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La maison des marais

Image de Aurélie Beutin

Aurélie Beutin

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Qualifié

Allongé au bord de l’eau, dans l’épaisse pelouse du jardin, Grégoire profite du grand air. Il ne fait ni trop chaud, ni trop froid. Près de lui, le vent joue avec douceur dans les branches du saule, agrémentant le calme ambiant d’un bruissement musical. Un peu plus loin, les cormorans laissent résonner leurs cris et un rat musqué s’ébat bruyamment à côté de la berge.
Le jeune homme se redresse et ouvre les yeux. Encore une fois, il se sent submergé par la beauté de ce qu’il voit. Pour lui, les marais de Saint Omer n’ont rien à envier aux autres paysages. Les lieux offrent tout ce dont un peintre pourrait rêver : un ciel à l’humeur changeante, des arbres élancés et des champs à perte de vue. Des petits canaux serpentent autour de modestes maisons posées dans des jardins fleuris, comme des bijoux dans leurs écrins. Des morceaux de tôle et des planches de bois empêchent vainement l’eau de grignoter les berges. Les clôtures se tiennent de guingois et grincent doucement sous la main taquine du vent. Les façades sont décorées de bric et de broc. Ici et là, quelques épouvantails jettent un regard hypnotisé aux racines bosselées des arbres. C’est un pays où rien n’est réellement droit. Chacun est libre de faire ce qu’il veut, protégé par les marais.
Grégoire pense alors à tous ces ignorants s’entassant dans les grandes villes et s’imaginant que leur mode de vie vaut bien mieux que celui des autres. Leurs poumons étouffés par les poussières urbaines, leur ciel réduit à un carré gris délimité par des immeubles maussades, certains croient que posséder un loft ou une voiture de luxe est le comble de la richesse. Endormis par leur quotidien, ils ignorent tout de la tristesse de leur situation.
Le jeune homme jette un œil à l’étendue indomptée du ciel au-dessus de lui. Ici, il se sent plus riche qu’un roi. Après avoir poussé un dernier soupir d’aise, il se relève et se dirige vers la maison. À l’intérieur de la cuisine, la vieille horloge, imperturbable, fait résonner son tic-tac familier. Sur la table, le vase de porcelaine expose son contenu fané comme s’il attendait un nouveau bouquet.
Grégoire s’enfonce dans la demeure et emprunte l’escalier grinçant qui mène à l’étage. Sur le palier, le jeune homme remarque que des moutons de poussière et de minuscules débris jonchent le tapis menant aux marches. Jetant un coup d’œil à ses chaussures, il soupire quand il prend conscience qu’il est lui-même responsable de ce désordre.
— Quel idiot ! maugrée-t-il.
Il faudra qu’il remédie à cela, mais plus tard. Pour le moment, il a des choses plus importantes à faire. Entrant dans une chambre, il retrouve, sur le sol, les malles et les cartons qui attendent d’être remplis. Le jeune homme se dirige vers une commode et ouvre un tiroir. Aussitôt, le parfum presque éteint de la lavande réveille en lui une foule de souvenirs. Machinalement, il saisit une petite bourse en tissu. Tante Monique avait de merveilleuses habitudes, dont celle de mettre, avec son linge, de petits sachets odorants qu’elle confectionnait avec plaisir. Grégoire repose l’objet à sa place et commence à sortir du meuble les affaires de la défunte. Avec minutie et rapidité, le jeune homme fait son tri. Les robes à fleurs, les chemises de nuits, et autres vêtements de sa tante vont dans les malles et les cartons. Les draps, les nappes et les serviettes de toilette restent à leur place. Le linge de maison appartient aux lieux. Bientôt, le jeune homme referme le dernier tiroir comme s’il barrait une ligne sur une liste. Sur le meuble trônent de nombreuses photographies dont une de Grégoire sur les genoux de sa grand-tante. N’ayant pas eu d’enfant, Monique appréciait les visites de son petit neveu qu’elle invitait régulièrement. Alors, Grégoire venait pendant ses vacances scolaires passer quelques jours chez elle. Malgré sa jeunesse, il s’était rapidement laissé envoûter par l’atmosphère de la maison. Les poutres et les boiseries craquaient comme l’armature d’un vieux navire. Et il y flottait une odeur qui ne se retrouvait nulle part ailleurs. Il se sentait irrésistiblement attiré par la personnalité de cette demeure. Aussi, en grandissant, alors que d’autres jeunes de son âge recherchaient l’agitation des villes, Grégoire ne ratait pas une occasion de se rendre chez sa tante. L’été, il pouvait passer des heures, assis dans l’herbe, à regarder le va-et-vient des barques sur les canaux ou à écouter la musique de l’eau. Pendant l’hiver, emmitouflé sous une tonne de vêtements, il prenait place sur le vieux banc à côté du saule pour admirer l’immobilité du monde.
