doute parce que j’ai encore des sentiments pour cette tête de mule. Malgré les crises, les séparations à répétition et les grands moments de solitude, nous nous fréquentons, accompagnés de périodes d’orages et d’embellies depuis plus de huit ans maintenant. Je lui en veux tellement de ne pas me laisser plus de place dans sa vie et fuir à chaque fois qu’un acte s’apparente à des sentiments. Je pourrais l’étriper cet ahuri.

J’arrive devant la grande bâtisse victorienne et austère du père, dans le quartier de Pacifique Heights. Je ressens la même angoisse que lorsque Janet Leigh fait front à l’étrange et inquiétante silhouette de la maison de Norman Bates, dans Psychose, le chef d’œuvre d’Hitchcock ayant changé la vie de mon frère à tout jamais. Depuis ce jour, son existence tout entière fut chamboulée, ses rêves de vétérinaire remis au rang de figurant, la réussite sociale rayée à jamais de ses desseins ; il m’emporte avec lui dans ce courant artistique adopté dans la foulée, m’emporte dans sa folie. M’invite à épouser cette passion dont il s’est acoquiné et qui le mettra au supplice jusqu’au bout de la nuit.

Je me mords la lèvre inférieure, inspire profondément, aligne mes pieds à la même hauteur comme s’il y avait une ligne jaune à respecter, ajuste mon foulard en batik que j’ai enroulé autour du cou, et sonne à la grande porte d’un geste précis, en redressant mon dos. Je n’ai jamais été si bien habillée. Ma crinière ondulée se voit caressée par une légère brise et brille comme si on y avait déposé des diamants. J’ai revêtu pour l’occasion une tenue stricte, bien loin des habits excentriques et colorés que je porte d’habitude. Une blouse blanche, une jupe et des chaussures noires, un blazer en flanelle grise, à peine maquillée. Je me redresse lorsque le bruit de la sonnette carillonne dans mes oreilles.

« Ebony ! » s’écrie Claramenia de son accent mexicain toujours aussi prononcé malgré les années passées en Amérique. Toute menue, de grands yeux noirs lui mangeant son visage de madone, son regard se focalise sur mon costume, l’air interloqué.

Elle me serre dans ses bras. Très heureuse et excitée par ma venue, elle ne peut s’empêcher de me houspiller pour ces longues années d’absence, en secouant la main comme lorsqu’elle me menaçait, petite, d’être corrigée si je ne rangeais pas ma chambre.

Les marques d’affection s’arrêtent là, Claramenia se redresse brusquement, comme si on lui avait piqué les fesses avec une aiguille. Elle se contient et reprend son rôle de domestique exemplaire. «El monstruo està aqui ! » souffle-t-elle, en montrant le bureau de monsieur Harrelson, au bout du long couloir.

« Je vous ai entendu ! » lance une voix grave de l’endroit en question. La gouvernante lève les yeux au ciel en joignant ses mains et en faisant un signe de croix, m’incitant à me dépêcher.

Le bureau est en fait un immense salon. Des bibliothèques murales encerclent un antique secrétaire en acajou. D’un haut fauteuil en cuir émanent quelques volutes de fumée. Je racle ma gorge. Le fauteuil se tourne d’un coup sec. Un homme élégant et soigné apparaît, les cheveux argentés, une petite moustache taillée à la perfection, habillé d’une chemise et d’un pantalon griffés, hors de prix. C’est bel et bien mon père.

Il pose son cigare dans le cendrier, se lève de son siège comme un jeune premier, et se place de toute sa longueur face à mon nez en trompette, en m’examinant comme une chose, qu’il découvrait pour la première fois.

Soudain, il me harponne, me serre dans ses bras sans se répandre, comme tout bon père. « Ça, c’est pour ton talent ma fille ! » Dans la seconde qui suit, une gifle retentissante me fait trembler. « Et ça, c’est pour ne pas l’exploiter comme il se doit, feignasse ! Ne reviens devant moi que lorsque tu seras devenue quelqu’un et digne de porter mon nom ! » finit-il, en lançant la Tribune de San Francisco devant moi, l’article m’étant consacré pour mon exposition de peintures, bien en évidence. L’apothéose de ma carrière, ma fierté, la consécration et le rêve de tout artiste peintre d’aujourd’hui. Il reprend son cigare en bouche et va se rasseoir dans son fauteuil en pivotant d’un coup de pied énergique, de façon à me tourner le dos.

