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La maison fatiguée

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Marie Chevalier

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Il s’agissait d’une vieille maison qui devait fêter ses 150 ans au mois d’août. Les actes notariés faisant foi le 20 du mois exactement.

Un bouquet de fleurs séchées trônait toujours ? Mais en poussière dans un récipient en grès au grenier. Cela rappelait ces temps lointains où tout le village partageait avec les heureux propriétaires, la joie d’avoir un toit.
Nous en étions là de nos découvertes lorsque nous entendîmes venant de la cave, un bruit surprenant, comme un craquement...
Joël, le plus téméraire d’entre nous, descendit avec sa lampe électrique. Les chauffe-bains y état installé depuis quelques années, nous avons tous pensé qu’il faisait un caprice !

Mais je devrais commencer par expliquer pourquoi Joël et quelques camarades se retrouvaient là, en plein mois de mars dans cette maison inhabitée.

Après avoir été léguée puis vendue, puis revendue, la tante de Joël, une femme seule d’une soixantaine d’années, en avait fait l’acquisition en résidence secondaire il y avait maintenant vingt années.
Naturellement, de nombreux travaux furent effectués afin d’apporter un peu plus de confort qui manquait cruellement, il fallait bien l’avouer.
Les entrepreneurs de la ville voisine furent enchantés de l’aubaine.

Mademoiselle Genevois avait tout fait refaire du sol au plafond ? Et cette jolie bicoque désuète devint avec leur savoir-faire, une magnifique maisonnette à la couleur jaune paille et volets en bois d’un joli vert qui rappelait les bords de mer.
Le toit en ardoises pour respecter les contraintes municipales, une jolie salle de bains, un nouveau carrelage au sol, les murs pourtant bien fissurés, liftés et adoucis par les mains expertes des plâtriers, un joli papier peint et des couleurs gaies dans toutes les pièces et le tour était joué : cette maison revivait, se gonflait d’orgueil.

Mais hélas, le temps passa et Mademoiselle Genevois vint de moins en moins souvent, délaissant son jardinet fleuri et sa maison pour vivre définitivement dans une grande ville. Lassée de ses allers et retours en train très fatigants, seule dans sa vie, ayant perdu son meilleur ami qui venait parfois passer quelques jours ici, elle envisagea très vite de vendre.
Bien sûr, c’était se démunir de ses souvenirs, tourner la page sur les jours heureux passés à lézarder dans sa chaise-longue avec un bon livre, mais elle n’avait plus le cœur à continuer à s’occuper de cette maison et prit la décision de s’en débarrasser.

C’est ainsi qu’elle fit appel à son neveu Joël et ses amis afin qu’ils déménagent absolument tout. Elle ne voulait rien récupérer, rien vendre mais donner à ceux qui en avaient besoin.
Ses souvenirs étaient dans son cœur et pas dans un vieux buffet ou dans une vieille cafetière électrique, disait-elle.

Nous y voilà donc, Joël, moi sa femme et quelques amis communs.

Joël remonta enfin de la cave et d’un air navré, nous annonça que le chauffe-bain avait pété. Il n’était pas jeune et n’avait pas résisté à ce silence de plusieurs mois. Quand nous avons voulu le remettre en marche, il avait obéi et deux heures plus tard, il nous lâchait !
- Venez voir, nous interpella Vincent, on dirait que les radiateurs sont froids ?

En effet, dans toutes les pièces, le froid s’installait.
Merde ! Dit Joël, c’est le comble, juste quand on déménage, quelle poisse !
En terminant sa phrase, il regardait le sol, intrigué : une fissure se formait et traversait la cuisine pour aller se perdre sur la terrasse, la fêlant également.

Bizarre ça, bougonna-t-il.
- Et puis tu as vu, le compteur EDF noircit, c’est normal ? Demanda Nicolas, le benjamin de la bande.
- Non ce n’est pas normal, s’énerva Yves, son père, comme ce n’est pas normal que l’eau du robinet coule toute seule et noire en plus !

Un frisson de panique commençait à nous atteindre et nous troubler sérieusement. Que se passait-il ?
- La maison se venge, clama Patrick.
- Se venge de quoi ? Tu es fou toi, Eclata Joël qui n’était plus du tout sûr de gérer la situation.

La femme d’Yves revint de la chambre où elle rangeait le linge dans des sacs pour une association. Elle était pâle.
- Qu’est ce qu’il se passe ?
- Les draps de la grand-mère tombent en poussière quand je veux les mettre dans les sacs...
- Quoi ?
- Oui ! Tout le linge d’ailleurs...
Nous nous regardâmes, de plus en plus inquiets.
Nicolas, le gamin poussa un cri quand il fut recouvert de poussière blanche au milieu du salon. Le placoplâtre des murs se détachait et se projetait sur lui, semblant vouloir le recouvrir complètement.
Le temps s’assombrissait et il faisait presque nuit. Joël proposa d’allumer des bougies puisque l’électricité était en panne.
Quand Yves prit son briquet, une explosion mit tout le monde à terre.

Le toit en ardoises neuves s’effondra et sous le choc, les murs tombèrent. Tout le monde fut englouti sous les décombres. Il fallut des heures aux pompiers pour les extraire et surtout ne pas aggraver qui, leurs brûlures, qui leurs blessures.
La bouteille de gaz avait laissé échapper celui-ci et personne n’y avait pris garde. C’est le briquet d’Yves qui provoqua l’explosion fatale.

Pourquoi je suis encore là, moi, me demanderez-vous, seule rescapée sur sept personnes présentes ?
J’étais dans le jardin cueillant les premières jonquilles pour en faire un bouquet de bienvenue aux prochains occupants.
Il n’y en aura pas. La maison n’est plus qu’un tas de cendres, de poutres noircies et d’ardoises brisées.
Nos amis sont tous à l’hôpital avec des blessures graves surtout Joël mon mari, brûlé au troisième degré sur de nombreuses parties du corps.

La police arrivée sur les lieux me demanda si j’avais une explication à tous ces phénomènes.

Bien sûr, j’en avais une ! Mais allez dire à la police que c’est la maison qui s’était vengée de la tante de Joël ! Elle ne voulait appartenir à personne d’autre, c’était aussi simple que cela. Elle en avait trop vu en 150 ans, elle aurait voulu finir tranquille, apaisée et choyée par mademoiselle Genevois. Ensuite, elle se serait lézardée, fissurée jusqu’à s’écrouler d’elle-même, la paix dans son âme de maison.
Elle a été prise de court par cette vente imprévue et elle s’est vengée à sa façon en s’abattant, se suicidant avec l’aide des hommes.
Le policier que j’avais trouvé sympathique et à qui je racontais tout cela malgré mes réticences, me regardait d’un air navré et me dit :
- Bien sûr, Madame, bien sûr...

Il me prit le bras et m’emmena moi aussi vers une ambulance, alors que franchement je n’avais pas du tout été blessée.

En quittant les décombres, j’eus le cœur serré mais cette maison me chuchota :

-Ne t’inquiète pas, c’était mon souhait, m’affaisser avant que l’on ne me trouve trop vieille et que l’on m’abatte avec des bulldozers.

Au revoir lui répondis-je en montant dans l’ambulance...
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