— Tu es un bien curieux jeune homme, mon Grégoire ! lui avait dit Monique, un jour.
Il s’était contenté de hocher la tête. S’il passait beaucoup de temps chez elle, Grégoire parlait peu à sa tante. Il y avait comme un mur entre eux ; un immense tas où s’amoncelaient les années, les souvenirs et des points de vue sur la vie bien différents. Mais le jeune homme venait souvent apporter son aide pour l’entretien du jardin, le nettoyage des fenêtres et des lustres. Monique le regardait souvent travailler, debout sur ses jambes gonflées par le diabète, maltraitant le silence de ses respirations laborieuses. Au départ, elle sollicitait l’aide de son neveu uniquement pour les tâches périlleuses. Mais petit à petit, elle l’avait laissé prendre en charge tout le ménage de la maison. Grégoire le faisait d’ailleurs avec joie. Il était important pour lui de préserver les lieux. Il n’hésitait pas à sortir l’échelle et la boîte à outils, chaque fois qu’il le jugeait nécessaire. D’ailleurs, cet été, il avait insisté pour rafraîchir la peinture des volets et des encadrements de fenêtres. Alors qu’il prenait le café dans la cuisine, sa tante, le voyant encore en bleu de travail, avait essayé de le raisonner :
— Tu sais, mon petit, tu ne devrais pas te fatiguer à faire tout ça.
— Ça ne te fait pas plaisir ?
— Oh ! Mais bien sûr que si ! Je me doute bien que tu cherches à me rendre service. Mais tu devrais peut-être arrêter... Il se peut que je sois bientôt forcée de me séparer de cette maison...
— Comment ça ? avait-il alors demandé.
— Tu vois bien que je ne rajeunis pas. J’ai de plus en plus de mal à me déplacer. Et avec mon cœur...
— Tu veux aller en maison de retraite ?
— Je n’ai pas dit que je le souhaitais. Mais tu vois, je sens bien que je vais y être obligée. Et là, je ne pourrais pas garder la maison... C’est l’un ou l’autre. Je n’ai pas les moyens de faire les deux. Même si c’est un crève-cœur pour moi...
La tante Monique avait essuyé ses vieux yeux rouges et larmoyants avec son grand mouchoir. Grégoire se souvient s’être enfoncé dans un silence contrarié.
Tournant le dos à la commode et se dirigeant vers la grande armoire, le jeune homme balaye les vieux souvenirs pour se montrer plus actif. A l’intérieur du meuble, d’autres robes et manteaux se balancent sur leurs cintres et attendent d’être dépendus. En une minute, Grégoire décroche et plie chaque vêtement avant de le poser dans la malle. Une fois cette tâche terminée, il doit encore s’occuper des boîtes empilées dans le fond de l’armoire. Quand il retire un des couvercles, une foule de photographies et de faire-parts révèlent leurs couleurs fanées et leurs coins cornés. Plongeant les mains dans la masse, le jeune homme en retire quelques papiers. Sur une carte, des cousins racontent leurs vacances à la montagne. Sur une autre, une cousine et son mari annoncent la venue au monde de leur troisième enfant. Le jeune homme reconnait un de ses propres dessins amoureusement conservé par sa défunte tante. Enfin, son regard se pose sur une photographie en noir et blanc du mariage de cette dernière. Vêtue de sa robe de mariée, sa main posée sur le bras de l’oncle Edmond, une Monique jeune et intemporelle se tient droite et regarde consciencieusement l’objectif, s’interdisant presque de sourire. Grégoire repose la masse de papiers gondolés par l’humidité dans le carton, tasse le tout et remet le couvercle. Gémissant sous l’effort, il extirpe l’imposante boîte de l’armoire et la pose lourdement près des malles destinées à la décharge. Au rez-de-chaussée, la porte de la cuisine claque. Le jeune homme se redresse. Il est pourtant certain d’avoir refermé derrière lui avant de monter.