Je deviens rouge pivoine. Je sens ma tête chauffer comme une cocotte minute. Mes yeux s’embuent et brillent. Le sol paraît se dérober sous mes pieds. Les jambes chancelantes, je ne peux plus bouger. Je suis paralysée. Démunie de toute réaction et engluée dans une désuétude sans commune mesure. J’implore les murs de cette bâtisse, crie à l’aide en silence. Il me semble vivre une scène d’Hamytiville, la maison du diable. J’implore les fantômes qui y vivent peut-être. Appelle mon frère.


Je reste ainsi de longues secondes, les paupières closes, sans réaction aucune, jusqu’à ce que, venue de nulle part, une chaleur effleure ma main et me donne la force de m’extraire de cet antre du mal, jusque dehors. Loin du monstre. Loin des souvenirs. Loin de toute cette souffrance.

Je marche en errant dans les rues de San Francisco comme un zombie, peinant à respirer, tant ma gorge est nouée. Je m’arrête lorsque j’arrive à un magnifique point de vue sur l’île d’Alcatraz et le Golden Gate, admire ce décor en silence, avant que je n’explose en pestant contre Gavyn et sa merveilleuse idée d’affronter mes démons, les yeux pleins de larmes. « Ce que je peux être conne ! ». Je rage contre moi-même, en secouant la tête. Il faut dire que le défi était de taille. Et l’on n’affronte pas un tel dragon sans être préparée.




22h03, j’esquisse un sourire dans la glace. Je me trouve belle. C’est bien la première fois que je me trouve aussi rayonnante. J’ai pleinement confiance en moi, et je suis bien déterminée à aller au front, seule cette fois-ci. Pas de Gavyn en tête pour me booster, du reste ce dernier a fui à nouveau en me proposant un break sur un post it, afin de réfléchir à notre situation. Quel emmerdeur, me dis-je, sans perdre espoir et sachant son retour imminent. À chaque fois qu’il propose un break, c’est pour mieux réapparaître, en parfait amoureux, en bien meilleur amant également, il faut l’admettre.

Arrivée à la maison, et enfin calmée, je suis tombée comme une mouche, morte de fatigue. Pas besoin de marijuana ou de Valium, et c’est bien là une première depuis... depuis toujours, me semble-t-il.




22h27, je n’attends pas que Claramenia vienne m’ouvrir. J’ai une clé, et c’est la première fois que je l’introduis dans la serrure en vingt-cinq ans, un petit air conquérant se dessinant sur mon visage.

La gouvernante tente de me calmer, de me retenir, même, en m’attrapant par la chemise, en pleurs, mais je n’écoute que la petite voix susurrant à mon oreille et m’insufflant le courage requis pour une telle bataille.

Harrelson sursaute en me voyant, plus par mon habillement criard et coloré au possible, un clin d’œil aux seventies, que par ma seule présence.

Je me dresse tel un cobra devant lui, en le tenant en respect du regard. « Pour ta gouverne, cher P.A.P.A., sache que je ne suis plus une gamine, que j’ai du talent apprécié des plus grands critiques et que tes costumes sont aussi ternes que toi ! Tu n’as pas été un père, Édouard ! Tu n’as été qu’une ombre pour moi et Chris. Comme je te plains, tu dois te sentir bien seul du haut de ton donjon. Tu as beau dominer la ville, tu n’en es pas moins seul ! continuai-je, sans perdre haleine. J’ai longtemps refusé d’y croire, mais maintenant je sais pourquoi Chris s’est suicidé ! que je lui lâche entre deux sanglots étranglés. J’espère pour toi qu’il t’aura pardonné... Moi pas ! finis-je, en tournant les talons.

Claramenia assiste à toute la scène. Elle doit se retenir d’applaudir et essuyer ses yeux, tant elle me sent déterminée. Résolue. Elle est fière de sa fille de substitution, et me regarde partir d’un pas souverain.

Je me remémore ce jour sombre, lorsque je trouvai Chris sans vie, les poignets tailladés avec un cutter mal aiguisé. Il y avait du sang partout. Je perdis connaissance à la vue de ce spectacle. Il avait choisi de mourir là. Chez son père et non chez lui, le jour de la Thanksgiving. Jour des non-dits éloquents et des lourds silences. De l’apparence et du faux. Du toc et du chic. Seul jour de l’année où nous étions réunis tous les trois à la maison.