— Eh oh ! Grégoire, tu es là ?
L’intéressé descend les escaliers.
— Il me semblait bien t’avoir vu dans le jardin tout à l’heure ! s’exclame une voix aigrelette.
Grégoire reconnait alors Françoise, la voisine. Coiffée de son éternel chapeau de paille, les mains prisonnières de longs gants de jardinage, cette dernière pose un cageot de légumes couverts de terre sur la table :
— Je t’ai apporté deux ou trois petites choses du jardin... Les conditions ont été optimales pour cultiver cette année. Alors nous sommes obligés, Jean-Marc et moi, de distribuer autour de nous... Ce serait dommage de gâcher !
— Merci.
Nullement perturbée par l’absence de conversation de son interlocuteur, Françoise tire une chaise de dessous la table et s’installe.
— Il fait chaud ! Tu ne trouves pas ? Tu me sers un petit quelque chose ?
Sans un mot, le jeune homme sort un verre du placard et le jus d’orange du réfrigérateur. Approchant à pas lents de la table, il voit la voisine se balancer sur sa chaise et poser son regard curieux partout où elle le peut. Il respire profondément pour dissimuler son agacement. C’est la première fois qu’il est obligé de la regarder. Par le passé, il ne s’était pas vraiment intéressé à elle puisque c’était Monique qui la recevait. Amie de la défunte tante de Grégoire, Françoise allait et venait tel un courant d’air, ouvrant les portes et les placards comme si elle était chez elle. Les deux femmes remplissaient quotidiennement la maison de leurs rires, assises autour d’une tasse de café ou d’un verre de porto.
Après avoir servi sa boisson à sa visiteuse, le jeune homme s’assoit face à elle et pose les mains sur la table de la cuisine.
— Alors comme ça, tu as hérité de la maison ? demande Françoise.
— Oui.
— En même temps, comme tu étais le seul de la famille à lui rendre visite régulièrement, c’est normal... Tu vas la garder ?
— Oui.
— Tu as raison. C’est une si jolie maison... Et puis, tu avais déjà fait tant de travaux. Ce serait dommage de s’en séparer...
— En effet.
Le silence retombe quelques instants. Mais Françoise poursuit :
— Cela doit être triste de se trouver au milieu de toutes ses affaires... Il y a tellement de souvenirs ici. Elle doit te manquer terriblement.
Grégoire baisse les yeux sur ses mains et hausse les épaules. Lorsqu’il était enfant, il avait compris que ce geste évasif persuadait ses interlocuteurs qu’il ressentait la même chose qu’eux. Et encore une fois, l’astuce s’avère efficace. Le jeune homme croise le regard attendri de Françoise et la sent saisir une de ses mains sur la table.
— Pauvre Monique. Une chute dans les escaliers..., s’émeut la voisine. À son retour de l’hôpital...
Grégoire laisse le silence répondre à sa place. Et elle reprend de plus belle :
— Elle subit son intervention sans soucis, malgré son grand âge et les dangers de l’anesthésie... Et elle meurt dans un accident stupide, à peine arrivée chez elle. C’est un hasard tellement étrange, tu ne trouves pas ?
— C’est un drame horrible, vous voulez dire !
Les yeux de Françoise s’agrandissent. Face à elle, le jeune homme silencieux a laissé place à un être au visage verrouillé et au regard de glace. Pour la première fois, elle voit à quel point il a les yeux sombres. Elle rougit, balbutie et tente d’enterrer la stupidité de ses propos :
— Naturellement qu’il s’agit d’un terrible événement... Quelle idiote je fais ! Je voulais simplement dire qu’après avoir traversé tant d’épreuves, mourir de cette façon est tellement... dommage...
Les mains ventousées à la nappe, Grégoire la regarde sans desserrer les mâchoires.
— Oh... Mais quelle horreur ! Je te demande pardon. Je ne voulais pas te faire de la peine ! Tu sais bien que je l’adorais.
Mal à l’aise, Françoise se lève sans terminer son jus d’orange.
— Bon, je crois que je vais te laisser. J’en ai assez fait pour aujourd’hui. Je te prie de m’excuser !