Je ne me remis jamais vraiment de ce traumatisme et suis encore incapable d’en parler. Ni à mon psy ni à ma meilleure amie. Pas même à Gavyn. Chris vit dans un endroit de mon cœur, et personne jamais, n’osa rappeler ce qui s’était passé dans cette maison. Les réunions furent abolies, les visites se raréfièrent de plus en plus. En fait, la vie s’arrêta dans cette maison le jour où Chris rejoignit les anges.

La porte se referme toute seule. Édouard reste debout, le regard translucide, sans réaction aucune, avant de se laisser tomber dans son fauteuil à roulettes, une forte douleur lui compressant la poitrine. Il se pousse avec les pieds jusqu’à la fenêtre, regarde s’éloigner sa seule famille, en sachant qu’il n’aurait jamais suffisamment de tact et d’entregent pour admettre que j’avais raison, trop orgueilleux pour le reconnaître.




23h16, je m’engage sur le Shoreline Highway 1, en direction du Nord et roule jusqu’à Dillon Beach sans m’arrêter. Je me sens libre. Libre comme Telma et Louise après avoir dégommé le semi-remorque du chauffard à la langue frétillante. Je suis moi, plus que jamais. Je ne me reconnais plus. J’ai l’impression que ma vie défile à l’envers comme dans un film. Je me rends compte à quel point j’ai arrêté de vivre depuis la mort de Chris. Le trou noir dans lequel je suis tombée m’empêchait de voir le monde et de vivre ma vie. J’étais perdue depuis tout ce temps, apathique et amorphe. Dénuée de centre d’intérêt. Depuis ce jour, plus aucun écran de cinéma ne me raconta une histoire. Plus aucune couleur ne nourrit mes rêves et ne dispersa mes angoisses. Un écran totalement blanc et aveuglant. Pas un film depuis, alors que j’étais une férue du septième art ; je n’avais pas hésité à aller jusqu’à l’autre bout du pays pour suivre le travail de réalisateurs undeground avec lesquels Chris avait travaillé, plus par plaisir que pour y gagner sa vie. Des artistes, de vrais artistes, plus intéressés à transmettre une émotion que d’avoir la tête posée sur le baromètre du box-office. De pures pépites, jamais vues jamais distribuées, sinon dans quelques cinémas bouseux du Chinatown de Frisco, que j’avais la chance de découvrir grâce à ce frère passionné. Trop sans doute, qui n’hésitait pas d’accepter les petits boulots les plus minables, du moment qu’ils le faisaient besogner sur un plateau, côtoyer des acteurs et participer à la fabrication de cette machine à rêves.




2h23 du matin, je me gare devant la petite maison en bois, peinte couleur jaune pâle, sur Cliff Street. Une maison que je ne connaissais que trop bien.

J’appréhende ce moment avec beaucoup d’émotion. Je sors de la voiture, rattrape de justesse mon foulard que le vent chamaille et le remets sur la tête. Je reste figée un long moment ainsi, puis me ressaisis en contenant le trouble qui m’a submergé comme une vague.

La porte grince, une poussière abondante s’abat sur mes épaules, je crache mes poumons et tousse durant des minutes interminables.

Je jette un coup d’œil furtif à cet intérieur, après avoir retrouvé mon souffle, puis me dirige vers la fenêtre sous les plaintes et le grincement que chaque pas extirpe de ces vieilles planches. Ce même plancher ayant supporté les pas de gens incroyables, déambulant certainement dans l’endroit le plus improbable qu’ils n’auraient jamais pensé voir un jour. Rassembleur, généreux et drôle, Chris était devenu très vite une valeur sûre dans le monde du spectacle, mais pas pour ses talents d’acteur. Son cinéma à lui, ce n’était pas devant les écrans qu’il se passait, mais hors des plateaux, ici, dans cette petite maison ou je n’avais plus jamais remis les pieds depuis sa disparition. Je suis angoissée à l’idée de déterrer des fantômes, de tomber sur des souvenirs équivoques, mais tout semble s’illuminer, la pièce, le couloir, la maison tout entière, les cris, les accolades, les fous-rire et les pleurs emplissent l’espace.

Tout y est. Des moments merveilleux et inoubliables grâce à ce frère fantastique. Lumineux, sans doute trop lumineux. Les êtres de lumières sont fragiles, Chris ne pouvait qu’être vampirisé par toutes ces personnes en quête de réconfort. Ici, c’est un peu le bistrot de quartier, on y est écouté, réconforté. On y entend des choses incroyables, tellement prodigieuses, qu’on se met à croire aux miracles. Pas de stars, même s’il y en eut quelques-uns de ces acteurs en devenir. Mais jamais aucun pour rappeler à mon frère le peu de place qu’il occupait dans chacun des films lui ayant permis de jouer un petit rôle. Un coin du cadre, deux trois mots en guise de réplique, et après... Cela suffisait à Chris. Faire partie d’un projet de film était déjà prodigieux en soi, pourquoi vouloir toucher les étoiles ? Les grands acteurs n’étaient pas plus heureux que lui, semblait-il. Chris n’aimait pas être sous les feux et se contentait de ses rôles de figurant dont personne ne se souvient jamais de leur nom. L’éphémère pour lui était une évidence. J’avais l’impression qu’il était heureux ainsi, que cela lui suffisait.




6h45, l’aurore peint d’un violet incandescent le ciel. Prémices d’un orage annoncé. J’admire la plage et ses rochers, léchés par des vagues turbulentes et agitées. Il ne fait pas très beau, mais j’aime ce temps. Tout particulièrement au bord de l’océan. Les couleurs des falaises enchanteresses m’ont toujours séduite, bien qu’elles ne soient pas bien hautes. C’est sans la moindre hésitation l’endroit le plus beau que je n’ai jamais connu. Mais c’est surtout ici que mon frère a passé une grande partie de sa vie. Ce frère me manquant tant et tant. Je soupire en voyant l’état de la bâtisse, mais ne désespère pas d’en faire un bel endroit où l’on s’y sentira bien. Une place chaleureuse et invitante comme avant, témoin de projets les plus fous et d’amitiés les plus extravagantes.

J’inspire profondément, enlève les housses de protection des meubles, vais chercher dans une armoire le balai et une brosse. Je flanque ma jaquette sur un fauteuil, relève ma chevelure en un chignon tenu par une grosse aiguille en bois, et me mets à la tâche sans attendre, en remerciant Chris d’avoir eu la bonne idée d’acheter ce petit bout de paradis où il fait si bon vivre, et où le sablier ne semble pas s’écouler à la même vitesse qu’ailleurs.




9h00 et des poussières, je me tiens les reins, suis fière de moi, je me tourne vers l’horizon « C’est pas magnifique, frérot ? » J’aimerais tant qu’il apparaisse. Qu’il me fasse un signe. Qu’il me dessine une forme dans les nuages, n’importe quoi me démontrant qu’il me voit. Qu’il est fier de sa petite sœur. Qu’il la trouve changée, différente, épanouie et libérée, libre oui. Avant, il y eut tant de décisions chancelantes, de projets inaboutis et de rêves brisés. Tout semble si limpide tout à coup. Si clair. En fait, toute ma vie était suspendue à la disparition de Chris. Sans parler de mes relations sentimentales et mon entente houleuse avec Gavyn. Finalement ce petit break avait du bon, et le manque de ce boy friend impétueux et incontrôlable commence à se faire sentir. Je suis sereine, calme, légère. Je ressens ce changement en moi comme l’acte le plus bienfaisant de toute mon existence. Et le désir de partager cet instant de félicité avec Gavyn ne cessait d’augmenter. Peut-être sommes-nous prêts. Un léger courant me fait frissonner et me le certifie. Gavyn vient prendre toute la place dans mes pensées. Je songe aux nombreuses promenades où je le laisse aller devant, lui faisant croire qu’il marche plus vite, juste pour pouvoir le regarder. Rire de sa maladresse, de ses petits malaises au gré des rencontres fortuites. J’aime l’observer en catimini ; je trouve ces instants volés empreints de vérité et de grande affection. En fait, ce que j’aime le mieux chez lui, mais je ne le lui dirai jamais, c’est tout ça, ses maladresses et ses défauts. Ses bras immenses, ses silences, sa façon de déposer mes fesses entre ses mains, comme dans un nid chaud. Son regard bienveillant et rassurant. Nous avons trop erré dans les plaines froides de l’attente. Nous méritons un nouveau départ, en commençant par partager ses lourds secrets qui nous consument.
En un souffle, la peur, de perdre celui pour qui je serai toujours inquiète, me submerge. Comme une évidence, sa place est à mes côtés.