Grégoire s’est levé sans émettre un son. La voisine arrache un crissement au carrelage en tentant de remettre sa chaise à sa place. Puis, elle sort précipitamment.
Le jeune homme la regarde alors traverser le jardin au pas de courses. Il se demande si c’est la honte qui la fait courir si vite, ou si c’est parce qu’il a réussi à lui faire peur. Une chose est sûre : elle ne viendra pas l’importuner de sitôt. Il espère que leur conversation lui aura enlevé l’envie de venir fouiner. Elle se posera des questions mais cette maladresse, qu’elle continuera à se reprocher, la gardera bien à distance.
Grégoire referme la porte et tourne la clé dans la serrure. Puis, il remet la bouteille de jus d’orange dans le réfrigérateur avant de nettoyer le verre. Enfin, il commence à remonter les escaliers, quand la clochette de l’entrée est secouée. Le jeune homme fait demi-tour et s’approche de la fenêtre voisine de la porte. Caché par la dentelle des rideaux, il jette un œil sur l’extérieur avant d’ouvrir.
— Je suis contente de te voir. J’ai cru pendant un instant que je m’étais trompée !
Grégoire s’écarte du passage et laisse son amie Florence entrer et se débarrasser de sa veste.
— Comment es-tu arrivée jusqu’ici ? Tu devais m’appeler pour que je vienne te chercher en barque, dit le jeune homme.
— Oui, je sais. Mais j’ai croisé un charmant vieux monsieur qui m’a proposée de me conduire ici. Nous avons cherché longtemps mais nous avons trouvé.
— Bien.
— Par contre, j’ai vu une femme sortir de ton jardin alors que j’arrivais. Elle avait l’air pressé de s’en aller.
— C’est la voisine, une fouineuse. Je me suis arrangé pour qu’elle écourte sa visite.
— Tu ne t’es pas montré grossier au moins ?
— Non, juste égal à moi-même.
— Je vois.
Sortant dans le jardin, la jeune femme fait quelques pas sous le soleil et prélève une feuille sur le saule avant de demander :
— Tu me fais faire le tour ?
Grégoire passe devant. Sans un mot, il fait découvrir à son amie le petit terrain. La jeune femme ne tarde pas à prendre ses aises, se sert dans les fraises et arrache quelques pissenlits. Un sourire aux lèvres, elle s’avance vers la berge. Le jeune homme la voit se passer une main sur la nuque. Florence scrute le marais avec attention et laisse son regard se perdre dans les propriétés voisines. Doucement, elle s’approche de la barque de Grégoire et pose la main sur son bois terni.
— Je t’emmènerai faire un tour, dit le jeune homme.
— J’y compte bien.
Après s’être relevée, elle se dirige vers la maison. Tandis que son ami lui montre tour à tour le petit salon et la salle à manger, la jeune femme caresse les objets et les meubles d’un air rêveur. Curieuse, elle replace les rideaux et réaligne les livres. Quand les deux jeunes gens s’arrêtent devant les escaliers, Florence s’étonne :
— Tu ne me montres pas l’étage ?
— Je le ferai une autre fois. Là, c’est encombré et envahi par la poussière.
— Mais ça ne me dérange pas.
Alors que son amie tente de passer, Grégoire lui barre la route en saisissant ses poignets avec fermeté et douceur. La jeune femme capitule, se dirige vers la fenêtre et jette un regard sur l’extérieur. Alors que le silence s’apprête à s’installer, elle laisse enfin s’exprimer son admiration :
— En tout cas, je trouve que tu as beaucoup de chance. Tout est tellement beau ici. Des gens tueraient pour avoir une telle maison...
— C’est fort probable, répond Grégoire en regardant un point précis sur la plus haute marche de l’escalier.
A cet endroit, il revoit alors un tout petit bourrelet dans le tapis ; un pli quasiment imperceptible mais diablement efficace.

PRIX

Image de Printemps 2014
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Image de Bruninho
Bruninho · il y a
Une fin en un reflet de la nature humaine parfois malveillante. Histoire bien construite.
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Eliot-Néo · il y a
Une histoire bien ficelée, et qui mérite un vote.
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Chatsometimes · il y a
Efficace aussi ce texte :-) je vote.
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