J’attrape mon portable avec entrain pour le lui dire, presse sur les touches avec acharnement pour que ça aille plus vite, mais je n’ai pas le temps de terminer mon message que j’en reçois un de lui. « Où es-tu ? Je suis à l’appart et tu n’es pas là ! Tu me manques ! Où que tu sois, je te rejoins ! Love you ! ».

Un frisson me fait prendre conscience du froid humide qui transperce les couches de coton m’emmitouflant. Je rentre à l’intérieur de la maison tandis qu’un bruit dans l’armoire murale m’interpelle. J’ai un haut-le-cœur, me demande bien ce que recèle ce cagibi. Je retiens ma respiration, pose mes mains sur les poignées de l’armoire, attends quelques secondes comme s’il s’agissait d’un de ces moments de l’enfance dont seul l’imaginaire est capable de nous faire vivre. J’ouvre enfin cette cage à fantômes. La lanière d’un vieux projo pendouille et retient une pièce qui vient juste de tomber sur le placard, sans doute, suite à mes assauts de rangement. Je regarde l’engin avec méfiance et fascination en même temps ; je dépoussière le dos du projecteur avec la main, le soulève doucement et le pose sur la table à manger. Je branche la prise, déplace le projo de manière à ce qu’il soit face au mur et remets la bobine en place. Un grésillement en émane, avant qu’un grand carré blanc ne m’aveugle ; je me dis que c’est fini, que la bobine est vide, un peu déçue. Je veux débrancher l’engin quand une voix raisonne et rejoint une silhouette à l’écran. Mon père. Qu’est-ce qu’il fout là ? Je m’approche de l’écran. La qualité de l’image est mauvaise, mais suffisamment bonne pour que je devine les traits d’un acteur célèbre se dessinant au fur et à mesure qu’Édouard avance vers lui. La star le salue, en lui tendant une main amicale, et en parlant en même temps à Chris qui filme. Mon frère jubile, ça se voit, ça se sent, ça s’entend, il vient d’offrir la rencontre avec le comédien que son père estime le plus. Son rêve de rencontrer celui ayant commis l’une des performances majeures du 7e art se réalise sous les yeux de Chris, pas peu fier d’être l’investigateur de ce moment tant attendu. Chris en mesure la portée. Pas Édouard. Tout en serrant la main de l’acteur, le père se tourne vers Chris, sourire aux lèvres : tu vois Chris, il y a deux sortes d’hommes dans ce monde que tu affectionnes tant : les talentueux, comme ce grand monsieur, ici présent, et les autres. Il se retourne vers l’acteur d’un regard plein d’admiration, puis revient face à la caméra. Décidément, tu ne feras jamais partie que de la deuxième catégorie, fils ! finit-il d’un rire sarcastique et empli de mépris. Se voir si puissant et sûr de lui en autorité morale, à feindre une probité dont il est dénué, semble troubler tous les protagonistes de cette scène qu’on aurait dite jouée. La star est remerciée par le père qui s’en va. La caméra tremble de plus en plus, suit Édouard quelques pas encore, avant qu’il ne quitte le plateau par un des trois ascenseurs. Sans un mot. L’image reste figée sur le lift, de longues secondes, à l’image, sans doute, de la déception de Chris, puis plus rien. Je suis éblouie par la lumière du projecteur. Chris se suicidait trois semaines plus tard, juste après que nous avons englouti la dinde tandis que j’ignorais tout de cette histoire.

Je stoppe la bobine frappant obstinément le bois rêche de la table, reste silencieuse un long moment dans la pénombre. J’inspire profondément, en plongeant la tête dans mes épaules, m’essuie le nez et les yeux avec un mouchoir, vais me placer devant la fenêtre. La pluie se met à tomber dru. J’étrangle un sanglot. L’océan m’appelle. Une promenade. C’est tout ce dont j’ai besoin. Je prends ma veste, m’avance dans l’entrebâillement de la porte-fenêtre, reviens en arrière pour chercher mon portable, j’écris un message à Gavyn : Suis à la maison jaune. T’attends avec impatience. Tu me manques ! Je t’aime ! Il me demande quelle maison jaune. Je lui envoie l’adresse sans explications, juste en lui disant que le temps est à la pluie et aux confidences.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,